Temporel.fr

Accueil > à propos > L’honnêteté > Machiavel et Spinoza

Machiavel et Spinoza

30 septembre 2009

par Anne Mounic

Efficacité ou confiance, ruses du Prince ou « confiance d’exister » :

honnêteté et politique, Machiavel et Spinoza.

Michel-Ange, chapelle Sixtine

Dans son fameux ouvrage écrit de mars à décembre 1513, De Principatibus, Le Prince, Nicolas Machiavel (1469-1527) emploie les mots « honnêtement » et « honnête » au chapitre IV, « De la monarchie civile » :

« Celui qui parvient à la monarchie avec l’aide des grands se maintient avec plus de difficulté que celui qui le devient avec l’aide du peuple ; car il se trouve prince au milieu de force gens qui lui paraissent être ses égaux, et par là il ne peut les commander ni manœuvrer à sa guise. Mais celui qui arrive à la monarchie par la faveur populaire, il s’y trouve seul et n’a autour de lui personne, ou peu s’en faut, qui ne soit prêt à lui obéir. En outre, on ne peut honnêtement et sans faire tort à autrui contenter les grands, mais oui certes le peuple : car le vœu du peuple est plus honnête que celui des grands, ceux-ci voulant opprimer et celui-là ne pas être opprimé. » (pp. 131-2)

Ces vocables acquièrent une résonance curieuse dans cet ouvrage écrit en ce tumulte politique et guerrier qui secoue l’Italie de la fin du Quattrocento et du début du seizième siècle. En 1494, les Médicis sont chassés de Florence, patrie de Machiavel, tombée sous la coupe de Savonarole, jusqu’à son excommunication (1497) et son exécution (1498). Machiavel est alors, au sein de la République, investi de responsabilités politiques jusqu’au retour des Médicis à l’automne 1512. En février de l’année suivante, déjà privé de toutes ses fonctions, il est emprisonné et torturé, car on le soupçonne de complot. Libéré le 13 mars, il se réfugie à la campagne. C’est dans ce contexte qu’il se met à écrire Le Prince, interrompant pour ce faire les Discours sur la première décade de Tite Live. Il dédie l’ouvrage à Laurent de Médicis, neveu de Julien, et neveu du pape également, Jean de Médicis, devenu Léon X le 11 mars 1513.

« Comme je désirais m’offrir à Votre Magnificence avec quelque témoignage de ma soumission envers elle, je n’ai trouvé dans mon bagage chose dont je fasse plus de cas et d’estime que la connaissance des actions des grands hommes, connaissance que m’ont enseignée une longue expérience des choses modernes et une lecture continuelle des anciennes. » (p. 93)

L’auteur du Prince décrit ainsi les différentes monarchies, héréditaires, mixtes, nouvelles, civiles. Son étude est marquée de ce qu’on nommerait de nos jours « pragmatisme » : « Sur quoi l’on peut remarquer que les hommes se doivent ou cajoler ou détruire, car ils se vengent des offenses légères, des grandes ils ne peuvent ; aussi l’offense qui se fait à un homme doit-elle être telle qu’il n’y ait pas à craindre sa vengeance. » (p. 101) S’intéressant à ceux « qui sont devenus princes par des scélératesses », Machiavel concède tout de même qu’on « ne peut pas non plus dire que ce soit mérite que de tuer ses concitoyens, trahir ses amis, être sans foi, sans pitié, sans religion ; de tels procédés peuvent conduire au pouvoir, non à la gloire. » (p. 126) Si l’efficacité est recommandée, tout n’est donc pas excusé : « Je crois que cela vient du bon usage ou mauvais usage des cruautés. On peut parler de bon usage (si du mal il est licite de dire bien) pour celles qui se font d’un seul coup, pour la nécessité de sa sûreté, et puis on ne s’y enfonce point, mais on les fait tourner au profit des sujets le plus qu’on peut. Il y a mauvais usage pour celles qui, encore qu’elles soient d’abord peu ombreuses, vont avec le temps plutôt croissant que s’apaisant. » Le savant diplomate conseille donc qu’en « prenant un pays », on songe « à toutes les vexations » nécessaires et qu’on les fasse « toutes d’un seul coup ». « Car les violences se doivent faire toutes ensemble afin que, le goût en persistant moins longtemps, elles offensent moins ; les bienfaits se doivent faire peu à peu, afin qu’on les savoure mieux. »

