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Louise Warren, Nelly Carnet

22 avril 2011

par Nelly Carnet

Louise Warren, Attachements, Observation d’une bibliothèque. Montréal : L’Hexagone, 2010.

Ce nouveau livre de Louise Warren, dédié à une mère dont l’âge avancé mène à toutes les inquiétudes, nous vient directement de son expérience de lectrice et de cette soudaine interrogation sur ce qu’il reste de ses nombreux entretiens intimes avec des ouvrages lus jusqu’à aujourd’hui. Se séparer d’une partie de sa bibliothèque supposait un tri. C’est en sélectionnant ceux qui lui semblaient essentiels pour elle-même qu’elle a pu mesurer leur impact tant affectif qu’intellectuel. La mère, vivante, mais se rapprochant toujours plus de la mort ; le père, mort, absent, traversant quelques brefs textes, ont en partie déterminé la conservation ou la liquidation. L’inventaire a également éveillé de multiples souvenirs. Des disparus renaissent en visitant des livres. Chacun des textes porte un titre afin de mieux cadastrer le paysage livresque. Tous ces livres retenus auront eu une influence sur la propre création de l’auteur. Ce travail scriptural de mise en forme de la réception à travers l’écriture d’un livre s’est mis à la hanter jusque dans ses rêves. Les regarder, les humer parfois, les effleurer ou les ouvrir, transposent Louise Warren dans un état d’attente, celui d’ « une révélation ou d’une apparition ».

De la bibliothèque située dans la maison d’habitation au bord du Lac Pierre, l’on glisse immédiatement vers les livres présents dans la maison familiale où elle a été élevée. Une généalogie livresque se dessine alors dans laquelle la grand-mère tient une place essentielle, car c’est elle qui offre le temps, la lenteur, que les livres eux-mêmes exigeront plus tard à la lectrice. Par la lecture aussi bien que par l’écriture, Louise Warren rejoint ses ancêtres. A propos de cette grand-mère, elle écrit : « Avec elle, le temps semblait si large, si puissant, qu’il me faisait oublier la fragilité de ses pas. » Aujourd’hui, elle écrit : « Quand je lis, le monde perd ses frontières. » Dans ce nouveau champ spatiotemporel, une liberté peut enfin s’exprimer.

Le monde des livres de Warren évoluait tous les cinq ans. Offrant d’abord des images, ils ont mené ensuite à l’apprentissage de la lecture, puis de l’écriture. La grand-mère, la mère ont progressivement cédé leur place à de nouveaux initiateurs, le livre faisant office de lien entre ces trois femmes. Feuilletant les quelques livres passés en revu, des phrases surgissent immédiatement pour avoir été soulignées. Elles ont tracé un chemin dans l’intériorité de notre auteur. « A partir de quelques mots, tout un réseau se met en place, s’étale à l’intérieur de la mémoire. » Ce parcours d’une bibliothèque retrace une recherche de soi et une découverte indicible de soi-même avant de devenir à son tour écrivain. Parmi tous les genres, c’est la poésie que Louise Warren privilégie, car elle lui « redonne de l’énergie et dispose l’esprit, tout à coup lumineux, limpide, et les miroirs profonds, et le pain vivant ». « D’instinct, j’ai toujours pensé que les personnes qui avaient un monde intérieur le dédiaient à la poésie. Il y a un endroit pour canaliser les intensités et les poèmes agissant comme des sismographes. […] Un poème est plus physique que littéraire », écrit-elle. Les multiples traversées livresques ne sont jamais coupées du réel. Un livre feuilleté rappelle des circonstances rattachées à la vie ou à des lieux. Warren dit combien les livres appréciés dépendent de l’interaction qu’ils produisent entre leur contenu et l’existence de son lecteur. Elle aime les livres qui éveillent la sensibilité et l’esprit, ceux qui fomentent l’imaginaire et ouvrent sur un nouveau monde personnel tout en rappelant les souvenirs du passé, ceux aussi qui offrent de nouvelles clefs pour interpréter le monde et ses signes, pour lire sa symbolique. Bachelard ou Cheng lui auront été, en ce sens, de précieux guides spirituels. Mais, finalement, on s’aperçoit que la mémoire des livres dessinée page après page, rejoint celle qu’incarne la mère pour rattacher l’auteur à tous ses proches morts ou vivants. La généalogie charnelle et spirituelle est un arbre tuteur pour Louise Warren.


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