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Les valeurs de la nuit III, par Anne Mounic

24 avril 2019

par Anne Mounic

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Novalis.

On retrouve, à l’époque romantique, cette notion de la nuit comme infini où plonger pour élargir ses propres domaines intérieurs.

La nuit singulière

Nous appellerons « singulière » cette nuit des poètes, car, comme Baudelaire à la fin de « L’Invitation au voyage », elle associe à l’infini la corrélation de subjectivité Je et Tu, le retour sur soi du moi qui « plonge, à travers sa propre transparence, dans la puissance qui l’a posé » [1].

Armel Guerne qualifie de « chef-d’œuvre » [2] les Hymnes à la Nuit (1800) de Novalis. Avant de choisir la nuit, le poète loue la lumière, « l’apaisement et la douceur de son omniprésence quand elle est le jour qui se lève » [3], mais il s’en « détourne vers la sainte, ineffable et mystérieuse Nuit ». Le monde devient un « gouffre profond » et le poète ressent « une lourde mélancolie » : « En larmes de rosée je vais ruisseler tout en bas et à la cendre me confondre. » La nuit provoque un abandon aux éléments, la rosée, moiteur de la nuit se prolongeant à l’aurore, contredisant la cendre, évidence d’un feu éteint. Les sentiments de la vie ressemblent, la nuit, aux ombres souterraines. La question du retour de la lumière se pose. Toutefois, au-delà du regret, s’esquisse une autre force, montée des profondeurs, qui se confond avec le visage de la Mère. Ce sont les yeux des profondeurs qui s’ouvrent : « Mais plus encore que les étoiles scintillantes, ils sont célestes, les Yeux que la Nuit a ouverts en nous. » [4] Voici la corrélation de subjectivité en relation avec l’infini dans ce paradoxe de l’amour conçu comme lumière de la nuit :

Par elle, tu me fus envoyée – ô tendre Bien-Aimée – adorable soleil de la Nuit – à présent, oui, je veille – car je suis tien et mien – tu m’as donné révélation de la Nuit source de la vie – de moi tu as fait un homme accompli. Dans le feu des esprits, oh ! consume mon corps, afin que, plus subtil, je puisse en toi bien plus intimement me fondre, et que dure alors éternellement notre Nuit nuptiale.

C’est la figure de Sophie von Kühn qui vient s’unir au poète dans cette nuit de l’imagination. « Faut-il toujours que le matin revienne ? » [5] La nuit est illimitée dans le temps et dans l’espace. « Et c’est l’éternité que le sommeil a pour durée. » Il est le « silencieux messager des infinis mystères ». La bien-aimée par la nuit se transfigure ; le deuil se métamorphose en lumière : « ... et depuis lors, à jamais, je sens en moi une foi éternelle, immuable, en le ciel de la Nuit et sa lumière, la Bien-Aimée. » Le poète lui-même meurt avec les nuits « En un embrasement sacré » [6].

La Nuit devient une transcendance, « Le symbole profond d’un pouvoir étranger » [7], le « cœur puissant des révélations » où « s’étaient endormis » [8] les dieux. On songe aux Titans, bien sûr, et donc à une vie antérieure dont témoignerait la Nuit. Novalis voit naître la figure du Christ, lié à son Père et à sa Mère. La Mort devient la Vie. L’« Âge d’or » des premiers temps devient « futur » [9].

Ô Nuit unique, ô volupté !
Poème unique de l’éternité !
– Et le soleil, devant les yeux
De tous, c’est la Face de Dieu. [10]

Le poète aspire à ce monde apaisé. La Nuit se confond avec la mort, désirée, puisqu’elle est un retour, et une descente, vers le monde souterrain de l’origine.

Même conception nocturne du poème chez Keats, « ... tender is the night / tendre est la nuit » [11], baignée de la lumière indirecte de la reine de la Nuit. Le fait de ne pas voir, et donc de ne pas se heurter aux limites du monde visible, permet à l’intuition de se développer et à des sens qui ne butent sur aucun contour fini et ne ménagent aucune distance, comme l’odorat, le goût et l’ouïe, de prendre le dessus sur la vue, construisant une vision plutôt qu’une description. Au préalable, le poète se laissait aller à l’oubli, mais réagissait en s’élevant sur les « ailes sans yeux de la poésie ».