Otto Dix

L’argument se fonde sur la nécessité et prend le mal comme fait acquis. Comment un prince dès lors se maintiendra-t-il ? Il faut « que ses fondements soient bons » (p. 141). Là encore Machiavel se soucie fort peu d’intentions bonnes ou mauvaises, mais tient la réalité historique à laquelle il a été confrontée comme irréductible : « Les principaux fondements qu’aient tous les Etats, tant nouveaux qu’anciens ou mixtes, sont les bonnes lois et les bonnes armes : et comme il ne peut y avoir de bonnes lois là où il n’y a point de bonnes armes, et que là où il y a de bonnes armes, il y a nécessairement de bonnes lois, je m’abstiendrai de traiter des lois et parlerai des armes. » Comme le dit Yves Lévy dans son introduction, l’auteur du Prince est un « homme d’action » (p. 56) et n’a nulle illusion sur le monde politique : « Pour lui, les sociétés humaines cheminent dans l’indéfinie monotonie de l’histoire, avec le rythme alterné des périodes sombres où l’unité masque mal l’esclavage, et des périodes heureuses où de la tension politique naît cette fleur rare : la liberté. La liberté, qui n’est jamais donnée. » (p. 38) Faut-il pour autant se réjouir de cette dissociation de la politique et de la morale ?

« … car un homme qui en toute occasion voudrait faire profession d’homme de bien, il ne peut éviter d’être détruit parmi tant de gens qui ne sont pas bons. Aussi est-il nécessaire à un prince, s’il veut se maintenir, d’apprendre à pouvoir n’être pas bon, et d’en user et n’user pas selon la nécessité. » (p. 155).

Un prince, en conséquence, ne se bercera pas d’illusions morales :

« Combien il serait louable chez un prince de tenir sa parole et de vivre avec droiture et non avec ruse, chacun le comprend : toutefois, on voit par expérience, de nos jours, que tels princes ont fait de grandes choses qui de leur parole ont tenu peu de compte, et qui ont su par ruse manœuvrer la cervelle des gens ; et à la fin ils ont dominé ceux qui se sont fondé sur la loyauté. » (p. 165)

Il faudra au prince savoir « manier les sujets » (p. 181) et « quand il en a l’occasion, se susciter astucieusement quelque inimitié afin qu’en l’écrasant en soit accrue sa grandeur » (p. 181). Considérant Ferdinand d’Aragon, Machiavel en vante les « grandes entreprises » : « Il put, avec l’argent de l’Eglise et de la population, entretenir des armées, et poser avec cette longue guerre les bases de sa milice, laquelle lui a ensuite fait honneur. Outre cela, pour pouvoir entreprendre de plus grandes entreprises, se servant toujours de la religion, il eut recours à une pieuse cruauté, chassant et dépouillant son royaume des Marranes : et il ne peut y avoir exemple plus pitoyable et plus rare. » (p. 185)
Le Prince se doit de prendre ouvertement partie : « … si celui avec qui tu t’engages est vainqueur, encore qu’il soit puissant et que tu demeures à sa discrétion, il a obligation envers toi, et il y a l’amitié contractée : et les hommes ne sont jamais si déshonnêtes que de donner, en t’opprimant, si grand exemple d’ingratitude. » (p. 187) Machiavel se bercerait-il là d’un restant d’illusion ? Il pense toutefois qu’un prince ne doit compter que sur lui-même et sur son mérite (p. 194) et prône, face aux caprices de la fortune, une souplesse d’adaptation qui lui fait préférer l’impétuosité à la circonspection : « … que si l’on changeait de nature avec les temps et les choses, la fortune ne changerait pas. » (p. 197) L’auteur du Prince accorde donc sa part au libre-arbitre.

