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Lexique du newspeak

30 septembre 2009

par temporel

Petit lexique du « Newspeak », ou langue nouvelle,
forcément incomplet,
que chacun complétera pour lui-même à son gré…

Eric Blair, alias George Orwell, a parlé de Newspeak en une période d’extrême tension internationale – Nineteen Eighty-Four, 1984, date de 1948 – et ce qu’il a entrevu recèle une violence difficilement dissimulable. Le Ministère de l’Amour est l’endroit où se pratique la torture et celui de la Vérité (Pravda, en russe, comme tout le monde s’en est pénétré au cours de la guerre froide) énonce ces aphorismes renversants :

La guerre, c’est la paix

La liberté, c’est l’esclavage

L’ignorance, c’est la force
1984, Penguin, p. 25.

On se reportera à l’appendice qui clôt le roman pour envisager pleinement les désastres de ce nouveau langage.

George Orwell
Ce que George Orwell, qui était socialiste, défendait, en défendant la précision du langage, ou la « justesse de la langue », comme l’appelait le Chevalier de Méré, c’est la « liberté de l’intellect ». Il écrivait en 1946 : « Il y a quinze ans, quand on défendait le liberté de l’intellect, on la défendait contre les conservateurs, contre les catholiques et, dans une certaine mesure – car ils n’étaient que de peu d’importance en Angleterre – contre les fascistes. Aujourd’hui, il faut la défendre contre les communistes et les « compagnons de route ». » (The Collected Essays, Tome 4, Penguin, p. 84).

Il écrit aussi, dans « Politics and the English Language », en avril 1946 : « A notre époque, discours et écrits politiques participent largement de la défense de l’indéfendable. Des choses comme le maintien de la domination britannique en Inde, les purges et déportations en Russie, l’utilisation de la bombe atomique au Japon, peuvent certes être défendues, mais seulement au moyen d’arguments qui pour la plupart des gens se présentent avec trop de brutalité et ne cadrent pas avec les desseins professés par les partis politiques. C’est ainsi que le langage politique est contraint de recourir largement à l’euphémisme, à l’esquive et à la pure confusion brumeuse. Des bombes tombent du ciel sur des villages sans défense dont les habitants n’ont plus qu’à fuir dans la campagne, où le bétail est passé à la mitraille, où les cabanes prennent feu sous les tirs de balles incendiaires : on appelle ceci pacification. » (Ibid., p. 166)
On ne peut qu’être sensible, à notre époque où les prouesses linguistiques ont en politique énormément progressé, à la révolte perspicace de George Orwell en 1946. On notera aussi qu’il ne prend que le parti de l’intelligence, et non pas celui de la polémique ou de l’aigreur. Il condamne, où qu’elle se manifeste, le langage malhonnête, car ce qu’il recouvre toujours, c’est la violence des uns sur les autres dans des buts de domination, et de négation, d’autrui. Parmi ces violences, entre autres, la colonisation européenne, qui donna lieu dans les années d’après-guerre, à d’autres sinistres guerres.

La langue nouvelle qui de nos jours envahit peu à peu tout discours et s’insinue dans les esprits en gommant le vocabulaire en vigueur est beaucoup plus onctueuse et manque de cette naïveté qui consiste à simplement renverser les concepts. Peut-être s’avérera-t-elle d’ailleurs plus efficace en son art de plier la pensée à ses intérêts et de faire oublier bon nombre de mots dix fois plus précis et éloquents en les faisant passer pour archaïques et en les remplaçant par un seul. On appelait ce genre de procédé, à une époque, lavage de cerveau. On le nommera désormais modernité.
Dans Michael Kohlhass, Kleist en propose une version très subtile, assez proche de ce qu’on appelle de nos jours communication (voir ce mot).

Nous vous proposons ici un certain nombre de ces termes et nous nous donnons une règle : traduire en langue archaïque chacun de ces nouveaux concepts. Vous verrez combien c’est utile. Nous saurons de nouveau où nous en sommes.

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Michel-Ange, chapelle Sixtine

gouvernance : monarchie de droit financier, principe de pouvoir sans visage n’échappant pas à l’arbitraire, mais le dissimulant sous l’excuse de nécessité (voir ce mot).

direction

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transparence : mode de gestion habile visant à attirer l’attention sur l’évidence d’un geste pour mieux dissimuler tous les autres ; s’accompagne d’une profession de foi de haute vertu. S’oppose à opacité (voir ce mot).

Il est difficile de trouver à ce mot un seul équivalent en langue archaïque. On l’opposera à honnêteté, probité, franchise, sincérité qui marquent un choix du sujet tandis que transparence se rapporte à l’objet, évoquant ainsi la notion de clarté ou de limpidité.
Dans le sens évoqué plus haut, on parlera simplement de prestidigitation.

