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Louise Warren, par Nelly Carnet

20 avril 2013

par Nelly Carnet

Louise Warren, Apparitions, Inventaire de l’atelier. Québec : Editions Nota bene, 2012.


Si l’on a déjà parcouru les livres de Louise Warren, on s’aperçoit sans difficulté que les objets occupent pleinement son territoire scriptural. Le nouvel essai poétique cadastre de manière encore plus précise cette attention extrême que l’auteure porte aux objets. Comme un journal des jours avec arrêt sur image et superposition avec l’enfance, des fragments viennent s’inscrire sur la page avec un souci de brièveté car la forme brève semble mieux épouser l’unité de l’objet soudain capté par le regard. Dans les six ensembles de réflexion, c’est le silence environnant qui favorise la prise de conscience de l’objet et la communication à l’être de son existence dans une sorte de résonance. L’objet se dote d’une âme, mais par sa matérialité, il offre à l’auteur un point d’ancrage dans la réalité. S’il matérialise l’être de celui qui le regarde, la présence subjective vient aussi s’y oublier. « Plus les êtres sont sensibles, plus ils deviennent transparents », nous dit Louise Warren. L’expérience de l’objet va au-delà des objets qui jalonnent l’intimité quotidienne car on se souvient, et elle en reparle dans ce livre, l’auteure peut se glisser dans les objets qui ne lui appartiennent pas nécessairement. Ainsi, lors d’un séjour à Paris, prenait-elle en elle ceux qui jalonnaient l’appartement du peintre Alexandre Hollan aussi bien que ceux des représentations picturales. Avec les mots, elle cherche à livrer toute l’émotion du saisissement. Le regard saisit, se pose, fait le tour, introjecte d’une manière concentrée tant au niveau spatial que temporel. Les objets font partie de sa vie réelle et imaginaire, totalement. Ainsi écrit-elle : « Les objets sont les sentinelles de ma pensée. Ils ont contribué à élaborer un monde. Objets de famille, d’enfance. Souvenirs de voyage. Cadeaux reçus. Mon identité passe par eux. » Ce terme même « identité » révèle à lui seul l’impossibilité de Louise Warren à vivre au-dehors du monde des objets. Elle entre dans « l’imaginaire de l’objet ». Immuables, statiques, ils mènent dans le retrait leur vie très intime, silencieuse et paisible. « Le fauteuil bleu de tante Rachel éveille en moi un sentiment nocturne (…). Et le bol de céramique se rapproche du repos. » « Les objets constituent des réseaux de sensations, de textures et de formes. Ils me conduisent à une réflexion sur l’écriture, l’art, la perception. » Regarder c’est se confondre avec le regardé. C’est faire corps avec. « Je deviens cette table », nous dit Louise lorsque la table se transforme en objet poétique. Les objets « se correspondent ou se répondent » comme dans La vie antérieur de Baudelaire. L’espace même où l’auteur vit favorise la circulation du regard. Meubles et objets les plus divers, dont on trouvera un éventail dans les trois pages de photographies prises par Judith Lamarre qui scandent les réflexions, veillent l’équilibre de ses journées et de ses nuits.

Autour des objets, quelqu’un mène une vie des plus simples. La lecture mène à l’écriture, de même que l’attente et le silence. L’écriture fait apparaître tout ce qui est ressenti et rend le « je » transparent. Une pensée sur la subjectivité prend forme dans ce recueil. L’auteure écrit la présence d’un monde paisible, simple, élémentaire qu’elle épouse dans ces moindres formes. Au détour d’une brève phrase, une vérité surgit : « Lui qui n’écrivait pas m’a préparée à l’écriture ». Le père muré dans le silence est la source du geste d’écrire. Warren rejoint le père dans l’écriture, un autre monde du silence, celui de l’intériorité la plus ramassée sur elle-même. L’écriture est une protection, un cocon, un bouclier contre toute angoisse. Une évidence transparaît : « Le présent prend toute sa place, les forces se ramifient. La respiration continue, mesurée suit une voix. » « Faire l’expérience d’un poème, c’est trouver l’essence même d’une relation au monde à l’intérieur d’une forme. » A la lecture de ce recueil de pensée, on comprend que Louise Warren est « près de tout ». Et pour la lire, il convient d’être loin de tout brouhaha, en bordure d’un bois, sur le bord d’une la mer ou d’un lac, au milieu d’un pré, partout où le silence résonne dans l’âme. L’auteure définit l’espace de l’écriture. « Ecrire sera toujours une eau qui monte, un amour si grand qu’il cherche des canaux pour diviser ses forces également. » « L’écriture se compose d’une multitude de peaux. Se laisser imprégner, ne rien écrire, flotter, se laisser glisser. » Il existe un avant et un après écrire. Tout l’être est tendu vers autre chose. Des fragments viennent le dire de manière retentissante : « Réel bien-être à éprouver le silence et le corps dans la même chimie. Je sens monter cette autre respiration. Peu à peu, entièrement à l’écoute. Le vide franchi, la rivière traversée. »


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