Dans son Traité de l’autorité politique, auquel s’attelle Spinoza (1632-1677) en 1676, pour le laisser inachevé, le philosophe de L’Ethique cite deux fois Machiavel, au paragraphe 7 du chapitre V tout d’abord : « Machiavel, auteur des plus perspicaces, a exposé en détail ces mesures, précisément, auxquelles un prince emporté par la passion de dominer doit avoir recours, afin de fonder et conserver son pouvoir… Mais on se perd en conjectures sur le sens de sa démonstration. A supposer qu’il ait destiné aux hommes une utile leçon, ce qui serait fort vraisemblable de la part d’un homme aussi sage, il aurait visé – semble-t-il – à montrer combien la tentative de suppression brutale d’un tyran, à moins qu’on supprime les causes, par ailleurs, dont est résultée la tyrannie du prince. […] Ou bien, peut-être Machiavel a-t-il voulu montrer qu’une masse libre doit, à tout prix, se garder de confier son salut à un seul homme. » (pp. 117-8) Spinoza, qui qualifie Machiavel de « sagace », pense qu’il « aimait la liberté et qu’il a formulé de très bons conseils pour la sauvegarder. » (p. 118)
La seconde citation se trouve au paragraphe 1 du chapitre 10. Spinoza se demande si quelque « cause interne » pourrait entraîner la destruction, ou la métamorphose, de l’aristocratie ; il songe alors au « premier discours du IIIème livre » de l’ouvrage de Machiavel sur Tite-Live : « … un Etat, comme un corps humain, s’incorpore des éléments nouveaux chaque jour ; il a donc besoin de temps à autre de se purifier par une médecine. Il faudra donc, poursuit Machiavel, qu’à intervalles, certain événement ramène l’Etat aux circonstances premières dans lesquelles il s’est affirmé. » (p. 219) Réfléchissant à l’appel, à Rome, à la dictature, Spinoza en considère les dangers et rappelle, au paragraphe suivant, qu’il a préconisé la création d’une « assemblée de syndics » pour rendre le « glaive dictatorial permanent et redoutable aux méchants seulement » (p. 221).

Dans la traduction française dont nous disposons, le mot « honnêteté » n’apparaît pas. Il est question de « bonne foi » au paragraphe 3 du chapitre VI : « Si la constitution naturelle des hommes leur faisait désirer avec le plus d’ardeur ce qui tend à leur plus haut intérêt, toute intervention expresse, en vue de faire régner la concorde et la bonne foi, serait superflue. Mais telle n’est pas la pente habituelle de la nature humaine, on le sait. » (p. 119) La « nature humaine » ne donne au philosophe aucune illusion :

« En réalité, comme nous l’avons dit, la nature humaine est toujours identique : tous les hommes sont insolents lorsqu’ils dominent et tous deviennent redoutables lorsqu’ils ne sont pas maintenus dans la crainte. » (p. 160)

Le mot « malhonnête » apparaît au paragraphe 41 du chapitre VIII : « Ensuite, sous le contrôle des syndics, le tribunal n’oserait pas rendre une sentence injuste, et aucun de ses membres n’oserait commettre une fraude. D’ailleurs, parmi ces juges très nombreux, il s’en trouvera toujours au moins un qui soit redouté de ses collègues malhonnêtes. » (p. 200) Ensuite, au chapitre XI, le dernier, dans lequel Spinoza commence à étudier la démocratie après avoir envisagé la monarchie, puis l’aristocratie, (cette étude demeurant inachevée), l’adjectif « déshonoré » est employé pour désigner, à côté de ceux qui seraient « coupable d’un délit criminel » (p. 229), les citoyens auxquels devraient être refusée toute prérogative politique, droit de vote, ou responsabilité. Au paragraphe 3 de ce même chapitre, le philosophe réaffirme son propos : « Enfin, j’ai dit : pourvu qu’ils mènent une vie honorable, afin d’exclure sans recours ceux qui sont déshonorés par un crime ou une conduite honteuse quelconque. » (p. 231)

Michel-Ange, chapelle Sixtine
L’honnêteté, en somme, fondant l’honneur de chaque citoyen, en est requise pour qu’il accède à une quelconque charge politique. De même, dans le régime aristocratique, un patricien doit savoir conserver sa fortune sans la gaspiller ni la dilapider : « Car un homme qui ne peut ni se gouverner, ni gouverner ses affaires personnelles, est encore bien moins qualifié pour prendre soin des affaires publiques. » (p. 205)