*

opacité : mode de gestion malhabile qui attire le soupçon de l’opinion publique. Machiavel, eût-il vécu dans notre univers médiatique (voir ce mot), l’aurait déconseillé au Prince, lui préférant la "pieuse cruauté" de Ferdinand d’Aragon.

secret, raison d’Etat, malhonnêteté

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maladresse : entorse à l’art bienheureux de la communication (voir ce mot), bévue qui pourrait faire tout rater en manifestant au grand jour les véritables intentions d’un projet. Il faudra beaucoup de pédagogie (voir ce mot) au Prince pour s’en sortir.

sincérité involontaire

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Otto Dix
ressources humaines : masse sans visage destinée à être gérée (voir ce mot) en bonne et due forme de sorte qu’elle accomplisse le plus grand nombre de tâches au coût le moins élevé possible. On parlera alors de bonne gestion (voir ce mot). Les ressources seront également énergétiques, minières, en matières premières, etc. Peu importe leur origine pourvu qu’elles rapportent. On parle dans l’administration de personne ressource, sorte d’expert manipulable dans le cadre d’un projet (voir ce mot).

personnel

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communication : art d’accommoder le nouvel esclavage pour le rendre plaisant, souhaitable, voire acceptable – et accepté par la masse. Un certain nombre de moyens sont alors utilisés : l’euphémisme (masquer la violence sous le sourire qui l’inflige), le mensonge (sous ses divers aspects, par omission, notamment), la flatterie, éventuellement la flagornerie. On vise une forme d’exploitation (mot dont il est fortement déconseillé de faire usage sauf dans un contexte neutre : exploitation des ressources à notre disposition), des ressources humaines (voir ce mot) par consentement du plus grand nombre.

Quasi synonyme : pédagogie (voir ce mot).

démagogie

Ce mot a la même racine latine que communion : communicare, dont le premier sens est : mettre en commun, partager.

Dans son sens premier, archaïque, s’entend, il pourrait donc décrire des relations humaines envisagées sur un pied d’égalité, de reconnaissance et de respect.

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projet : aptitude de la ressource (voir ce mot) à servir encore dans le cadre des normes imposées.

ouverture à l’avenir

*



pédagogie : art de dompter la masse sans visage de sorte qu’elle consente à ce qui lui nuit.

instruction des enfants

Dans le sens archaïque du mot, le pédagogue est le guide des enfants.

*

machiavélisme : pédagogie malhabile.

malhonnêteté princière

*

autonomie : mode de gestion (voir ce mot) qui abolit les droits au profit des devoirs.

En langue archaïque (grec ancien), ce mot signifie : droit de se régir par ses propres lois, indépendance.

*

évaluation : mode moderne d’aliénation de chacun, qu’on épinglera comme un papillon sur le tableau détaillé de ses faits et gestes, et principalement de ses manquements aux yeux d’autrui. Il se paralysera alors, comme un chat saisi par le cou, qui ouvre de grands yeux d’effroi, et d’humiliation. On peut aussi parler de crucifixion, si l’on songe à ce nouveau phénomène qu’est le suicide au travail. Cet acte en augmentation récente échappe à la définition puisque chaque cas est particulier, mais il appelle deux remarques : l’individu épinglé par le jugement de ceux qui s’arrogent pouvoir sur lui perd tout à la fois ses liens de solidarité à autrui et son espace intérieur, c’est-à-dire sa liberté. Il est donc erroné d’opposer individualité et sociabilité, le Je ne se concevant pas sans le Tu. Voir les travaux d’Emile Benveniste et de Martin Buber, et, plus récemment, dans ce domaine particulier, ceux de Christophe Dejours :
http://temporel.fr/Christophe-Dejours-Entretien
http://www.temporel.fr/Christophe-Dejours-Presentation
http://www.temporel.fr/Souffrance-en-France-schema

jugement

Michel-Ange, chapelle Sixtine
On rappellera à ce propos une remarque très archaïque de Jésus dans l’Evangile de Matthieu, et qui, que l’on soit ou non croyant, paraît assez saine si l’on songe au bien-être individuel nécessaire à l’harmonie d’une société : « Ne jugez pas, afin de n’être pas jugés ; car, du jugement dont vous jugez on vous jugera, et de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous. Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ! » (7, 1-3)
Il existe bien sûr, à l’école ou à l’Université, une évaluation visant à mesurer le progrès de chaque élève et étudiant, mais celle-ci a pour but d’encourager l’épanouissement de l’individu, et se doit d’être bienveillante et éclairante. Un adulte ayant pour but d’assimiler de nouvelles connaissances peut éventuellement accepter une telle évaluation, aiguisant l’esprit, mais le rapport inégal induit par la hiérarchie sociale rend toute forme de jugement très hasardeux. Au regard des relations de pouvoir dans toute institution ou entreprise, c’est la docilité de l’individu instrumentalisé qu’on évaluera. L’évaluation établit un rapport de pouvoir, qui n’a rien à voir avec la reconnaissance, et même en fait fi.
Entre adultes, on discute, on s’apprécie, on se critique, on dispute, mais qui est en droit de se prononcer sur la qualité d’autrui et de lui imposer ses vues ? La notion de jugement implique en elle-même une relation inégale et une atteinte à la liberté, plus sérieuse qu’il n’y paraît dans un premier temps. En effet, c’est davantage que la simple docilité qui se mesure ainsi, c’est la conformité aux exigences de la machine productrice, dont le juge lui-même n’est qu’un rouage. On voit bien qu’au-delà des rapports de pouvoir, qui aveuglent d’abord, ce mécanisme est porteur d’une vision de l’être humain, qui s’asservit comme objet à ses propres finalités. S’exilant du rapport intersubjectif, il s’exclut de lui-même du système qu’il a mis sur pied. Esclave de sa seule visée, ambition, ou volonté, il en assoit la souveraineté. Il s’agit là d’une forme d’idolâtrie et, en tout cas, d’asservissement à l’objet aux dépens du sujet. A l’évaluation, il faudrait substituer la reconnaissance, dans toutes les acceptions du mot, et, tout d’abord, reconnaissance en l’autre de l’humanité qu’il vaudrait mieux également chérir en soi.
« Là où des hommes veulent être souverains, en tant qu’individus ou que groupes organisés, ils doivent se plier à l’oppression de la volonté, que celle-ci soit la volonté individuelle par laquelle je me contrains moi-même, ou la « volonté générale » d’un groupe organisé. Si les hommes veulent être libres, c’est précisément à la souveraineté qu’ils doivent renoncer. » Hannah Arendt, La Crise de la culture. Idées Gallimard, p. 214.

