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Lionel Jung-Allégret, par Nelly Carnet

29 avril 2012

par Nelly Carnet

Lionel Jung-Allégret, Ecorces. Marseille : Phœnix, 2011.

Dans un mélange équilibré de proses poétiques et de poèmes, l’auteur du recueil récompensé par le prix Léon-Gabriel Gros dresse un constat : renouer avec une écriture délaissée durant plusieurs années permet de « remettre des mots dans [ses] alvéoles en attente ». Le retour à un langage poétique sans cesse réinventé s’est avéré soudain une nécessité pour qui s’est mis à l’écoute de son être intérieur en perpétuelle inquiétude. Circonscrire l’insondable est la tâche à laquelle Lionel Jung-Allégret s’est attelé tout au fil de cette écriture à double tranchant, à la fois vitalisée, désespérée et corrosive. Des expressions oxymoriques tracent l’existence d’un homme en perte de vitesse : « chemin interminable, devenu si bref ». Vieillesse, solitude, cristallisation, figement, froideur, de nombreuses images reflètent l’idée d’une certaine mortification. Le verbe excessif est mis sous soupçon. Mensonger, il « (…) Exprime / L’insuffisance d’écorce // De racines / La peur / Que trop de silence / Nous renverse (…) ». Le poète prête une contre parole d’avocat ou de témoin à une société bavarde qu ne sait plus se taire. Le langage poétique ouvre alors des brèches profondes comme une fosse sous-marine. Il est une bouée humanisatrice qui connaît ses limites. La vraie vie n’est cependant pas totalement lettre morte mais elle se raréfie : « Il y a encore des lèvres devant tes mots ». C’est en fait l’espace de respiration vitale qui semble être atteint dans l’imaginaire de ce poète. « Tout est absorbé. / Tout te restreint » écrit-il à propos de lui-même.

Les éclaircies sont assez rares et, de manière générale, les phrases se retournent comme un gant. Les éléments du monde offrent moins une source de régénérescence que la possibilité à travers eux de mesurer la finitude. Le poids d’un funeste destin de l’humanité est retranscrit subjectivement. Le poète endosse, vit de manière intense le drame que rien ne semble endiguer : « (…) Je vois le dernier cheval innocent / Galoper sous le ventre de la nuit / Et l’oiseau blanc qui se nourrit des cimes // Leur cri / Avalé dans le pli des peines // Et le fer rouillé / Des hommes vivants qui meurent en moi // Je vois la grande fatigue de la Terre / La vie anéantie / Sous les dents de l’aube / Et le deuil entré dans mon visage » L’hermétisme, la paroi infranchissable tel que le « mur » est une figure du drame humain. L’espace lacéré circonscrit l’humain : « Il te reste un présent si mince entre les trous béants ».

Tragique et corrosive devient la conscience excessive bien qu’elle offre une clairvoyance sur la condition de l’homme sur terre. Et si une once de clarté se présente, elle se trouve immédiatement retournée en son contraire ou remise en question : « Je ne vois que la lumière et sa rétraction dévorante ».

Le poète s’inscrit dans un espace de fin de course. Le déclin inexorable du monde pèserait-il plus lourd sur ses épaules pour que le désastre ait pris un tel pouvoir d’expression dans cette écriture autobiographique à décrypter et tout entière portée par l’image. La déréliction n’est pas seulement mesurée pour soi-même. Elle l’est aussi pour l’humanité : « (…) Je vois aujourd’hui des hommes creuser la mer / Et retourner la terre / Des projet d’acier / Dépliés devant l’abîme (…) »

Chez cet auteur, le lyrisme est mesuré. Lorsqu’il est plus appuyé, c’est pour invoquer la lignée familiale dans toute la douleur de l’existence et se retourner sur ses propres pas.


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