Comme Machiavel, Spinoza ne nourrit aucune illusion sur la capacité de l’homme à ne pas succomber à ses passions. « On ne saurait douter en effet – et nous l’avons montré dans notre Ethique – que les hommes sont nécessairement en proie aux sentiments. Du seul fait de leur constitution, ils plaignent leurs semblables malheureux, pour les envier au contraire lorsqu’ils les voient heureux, et ils sont plus enclins à la vengeance qu’au pardon ; d’autre part, chacun voudrait faire adopter aux autres sa règle personnelle de vie, leur faire approuver ce que lui-même approuve, rejeter ce que lui-même rejette ; or, puisque les hommes veulent ainsi se pousser à la première place, ils entrent en rivalité, ils tentent, dans la mesure de leur pouvoir, de s’écraser les uns les autres ; et le vainqueur, à l’issue de cette lutte, se glorifie plus d’avoir causé un préjudice à autrui que d’avoir gagné quoi que ce soit par soi-même. » (p. 79)

Toutefois, comme le dit Yves Lévy comparant l’attitude de Machiavel et celle de Spinoza à l’égard du temps, le premier comptant avec le devenir et le second ayant « une vue curieusement statique de la politique » (p. 56) : « Le pessimisme historique de Machiavel est ici submergé par la logique optimiste du philosophe. » (p. 57) Or, quelle est la nature de cet optimisme philosophique ? Voyons, par exemple, ce que dit Spinoza de la loi, que Machiavel soumettait à la force des armes – par « réalisme » :

« En vérité, si un corps politique peut assurer sa conservation indéfinie, ce sera nécessairement celui dont la législation, une fois établie sous la forme convenable, reste ensuite protégée contre toute atteinte. Car la législation est l’âme de l’Etat ; si elle dure, l’Etat, de son côté, est nécessairement préservé. Or que doit être une législation pour résister à tous les dangers ? Elle doit prendre appui, à la fois sur la raison et sur la disposition passionnée propre à tous les humains. » (p. 226 – C’est moi qui souligne.)

La logique de Machiavel (« … là où il y a de bonnes armes, il y a nécessairement de bonnes lois ») me paraît ici renversée ; chez Spinoza, en effet, c’est la loi qui assure la pérennité de l’Etat, et celle-ci doit prendre en compte « à la fois […] la raison et […] la disposition passionnée propre à tous les humains ». Face à la nécessité conçue comme toute-puissante par « l’homme d’action » le philosophe croit à la puissance humaine. L’esprit humain peut se gouverner pourvu qu’il applique sa pensée à la conception adéquate. Par exemple, au paragraphe 1 du chapitre X, à propos de cette question évoquée plus haut de l’appel à la dictature pour guérir l’aristocratie de ses maux, Spinoza affirme : « Cependant, le remède destiné à éviter les inconvénients de croissance d’une certaine forme de régime politique doit convenir au régime considéré et être déduit de ses principes fondamentaux. Sinon, on tomberait de Charybde dans Scylla ! » (p. 220 – C’est moi qui souligne.) Comme l’indique dans sa préface Robert Misrahi, la cohérence est parfaite entre L’Ethique et le Traité de l’autorité politique : « De même que dans L’Ethique les hommes ne s’accordent entre eux que par la raison (Eth. IV, 35), et que c’est cette sorte d’unité qui permettra, par l’amitié et par la connaissance l’accès à la vraie joie, c’est-à-dire à la béatitude, de même, sur le plan politique, le Pacte social permettra la constitution (le mot est éloquent) d’une unité sociale fondée sur une loi commune et sur l’accord de tous. » (p. 30) C’est ainsi qu’à la fin du chapitre 3, Spinoza rappelle ses présupposés : « … je fais remarquer que toute ma démonstration se base sur les manifestations nécessaires de la nature humaine, à travers quelque aspect qu’on la considère – en d’autres termes, sur l’effort universel qui pousse les hommes à se conserver. Cet effort joue spontanément en tout individu, aussi bien insensé que sage. » (p. 108)

