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Louise Warren, par Nelly Carnet

29 avril 2012

par Nelly Carnet

Louise Warren, Anthologie du présent. Québec : Editions du passage, 2012.
Neuf recueils se retrouvent réunis sous le titre Anthologie du présent que Louise Warren explique en fin de volume dans l’échange avec son lecteur de toujours, André Lamarre. Les régimes sont divers avec des proses parfois très brèves, des versets beaucoup plus lyriques et des vers libres concis qui, pour certains, auraient pu être des haïkus.

Entourée d’eau, d’arbres et d’herbes, la poétesse prend la mesure de la qualité de la lumière et des sons que la nature renvoie au cœur d’une province québécoise. Elle rend humble son environnement et demeure soucieuse d’une sincérité dépouillée tout en ressuscitant la mémoire très ancienne :

« des bruits sourds
des branches
percent
la surface du lac
les miroirs s’ouvrent (…) »

Louise Warren aime aussi suggérer avec des textes beaucoup plus énigmatiques ou interrogatifs qui ignorent où est leur vérité. « Que doit-on réveiller en premier ? Ce qui hante ? Ce qui fut hanté ? Quelle science secrète, vivante, portons-nous dans nos tremblements, nos hésitations, nos doutes ? A quel corps appartenir ? » Certains textes font penser à des représentations figuratives alors que d’autres nous renvoient à l’abstraction, entre apparition et disparition. Ainsi qu’elle le stipule dans son entretien, la poétesse s’inscrit et inscrit ses textes dans « le silence », « la lenteur », « la présence », les « ruptures », les « variations » et les « tremblements ». Les morceaux sont aussi brefs qu’un souffle de vie. Ils chuchotent. On y reconnaît une fragilité de l’existence ou du geste d’écrire qui épouse une forme plutôt ovoïde dans la grande lenteur d’un pays pris dans la glace.

« âme retournée
échappée
dans les fils »

Des textes peuvent se heurter l’un contre l’autre sur deux pages en vis-à-vis, évoquant à la fois la douceur de la vie et son tragique. Il suffit se s’arrêter sur ces phrases : « A regarder l’eau longtemps, on finit par se sentir léger, aminci, droit. » Et en face, « Tant d’accidents sur cette route qui traverse le village. Des croix plantées dans le sol et des fleurs attachées aux arbres. (…) J’ai vu une femme se cogner la tête sur un poteau et crier : Reviens ! reviens ! (…) Le ciel se déchire toujours à cet endroit.  »
Le travail du quotidien est systématiquement rattaché à celui de l’écriture. La poétesse est sensible au vide, au mouvement et à la présence. Certains des textes réédités dans ce recueil avaient vocation d’accompagner des créations plastiques. Se retrouvant isolés et sortis de leur contexte, ils pourraient perdre de leur intensité et de leur sens. Ils deviennent parfois plus énigmatiques. La parataxe, la nominalisation des phrases, nous font penser que l’on se retrouve dans un rêve où les images se succèdent et pour lesquelles il faut rétablir un lien. Ce sont des bribes de présent que le poète extrait pour les rendre plus présentes à nous tous. Dans cette perspective, les phrases ne peuvent être que brèves. Dans Nous, paroles inquiètes, le présent, la présence, le trait et la réception des réalités du monde sont des points d’ancrage pour chacun d’entre nous. Louise Warren tente toujours de regarder derrière le rideau de la réalité. Derrière l’arbre, au-dessus de l’eau, dans l’impalpable du ciel, elle traduit le visible et l’invisible. A l’instar de l’épigraphe de Peter Handke placée en exergue du recueil, elle « rassemble des forces » « dans le présent ».
« nous avançons
par pressentiments
nous nous approchons des choses
rien ne porte encore de nom
des lustres
descendent du ciel
répandent
toute la clarté
du jour
dans notre dos »

Le recueil qui se clôt avec un entretien entre la créatrice et son fidèle lecteur souligne l’évolution du travail de l’un et de l’autre, car, comme l’écriture, la lecture se transforme au fil de l’élaboration de l’œuvre.


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