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Mallarmé/Manet, par Anthony Rudolf

29 avril 2012


Edouard Manet, "Corbeau", ex libris.

The association between poetry and painting has led to many beautiful books, inaugurated by Mallarmé and Manet’s remarkable prose and visual translation of Poe’s ‘Raven’ (originally a parrot !) in 1875, although, strictly speaking, it was preceded by a Manet/Charles Cros collaboration in 1874 (Jean Khalfa : The Dialogue between Painting and Poetry). If you are Poe and your translators include Mallarmé and Baudelaire, you are likely to be taken seriously not only as a prose writer (which is right and proper) but also as a poet, and this accounts for your high reputation in France as a poet, even though this bemuses the Anglo-Saxon world. On my desk are Poe’s Poetical Works and Edgar Allan Poe by Georges Walter, whom I met at Anne Serre’s tiny flat in rue Cardinal-Lemoine. “King Oedipus has an eye too many perhaps” : Walter quotes this troubling thought from Hölderlin’s ‘In Lovely Blueness’, that extraordinary prose poem which, according to Michael Hamburger, might be by someone else. When I visited Kitaj in his Los Angeles house, I saw his collection of all Manet’s prints, including a signed original folio of ‘The Raven’. Some years later, I went to the British Museum to study the catalogue raisonné of the prints in order to check out the etching “states” of the two Baudelaire heads I own, one a wedding present from Jonathan Griffin. This was a good opportunity to take a look at the folio of ‘Raven’ lithographs. The Print Room copy is signed by Sir Sidney Colvin, once Keeper of Prints and Drawings and who therefore must have donated his copy, number 64, to the British Museum. I note that Mallarmé has signed it Stèphane Mallarmé, i.e. misspelling his own fore-name by using a grave accent. “Ce n’est pas grave”, I wrote in an email informing Yves Bonnefoy about the misspelling : common enough, he replied, when one is writing quickly and automatically. After his day job teaching English at the Lycée Condorcet, Mallarmé would regularly visit Manet in his studio. If I am right in saying that modern art was inaugurated by Manet rather than Cézanne (“the first modern painter” is the predictable subtitle of Michel Hoog’s Cezanne) or Van Gogh (Simon Sciama’s view in his disappointing TV series on artists), then it is no accident that Manet was in on the beginning of the livre d’artiste. This most remarkable of the “painters of modern life” (the Goncourts awarded the palm to Degas) was a friend of Gautier and Zola (whose work was more complex and inward than the theoretical naturalism he promulgated), but it was the close links with Baudelaire and Mallarmé that helped set the scene for the radical formalism of a very great painter, whose very canvases are more “self-expressive” than any previous painter’s.

L’association entre poésie et peinture a mené à nombre de beaux livres, dont le premier fut la remarquable traduction, visuelle et en prose, du « Corbeau » (un perroquet à l’origine !) de Poe par Mallarmé et Manet en 1875, même si, à proprement parler, il fut précédé par une collaboration, en 1874, entre Manet et Charles Cros (Jean Khalfa, Le dialogue ente peinture et poésie). Si vous êtes Poe et que, parmi vos traducteurs, se trouvent Mallarmé et Baudelaire, vous êtes susceptible d’être pris au sérieux, non seulement comme prosateur (ce qui est juste et adéquat), mais également comme poète, et ceci explique votre haute réputation, en France, comme poète, en dépit de la perplexité du monde anglo-saxon. Sur mon bureau, se trouvent les Œuvres poétiques de Poe ainsi que Edgar Allan Poe de George Walter, rencontré dans le petit appartement d’Anne Serre, rue du Cardinal-Lemoine. « Le roi Oedipe a un œil de trop peut-être » : Walter cite cette inquiétante pensée de Hölderlin dans « Dans un bleu riant... » [1], cet extraordinaire poème en prose qui, selon Michael Hamburger, pourrait ne pas être de lui.
Quand j’ai rendu visite à Kitaj dans sa maison de Los Angeles, j’ai vu sa collection d’estampes de Manet, ainsi qu’un folio original du « Corbeau ». Quelques années plus tard, j’allai étudier au British Museum le catalogue raisonné des estampes de sorte à vérifier les états des deux portraits de Baudelaire que je possède, l’un étant un cadeau de mariage de Jonathan Griffin. Je disposais d’une bonne occasion de consulter le volume des lithographies du « Corbeau ». Le tirage du Cabinet des Estampes est signé de Sir Sidney Colvin, jadis conservateur des dessins et estampes et qui a dû, en conséquence, faire don du sien, numéro 64, au British Museum. Je note que Mallarmé l’a signé Stèphane Mallarmé, écrivant son propre prénom avec une faute d’accent, grave pour aigu. « Ce n’est pas grave », écrivis-je à Yves Bonnefoy en l’informant de l’erreur ; assez courant, répondit-il, quand on écrit vite et selon un automatisme.
Après sa journée d’enseignement au lycée Condorcet, Mallarmé rendait souvent visite à Manet dans son atelier. Si je ne me trompe pas en disant que l’art moderne fut initié par Manet plutôt que par Cézanne (« le premier peintre moderne », tel est le prévisible sous-titre du Cézanne de Michael Hoog) ou Van Gogh (le point de vue de Simon Sciama dans sa décevante série télévisée sur l’art), alors ce n’est pas un hasard que Manet soit impliqué dès le début du « livre d’artiste ». Ce peintre très remarquable parmi ceux qui ont représenté la « vie moderne » (les Goncourt ont donné la palme à Degas) était un ami de Gautier et de Zola (dont l’œuvre est plus complexe et intérieure que le naturalisme théorique qu’il a promulgué), mais ce fut ce lien étroit avec Baudelaire et Mallarmé qui contribua à poser le décor pour le formalisme radical d’un très grand peintre, dont les toiles mêmes sont plus expressives par elles-mêmes que celles de quiconque auparavant.

Traduction d’Anne Mounic

Edouard Manet, "Le corbeau". Lithographie.

Notes

[1Friedrich Hölderlin, « Der König Oedipus hat ein Auge zuviel vieleicht », « In lieblicher Bläue... / Dans un bleu riant... » (1823), Œuvre poétique complète. Paris : La Différence, 2005, pp. 888-889.


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