La nécessité dont il est question ici diffère de celle de Machiavel. Chez ce dernier, elle a trait aux passions et aux objets convoités. C’est une nécessité « excentrique », pour reprendre un terme de Kierkegaard. Chez Spinoza, cette nécessité est propre au sujet et s’assimile à la liberté : « Comme la puissance humaine doit être appréciée d’après la force non tant du corps que de l’esprit, les hommes les plus indépendants sont ceux chez qui la raison s’affirme davantage et qui se laissent davantage guider par la raison. En d’autres termes, je déclare l’homme d’autant plus en possession d’une pleine liberté, qu’il se laisse guider par la raison. Car, dans cette mesure précise, sa conduite est déterminée par des causes qui sont adéquatement compréhensibles à partir de sa seule nature, même si la détermination de sa conduite par ses causes a un caractère nécessaire. La liberté, en effet (comme nous l’avons montré au § 7 de ce chapitre), loin d’exclure la nécessité de l’action, la présuppose. » (p. 88)

A cette nécessaire liberté, ou libre nécessité, de la raison, s’oppose la nécessité alléguée par le pouvoir absolu de maintenir le secret sur ses affaires, ses actions, ses décisions : « Toutefois, le lecteur avouera avec moi qu’il vaut bien mieux voir de bons projets politiques dévoilés aux ennemis, que tous les détestables projets des tyrans cachés aux citoyens. Ceux, quels qu’ils soient, qui ont le pouvoir de manœuvrer en secret toutes les affaires, ont absolument l’Etat à leur discrétion. Ils tendent aux citoyens des embûches en temps de paix, comme le font les ennemis extérieurs en temps de guerre. […] Ce sont les hommes ayant eu pour ambition de détenir à eux seuls le pouvoir absolu, qui ont chanté cet invariable refrain : l’intérêt de l’Etat exige que ses affaires soient traitées dans le plus grand secret ; ce sont les mêmes encore qui ont avancé différents arguments du même ordre, aboutissant à créer un esclavage d’autant plus féroce, qu’il se couvre davantage du prétexte de l’utilité. » (p. 161) Au temps pour Ferdinand d’Aragon qui, dans sa « pieuse cruauté » et ses « grandes actions », « n’a jamais, entre l’une et l’autre, donné le temps aux gens de pouvoir tranquillement opérer contre lui ». (Le Prince, p. 185)

Pour Spinoza, la paix, conformément à la Bible, d’ailleurs, n’est pas seulement absence de guerre, mais plénitude : « Lorsque les sujets d’une nation donnée sont trop terrorisés pour se soulever en armes, on ne devrait pas dire que la paix règne dans ce pays, mais seulement qu’il n’est point en guerre. La paix, en vérité, n’est pas une simple absence d’hostilités, mais une situation positive, dont certaine force de caractère est la condition. » (p. 116)

Lisant Machiavel, face au déploiement de tant de « scélératesses (mot employé par celui-ci au chapitre VIII, « De ceux qui sont devenus princes par des scélératesses ») sous le prétexte d’efficacité, l’individu d’une honnêteté moyenne, presque honnête par habitude, car il aura été éduqué à ne pas faire subir à autrui ce qu’il ne voudrait surtout pas qu’on lui fît subir à lui-même, se sent proprement désarmé devant ce déchaînement des passions de la part des puissants. Si l’injustice, ou la malhonnêteté, trouvent leur justification dans la commodité, l’appétit ou la simple rouerie, l’individu quelconque se sent disqualifié ; il n’a plus prise sur son destin. Sous le règne de l’arbitraire, le citoyen est dépossédé de sa parole. Et sans doute Spinoza, en son « optimisme philosophique », a-t-il raison : seul le fondement éthique peut soutenir la cohésion, et la cohérence, d’une société, car l’éthique, fondant le sujet qui, comme la société, aspire à persévérer dans son être, fonde aussi la parole authentique, permettant ainsi les relations humaines. Impossible, comme le montre Shakespeare dans Hamlet, de s’entretenir avec qui que ce soit, si les fondements de la confiance sont ébranlés. Nulle « pédagogie » ne peut légitimement combler ce fossé entre ce qui, hors d’une pensée constituée, s’interprète comme caprice ou intérêt des dirigeants, et l’agacement des gouvernés à se voir si mal traités, l’arrogance des gouvernants allant jusqu’à prendre le bon peuple comme un troupeau d’enfants bornés auxquels il suffirait d’expliquer leur malheur pour obtenir, à son approfondissement, leur assentiment.