Katherine Mansfield retient de ce contraste de la clarté lunaire et de la Nuit l’idée d’une révélation partagée sur le mode du Je et du Tu, révélation du caractère épique de la vie dans l’épisode de l’aloès, contemplé avec la mère de Linda, dans « Prelude » ; révélation d’une fécondité du partage dans « Bliss / Félicité ». À chaque fois s’établit une correspondance entre le monde intérieur et la puissance vitale que la nuit révèle. [12]

Les quatre « Nuits » d’Alfred de Musset – « Nuit de mai » (1835) ; Nuit de décembre (1835) ; Nuit d’août (1836) ; « Nuit d’octobre » (1837) – sont différentes. Le poète s’y trouve toujours en situation de dialogue avec un « Tu », celui grâce auquel il s’adresse à la Muse, en l’occurrence. Elle lui décrit, dans « Nuit de mai », l’œuvre poétique comme un sacrifice, celui du pélican pour ses petits. Elle est la lumière fidèle de « la nuit profonde » [13] du poète, dont l’œuvre constitue sa prière pour atteindre le jour :

Console-moi ce soir, je me meurs d’espérance ;
J’ai besoin de prier pour vivre jusqu’au jour.

La nuit ouvre un passage vers une renaissance, aspect clairement indiqué dans les derniers vers de « Nuit d’octobre » :

Viens voir la nature immortelle
Sortir des voiles du sommeil ;
Nous allons renaître avec elle
Au premier rayon du soleil ! [14]

L’âme du poète tente de s’y guérir de ses chagrins d’amour (« Nuit de décembre » et « Nuit d’octobre ») ou bien, en dépit de la souffrance, appelle l’amour (« Nuit d’août »). Comme le personnage de Poe, William Wilson, à chaque étape de sa vie il croise son double (« Nuit de décembre »), la vision lui révélant à la fin qu’elle est « la Solitude » [15]. La Muse, au début de la « Nuit d’août », reproche au poète son infidélité, puisqu’à son « honnête amour » [16], il préfère celui d’une femme :

Que fais-tu loin de moi quand j’attends jusqu’au jour ?
Tu suis un pâle éclair dans une nuit profonde.
Il ne te restera de tes plaisirs du monde
Qu’un impuissant mépris pour notre honnête amour.
La lumière que dispense la Muse paraît plus généreuse et nourrissante.
Et je sens, dans la nuit profonde,
De ta robe d’or qui m’inonde
Les rayons glisser dans mon cœur. [17]

Pareillement, chez Nerval, le « Ténébreux » [18] déplore la mort de sa « seule Étoile » ; « constellé », son « luth » ressemble à un ciel nocturne qui « Porte le Soleil noir de la Mélancolie ». L’oxymore nous conduit de nouveau chez Michel-Ange, pour lequel la nuit était ce « soleil qui résiste » [19] à l’entendement de la foule. Le sculpteur et poète en fait « la fille du soleil et de la terre, / car l’une porte l’ombre, mais l’autre la crée » ; elle s’avère surtout terriblement exigeante :

Quoi qu’elle soit, il erre, celui qui la loue ;
c’est une veuve ténébreuse et si jalouse
qu’une luciole suffit à l’alerter.

Ma sia che vuol, che pur chi la loda erra,
vedova, scura, in tanta gelosia,
c’una lucciola sol gli può far guerra. [20]

La nuit est un état précaire que la moindre lumière épuise. Dans le sonnet suivant – « O notte, o dolce tempo, benché nero / Ô nuit, ô temps suave bien qu’obscur » [21] –, elle apporte la paix et se confond en cela avec la mort. Si Michel-Ange affirme, dans le sonnet 104, [22] qu’il a hérité de la part obscure du monde, il donne à la nuit la généreuse qualité d’enfanter l’homme :

ma l’ombra sol a piantar l’uomo serve.
Dunche, le notti più ch’e’ dì son sante,
quando l’uom più d’ogni altro frutto vale. [23]

