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Li Jinjia, poèmes

22 avril 2011

par Li Jinjia

L’ÂGE

À mi-côte je me retourne et regarde les monts lointains :
fins comme des cheveux, vibrant
au rythme de ma respiration.
L’un d’entre eux est un oiseau, tiède.

Monter une dizaine de marches et me tourner de nouveau :
tout devient plus long et me rappelle
que je suis seulement Su Dongpo, grimpant vers une tristesse
hors de portée du peigne et des ciseaux.

Encore une dizaine de marches, la main sur une pierre brune, pourrie,
je lance un autre regard, involontaire, en arrière :
déjà blancs.

FIDÉLITÉ

Pendant ces jours de pluie hivernale,
de tous mes amis seule la nuit
me rend visite de temps en temps.

Où as-tu garé ta voiture ? Dans la boue
qui s’étend devant ma porte ? Ou entre les lignes jaunes
qui divisent le parking souterrain ?

REGRET

Finalement, avec mon cortex en desquamation,
je n’ai appris qu’à commettre des erreurs
ou des contacts cuisants comme de l’iode.

À son nouveau réveil, le printemps se redresse
et dit : aïe ! Il ne sait plus reconnaître les dieux.

Assise sur une chaise roulante, la nuit passe
auprès des voitures garées en dépit du code
dans un sentier en pente légère.

EFFORT

Par un effort extraordinaire, le prunier
parvient enfin à atteindre la rase campagne,
nocturne comme tous les autres animaux.

Par un effort extraordinaire,
j’arrive enfin à me transformer en tes cinq sens,
puis en ce vent qui les rassemble.

Par un égal effort, chacun pourra en chuchotant son émotion
dire non pas Nous, mais seulement le Fruit
dont le noyau bougera longuement dans la bouche d’un passant.

Par la blancheur opiniâtre et inexpérimentée des fleurs,
c’est-à-dire par une chute en foule.

IDENTITÉ

Des trente et un visages que je possède,
seul le masque, au jour du contrôle,
passera. De travers.

Toujours muni de cette ride indigo, trait paternel,
qu’un après-midi ensoleillé, devant un miroir à maquillage,
j’ai ajouté avec crispation à l’un des coins de ma bouche.

FOYER

Et cette maison bleue construite d’ombres,
et cette cour minuscule qui ne cesse de trembloter,
et cette lampe qui pousse et dépasse, oblique.

L’automne craque comme ses feuilles. Le frisson
est le souvenir d’une femme, se poursuivant
dans un rouge dédoublé et sombre.

Et ces vêtements sur une corde à linge, immobiles,
tout le long du balcon.

MÉPRISE

Un petit carré de soleil tombe sur le sol, se réchauffe et connaît
tous les degrés de blanc selon le devenir d’un nuage informe.
Des poussières passant par hasard lui donnent, de temps à autre,
une grandeur soudaine et inespérée.

Une mésange charbonnière le prend pour la main gauche d’un étang.
Elle saute dedans et, au milieu des reflets qui durement s’étalent,
becquette avec joie, se lave en s’éclaboussant.

Un clown, dans son élan pour imiter la nature, le ramasse
comme un miroir perdu depuis longtemps, pousse un de ses petits cris,
le réajuste au mur et, de quelques coups, feint de l’épousseter.

Lorsque, avec exagération, je – est-ce encore un jeu de ce clown en habit flamboyant ? –
me recule et fait mine de me regarder en sifflant,
j’aperçois seulement une plume brisée, trébuchante, partir à la dérive.

HARBIN

De la gare marchant jusqu’à chez moi,
pieds et rêves
me sont tout gelés.

Grand-mère disait :
prends de la neige et frotte,
frotte !

RÉVEIL-IVRESSE

Au troisième cri d’un oiseau, je me réveille.
Alors, les deux cris précédents,
qui les a entendus ?

Riant, je m’étire et donne un coup de pied
à l’aube couchée à mon côté.

UN PAYSAGE

La mort : un bus de la ligne 7 arrive à un arrêt.
Au moment du freinage, la lumière sèche d’un réverbère
brosse un passager et l’élimine d’un rêve encore en marche.

La femme assise derrière moi sort un bâton de rouge
pour s’en mettre soigneusement à une lèvre
qui apparaît de l’autre côté de la vitre.

DÉCALAGE

Au printemps, j’ai semé mes huit mille yeux
dans la boue qui venait de dégeler.
Mais la vue
attendit jusqu’à la première neige
pour se former.

Pendant les jours noirs et propices aux tâtonnements,
certaines fleurs pleuraient, d’autres riaient.


MODERNITÉ

Dans le pourpre des ombres, une foule de cris se révoltent
contre un oiseau, sinueuse incarnation d’une nuit absolue.

Les incidents, mouillés par la pluie et devenus gluants,
se pénètrent les uns les autres comme les rêves d’un insomniaque.

A mon retour, le chemin s’est éteint, avec les deux rangs d’exégèses
qui le bordaient. Ces lampes qui le rendaient si étroit et si sûr !

Seules restent quelques notes griffonnées, œuvre d’écolier, frissonnant dans le froid matinal,
derrière un petit bonhomme au visage hideux mais bienveillant.



L’AUTOMNE

Le geste des feuilles est le vent – c’est-à-dire la vie – c’est-à-dire un jaune qui ne cesse de se renverser.
Le second geste des feuilles est la chute. Nonchalante mais élastique, elle va d’une branche
à l’ombre de cette branche, pour y croître, une fois atterrie,
vers un mur encore taché de soleil. Le troisième geste des feuilles
se produit dans un endroit lointain, plus loin
que cette ruelle nommée Givre où j’habite.

Un sifflet s’est fait entendre. D’une fenêtre du sixième étage
s’est penché un vieillard en pull vermillon. D’un air impatient, il a scruté le trottoir :
rien qu’un platane. Il était en train de fermer la fenêtre, la main à la poignée,
quand un autre sifflet, plus aigu et plus long, a retenti dans un couloir à l’étage supérieur.

Le geste ultime des feuilles est toujours le vent, ce vent qui a soudain saisi la pluie
par son épaule prête à scintiller
et ne la lâchera plus qu’au prix de la mort !


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