En effet, d’où provient la confiance ? D’une éthique partagée. La puissance de la parole est alors restaurée. Et il ne s’agit pas de « transparence », qui est une qualité de l’objet – c’est pourquoi on abuse aujourd’hui de ce mot. Il s’agit d’honnêteté, de probité, de loyauté.

Michel-Ange
Spinoza croit qu’on puisse en instaurer les conditions nécessaires par la force de l’esprit : « Or la liberté est une valeur ou une perfection ; par conséquent, tout ce qui en l’homme est un indice de faiblesse ne saurait être rapporté à sa liberté. Ainsi on n’ira pas soutenir que l’homme est libre, parce qu’il peut ne pas exister ou ne pas raisonner. On dira au contraire que l’homme est libre, dans la mesure précise où il a la puissance d’exister et d’exercer une action conformément aux lois de la nature humaine. » (pp. 85-86 – C’est moi qui souligne.) On ne s’étonnera donc pas de la puissance du slogan utilisé par Barack Obama : « Yes, we can. » Cette foi en la puissance d’exister et d’agir, puissance d’influencer sa destinée, permet de recouvrer espoir et dignité pour tout un chacun : « La conclusion du précédent exposé, c’est qu’un homme n’a pas toujours le pouvoir de raisonner, ni de s’élever au plus haut degré de la liberté humaine ; cependant quel qu’il soit, il tend toujours à conserver son être dans la mesure de l’effort qui lui est propre. » (p. 86)

D’ailleurs, Robert Misrahi insiste sur la qualité d’avenir du propos sans pourtant qu’il s’agisse véritablement d’une utopie : « Mais l’audace, la protestation, l’anticipation sont précisément les forces qui construisent l’avenir et remodèlent les sociétés. Si l’on veut voir là l’esprit de l’utopie, nous n’y voyons ni inconvénient ni contradiction, pourvu qu’on sache que la nouvelle utopie spinoziste est issue, comme la lumière de midi, du monde lui-même. » Spinoza n’isole pas ses propositions dans un non-lieu ; quand il emploie le futur, c’est pour envisager un état de fait possible sous le soleil, ou dans le monde sublunaire : « Dans chaque Etat particulier, on pourrait en imaginer d’autres [mesures pratiques], qui s’accordent avec la nature du pays et le caractère du peuple, en vue d’obtenir ce résultat essentiel : les sujets devront accomplir leur devoir spontanément, plutôt que sous la contrainte de la loi. » (p. 225)
Notons que la dignité qui s’attache à la liberté implique de ne pas encourager chez les citoyens « un état d’esprit servile » : « C’est aux esclaves, non aux hommes libres, que l’on fait un cadeau pour les récompenser de s’être bien conduits. » L’honnêteté, gratuite, consiste au respect de l’être en son unité. Il agit droitement de par sa nature, qui est sa liberté.

Seule ombre au tableau, mais le préjugé est partagé par Machiavel et Spinoza, par le pessimiste homme d’action et l’optimiste philosophe : les femmes n’ont accès ni aux responsabilités ni à la citoyenneté : « … car la fortune est femme, » écrit Machiavel, « et il est nécessaire, à qui veut la soumettre, de la battre et de la rudoyer. » (p. 198) Et Spinoza : « … les femmes ne jouissent pas naturellement d’un droit égal à celui des hommes, mais […] leur sont naturellement inférieures. » (p. 232 – C’est moi qui souligne.) Il est vrai que l’adjectif « honnête », s’appliquant à une femme, signifie : « Qui pratique la vertu, en matière sexuelle ; qui est, soit chaste, soit fidèle à un homme. » (Dictionnaire Robert.) – Ses synonymes sont alors : « chaste, pudique, pur, sage, vertueux ».

Ouvrages cités :

Machiavel, Le Prince. Traduction, chronologie, introduction, bibliographie, notes et index par Yves Lévy. Paris : Garnier-Flammarion, 1980.

Spinoza, Traité de l’autorité politique. Traduction, notice et notes de Madeleine Francès. Préface de Robert Misrahi. Paris : Gallimard Folio, 1994.


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page