Mais l’ombre, c’est à planter l’homme qu’elle sert ;
ce pourquoi les nuits sont plus saintes que les jours,
l’homme, entre tous les fruits, ayant valeur première. [24]

La nuit figure le paradoxe de l’intériorité, source infinie qui trouve ses contours dans la lumière indirecte de la conscience qui la capte et la convertit en paroles, avant de retourner à la nuit afin de s’y ressourcer et de retrouver l’énergie du commencement – un « rien de lumière » [25] selon l’expression de Robert Misrahi qui décrit fort bien ce retour sur soi aboutissant à l’expression et revenant à la nuit intérieure. Le sujet se fonde ainsi au sein du devenir.
Proust débute la Recherche du Temps perdu en décrivant les incertitudes, les vacillations, de la nuit et du sommeil. Il dit explicitement, dans Le Temps retrouvé, qu’il aura œuvré exclusivement la nuit. Le nombre « mille » [26] renvoie à la fois aux Mille et Une Nuits, qu’il évoque dans Sodome et Gomorrhe (1921-1922), au merveilleux et à l’infini.

Le jour, tout au plus pourrais-je essayer de dormir. Si je travaillais, ce ne serait que la nuit. Mais il me faudrait beaucoup de nuits, peut-être cent, peut-être mille. Et je vivrais dans l’anxiété de ne pas savoir si le Maître de ma destinée, moins indulgent que le sultan Sheriar, le matin quand j’interromprais mon récit, voudrait bien surseoir à mon arrêt de mort et me permettrait de reprendre la suite le prochain soir.

L’infini que se découvre en lui-même le sujet quand il œuvre est toujours menacé de discontinuité. Une simple luciole peut lui faire la guerre.

Notes

[1Søren Kierkegaard, Traité du désespoir (1849), in Miettes philosophiques, Le concept de l’angoisse, Traité du désespoir, op. cit., p. 352.

[2Novalis, Hymnes à la Nuit (1800), in Œuvres complètes I. Romans, Poésies, Essais . Édition d’Armel Guerne. Paris : Gallimard, 1975, p. 249.

[3Ibid., p. 253.

[4Ibid., p. 254.

[5Ibid., p. 255.

[6Ibid., p. 259.

[7Ibid., p. 261.

[8Ibid., p. 262.

[9Ibid., p. 263.

[10Ibid., p.265.

[11John Keats, Poetical Works. Edited by H.W. Garrod. Oxford : O.U.P., 1976, p. 208.

[12Voir aussi sur cette question : Anne Mounic, « La radicalité nocturne de l’être et les cinq sens », in L’Inerte ou l’exquis : Pensée poétique, pensée du singulier. Paris : Honoré Champion, 2015, pp. 187-221.

[13Alfred de Musset, Premières poésies, Poésies nouvelles. Édition de Patrick Berthier. Paris : Gallimard Poésie, 1989, p. 244.

[14Ibid., p. 270.

[15Ibid., p. 256.

[16Ibid., p. 257.

[17Ibid., p. 244.

[18Gérard de Nerval, « El Desdichado », Les Chimères (1854). Édition de Jean Richer. Paris : Gallimard Poésie, 1983, p. 137.

[19Michel-Ange, Poèmes, op. cit., p. 84.

[20Michelangelo, Rime, op. cit., p. 162.

[21Michelangelo, Rime, op. cit., p. 163. Michel-Ange, Poèmes, op. cit., p. 85.

[22Michelangelo, Rime, op. cit., p. 165.

[23Ibid., p. 164.

[24Michel-Ange, Poèmes, op. cit., p. 86.

[25Robert Misrahi, Construction d’un château (1981). Paris : Entrelacs, 2006, p. 19.

[26Marcel Proust, Le Temps retrouvé (1927). Édition de Pierre-Louis Rey, Pierre-Edmond Robert, Jacques Robichez et Brian G. Rogers. Paris : Gallimard Folio, 2003, p. 348.