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Les figures de l’arbre, par Fabienne Couecou

20 avril 2013

par Fabienne Couecou

Les figures de l’arbre : England and the English [1], de Ford Madox Ford. [2]

Le Miroir aux alouettes (2012). Colle et papier glacé. Nelly Sanchez

Introduction

L’arbre tient une place prépondérante dans l’œuvre fordienne, et dans England and the English en particulier. Si le narrateur fordien lui rend hommage en évoquant son rôle dans la destinée humaine, collective et individuelle passée, il en donne une représentation assez inhabituelle en imaginant un arbre au potentiel infini, capable de changer la vie humaine au quotidien et même sa destinée. Bien plus, il le met au cœur d’un nouveau processus dynamique proposé à l’Homme comme alternative au schéma destructeur du capitalisme et de la compétition « à l’anglaise » : la lecture active et réflexive fondée sur le sentiment.
Cet ouvrage veut par ailleurs sensibiliser à la beauté et à la diversité de l’arbre, dont les caractères distinctifs sont la couleur verte et le foisonnement. Mais cette beauté n’est pas là pour le seul plaisir des yeux. Le lecteur doit l’appréhender comme le point de départ d’une réflexion approfondie sur la littérature et sur la triple fonction qu’elle exerce sur l’être humain, sur les plans esthétique, éthique et sociétal. En interagissant avec l’arbre, et en portant un autre regard sur le monde, l’Homme pourra véritablement transformer sa vie et développer sa créativité. Ce modus operandi proposé au lecteur ressemble à un conte dont les péripéties reposent sur la rencontre.

Le triptyque England and the English comporte trois volumes The Soul of London (1905), The Heart of the Country (1906) et The Spirit of the People (1907) qui présentent un panorama culturel, politique et social de l’Angleterre édouardienne sous la forme de réflexions. Mais il existe un deuxième niveau d’interprétation, lié à la quête individuelle de « l’homme qui réfléchit » et s’imprégne de la lumière environnante pour la réverbérer et développer son sens créatif. Ce deuxième sens est lié à l’alternance des forces de la lumière et de l’ombre dont le cycle vital est emblématique. Et c’est pourquoi le thème de la lumière, omniprésent dans ce texte, est double. La lumière y est parfois synonyme de révélation, ou bien elle traduit la domination d’un peuple sur un autre, ou d’un individu sur ses semblables. (A l’instar de monarques comme Henry VIII et le Louis XIV, ou Roi Soleil).

L’arbre, quant à lui, synthétise les forces solaires et les forces de l’ombre, ce qui fait de lui un modèle d’équilibre capable de compenser l’aveuglement et la tyrannie. Il permet à l’homme de renouer avec la nature et avec sa nature qui est double, par définition, l’homme étant pourvu de défauts et de qualités. Et son produit dérivé, le livre – issu de la pâte à papier et de la matière ligneuse de l’arbre – a le pouvoir d’agir doublement sur le lecteur, en lui procurant de la joie et en l’éduquant ; en agissant comme par magie sur sa conscience et sur son inconscient.

Le texte est un véritable philtre d’amour qui agit puissamment sur son lecteur. Si l’auteur, derrière son narrateur, lui recommande des lignes de conduite, il cherche également à recueillir l’adhésion de « l’ homme moyen sensible » en la personne du lecteur capable de déchiffrer une langue hybride et plurielle inspirée de la « langue des oiseaux », qui fut celle des bâtisseurs de cathédrales, dont la technique reposait sur le « double-entendre », l’inversion et le pastiche. Le rapport à l’arbre proposé dans ce livre au genre indéfinissable passe par l’esprit des mots et par l’histoire de la langue et de la littérature. L’introduction d’une tierce personne, le narrateur qui est conteur et acteur du récit, en change l’esprit, car il fait naître chez le lecteur la curiosité et l’envie de connaître ; et si ce dernier répond à l’idéal de l’ homo capax il remontera à la genèse du monde pour trouver, à la source du livre, l’arbre dont la beauté et la force tranquille sauront l’impressionner.