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gestion : argument à opposer absolument à la pensée ; art de faire fonctionner les choses en dépit du malheur qu’elles peuvent engendrer (un plan social, par exemple – voir cette expression). Art de favoriser l’objet aux dépens du sujet.

En langue archaïque, gérer signifie administrer.

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Nécessité : loi d’airain de l’économie. Au-delà de cette limite, la pensée devient utopie, irréalisme, rêverie, ou, bien pire, poésie (voir ces mots).

L’antique Némésis, qui soumettait même les dieux de l’Olympe, gouverne en monarque absolu (voir gouvernance) l’univers sans espoir ni liberté de la tragédie. L’absence de liberté crée le désespoir – l’impossibilité de se projeter dans l’avenir en exprimant toute sa puissance d’être.

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Takashi Shimura dans "Vivre" de Kurosawa
utopie : naïveté de penseur (voir ce mot).

projection, sans lieu, dans l’avenir

imagination du réel

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médiatique : tout ce qui ne vise que l’apparence, l’image, voire le clinquant. Interdit toute forme de méditation intérieure, et sérieuse.

tapageur, superficiel, sans épaisseur ni substance originale

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irréalisme : tout ce qui, s’écartant du dogme de la Nécessité (voir ce mot), défie les dérives de l’objet et sa volonté d’inféoder le sujet.

manque de sentiment de la réalité

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économie réelle : tout ce qui a trait à la vie quotidienne, au difficile bien-être de la vie de tous les jours, et suscite le mépris de la finance qui, en sa cupidité, pêche par abstraction, ou irréalisme.

subsistance

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rêverie : tout mode de penser, poétique, littéraire, philosophique dressant le sujet contre l’objet comme un chien se retourne contre son maître alors qu’il devrait aimer celui qui le nourrit.

En langue archaïque romantique : loisir de l’esprit, liberté.

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plan social : art d’accommoder les restes et de placer les autres dans la situation définie comme à la recherche d’un emploi (voir cette expression).

renvoi

A noter que le mot licenciement, en langage archaïque déjà amélioré, contenait son aspect heureux, de licence, permission, liberté.

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à la recherche d’un emploi : être dépossédé de ses prérogatives au sein de la société qui ne lui trouve pas d’emploi (voir ce mot).

chômeur

A noter, une fois encore, que ce mot avait en langue archaïque une origine heureuse puisqu’il s’agit en latin dérivé du grec de « se reposer durant la chaleur », ce qui rappelle les dormeurs du Pays de cocagne, de Breughel.

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emploi : là où le salariat révèle sa nature désenchantée. Sans métier ni profession, et souvent sans qualification (voir ce mot), se manifeste là la nature du mécanisme de gestion (voir ce mot) des ressources humaines (voir cette expression).

Du latin implicare « plier dedans », d’où « mêler à, engager dans ». Action ou manière d’utiliser (une chose) ; ce à quoi une chose est utilisée, destination. − Usage, utilisation ; mise (en jeu, en œuvre .

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qualification : spécialisation au sein du mécanisme économique, adaptation au monde de la Nécessité (voir ce mot).

manière de qualifier

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poésie : toute forme d’inutilité pécheresse au monde sacro-saint de la réalité objective. On se méfiera des poètes (voir ce mot).

étreinte avec la réalité

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penseur : être désuet qui se livre à une activité superflue ; au monde de l’objet, ne peut qu’éveiller le soupçon.

être qui en esprit embrasse la nécessité

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poète : doux rêveur, ne jurant que par utopie (voir ce mot) et petites fleurs.

artisan de l’être résistant

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Victor Sjöström dans "Les Fraises sauvages d'Ingmar Bergman


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