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Louise Warren, par Nelly Carnet

26 avril 2010

par Nelly Carnet

Louise Warren, Interroger l’intensité. Montréal : Typo. 2009.

Avec cette réédition, Louise Warren nous offre son approche de l’art, sa pensée sur la création, tout en nous orientant vers son projet personnel. Les deux premières pages font office de présentation d’un livre qui s’est écrit dans la matière souterraine de l’être. « Déterrer, creuser, aller à la rencontre d’une voix logée au-dessous de la [s]ienne », tel est ce qui détermine toute l’en allée vers le monde sorti du « noir domaine » de l’auteure. Interroger l’intensité est composite comme les Archives parues ces dernières années. Tout y est ré-flexion. « Fictions, essais libres, lectures, poèmes » nous font entrer dans un « atelier de l’intensité », « interrogeant l’espace de création, le temps de répétition, le travail d’écriture, l’expérience de la lecture ». Les œuvres qui traversent Louise Warren, tant celles des autres que les siennes propres, (ce que nous créons nous devient altérité), sont source de transformation, d’expérience de « dessaisissement », « d’étrangeté ». Avec ce livre, la joie de la lecture est au rendez-vous car la fluidité de son style offre au lecteur un plaisir esthétique non négligeable.

La première partie, autobiographique, se souvient du père, le vivifie dans son absence. Le geste de l’écriture rejoint alors probablement celui de la main paternelle derrière la fenêtre. La page serait une autre fenêtre qui fait signe. Les morts sont aussi présents que les vivants. C’est sur la rive d’un lac, symbolisant une lisière énigmatique et un passage de l’autre côté, dont l’eau est longuement fréquentée, que l’écriture donne forme aux mouvements intimes de l’auteur franchissant alors une frontière. Ce mouvement personnel a été révélé après un long accompagnement des œuvres des artistes cités dans les pages intitulées « L’eau sous l’eau » : Giacometti, Anne Hébert, Virginia Woolf, T.S. Eliot, Sylvia Plath… lui ont légué la voix de l’eau où elle est venue se reconnaître pour créer son propre espace imaginaire et scriptural. C’est ce que Louise Warren nous explique lorsqu’elle se glisse elle-même dans la peau d’un critique de sa création. L’eau étale d’un lac appelle la profondeur. A partir de ce lieu, eau et page se confondant, l’auteure cherche à organiser le chaos, à lui donner forme pour le sublimer tout en le révélant dans l’état d’accueil que représente le « dessaisissement ». Le dessaisissement est « cet état de réceptivité aigu où l’on est hors de soi tout en ayant conscience que l’on touche au plus près de soi ». On pourra constater que le recueil, Noyée quelques secondes, paru avant la première publication d’Interroger l’intensité, continue d’inscrire ses traces. C’est le cas dans ce livre-ci.

Après avoir tenté de cerner son trajet créatif, Louise Warren poursuit sa lecture à travers ce qui pourrait se lire comme des micro récits narrant sa longue fréquentation d’auteurs et d’artistes pour dévoiler, en définitive, l’esthétique de l’artiste dont il est question et toute l’émotion ressentie à son contact. On y rencontre entre autres Sylvie Marceau, Richard-Max Tremblay, Violaine Gaudreau, Claire Beaulieu, Sylvia Safdie, Lynda Gaudreau ou Monique Mongeau dont on peut découvrir une des œuvres en première de couverture commentée par Louise Warren. L’édition de poche n’a pu se permettre de reprendre toutes les reproductions qui apparaissaient dans la première édition. Le lecteur pourra toutefois consulter le site de l’auteure pour avoir une vue sur cet atelier.
Sylvia Safdi travaille avec la terre, les pierres, les feuilles tout autour d’elle. Elle répète les formes et crée un monde apaisant où la main et la terre tiennent la place principale. C’est surtout l’apparition de l’immatérialité de l’objet représenté par Monique Mongeau, la poire par exemple, qui retient l’attention de Louise Warren. A partir de la réception d’une oeuvre, émotion et intellect unis, l’auteure dresse une description dans un constant souci de livrer un regard critique, celui qui analyse, réfléchit, interprète, pour tenter de comprendre et entrer dans le monde de cet autre soi-même. La sensibilité dans la réception vient se mêler à l’œuvre qui ouvre également la mémoire personnelle. Ainsi pouvons-nous lire un commentaire d’une chorégraphie de Lynda Gaudreau et assister à une synesthésie, un glissement ou un nouveau savoir. Regardant les mouvements d’un danseur, l’auteure écrit : « Je reconnais un arbre. Tout autour l’herbe y pousse, haute, et penche avec le vent. Dans ce jardin, il y a une table blanche en métal qui, au soleil, devient brûlante. Près de la table, il y a un cerisier magnifique. Il ne s’agit pas de cet arbre, mais de l’autre, le tilleul tout au fond du jardin, non loin de la clôture. Il faut marcher un peu pour aller jusqu’à lui et cette avancée est extraordinaire, car à mesure qu’on s’en approche, un son autre s’impose à nous, plus dense et mystérieux. Ce n’était pas tant pour le voir que j’aimais m’en approcher, mais pour l’entendre. Je ne peux m’abstraire de la musique. Sous l’eau, j’ai cru entendre mon arbre. »

Parallèlement au commentaire d’œuvres contemporaines, il est aussi constamment fait écho à des peintres du passé comme Georges de La Tour, Gauguin ou Bacon. Refermant le livre, on est porté à se demander si le vrai travail de l’œuvre ne reposerait pas sur un constant dialogue entre deux altérités, l’une ouvrant l’être à l’autre dans la réminiscence aussi bien que dans la projection dans un nouvel avenir créatif.


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