L’omniprésence du chiffre trois donne au texte son rythme incantatoire, mais ce dont rêve chaque homme, c’est de porter ce chiffre au carré (32 ) en rencontrant l’âme sœur sur terre car « Si neuf est chez Dante comme partout ailleurs le nombre du ciel, il est aussi celui de Béatrice, laquelle est elle-même un symbole de l’Amour. [3] » Pourtant, connaître l’amour au féminin en Angleterre relève de l’impossible. N’étant pas autorisé à avoir de conversation intime avec la gent féminine en Angleterre l’auteur-lecteur accorde beaucoup de place à la lecture – au point qu’elle se substitue parfois au tête-à-tête amoureux, et l’aide à vivre. Elle est devenue un impératif vital pour lui, et pour quiconque souhaite oublier ce « onzième commandement » anglais sur lequel Schopenhauer a ironisé, « Ne jamais intervenir [dans la conversation] » (Ford 2003, 70). Elle permet de compenser l’absence de conversation intéressante et animée dans ce pays : « Il n’y a pas, en fait, d’étiquette à Londres, il y a seulement une règle générale qui interdit qu’on impose sa personnalité – règle interdisant toute animation en société. » (Ford 2003, 70). Tout en se laissant bercer par la douce musique de l’intime le lecteur en quête de joie développe un esprit créateur, car cette conception neuve de la lecture l’oblige à s’identifier au personnage principal du livre et à partager une langue et une expérience communes.

Une langue commune pour dire la qualité d’homme et la qualité de l’arbre

Penser l’arbre autrement pour appréhender la totalité du vivant

L’arbre ne connaît pas de frontières, même si l’homme s’en est servi pour délimiter son territoire. Le narrateur évoque en premier lieu la ceinture de troncs d’arbres noircis par les fumées d’usines qui entoure Londres : « Mais de nos jours on peut dire que Londres commence là où les troncs d’arbres commencent à noircir. » (Ford 2003, 25). Pourtant en sa qualité d’observateur il note avec plaisir que cette frontière est « défectueuse » aux alentours de la forêt d’Epping, où « le bois est dense et les rameaux et rochers verts et bruns, selon qu’ils sont couverts de mousse ou de lichen, comme à Fontainebleau ». (Ford 2003, 25). Et que l’arbre a réussi à pénétrer « la sphère d’influence londonienne », recréant un endroit identique à la forêt royale de Fontainebleau chère à François Ier. Ce monarque d’origine germano-celte a su faire de cet écrin de verdure une source d’inspiration pour les rois qui y chassèrent à courre, et pour les artistes qui s’y sont promenés – et en a fait le lieu privilégié de l’art de la Renaissance en France. Continuant son inventaire la voix narrative ajoute qu’outre ces zones boisées qui résistent, le platane, cet arbre qui est « l’arbre le plus londonien de tous » exhibe une écorce pas entièrement noire : « […] on peut même constater que le plus ’londonien’ de tous les arbres de Londres possède une écorce qui n’est jamais d’un noir uniforme. »[(Ford 2003, 26). Pour compléter ce survol botanique le narrateur affirme que l’orme, malgré son tronc très noirci, est dans cette ville la deuxième espèce la plus répandue. Il est planté le long des routes qui mènent à Londres, comme en témoignent les nombreux toponymes qu’il a inspirés. [4] Ses troncs ont servi à baliser la navigation fluviale sur la Tamise depuis vingt siècles, avant qu’on ne conçoive des phares, bouées ou pilotes pour guider les embarcations. L’arbre n’a cessé de jouer un rôle dans la topographie anglaise, sur terre et sur l’eau. Ses troncs noircis sont peut-être le signe de sa dégradation prochaine, mais sa couleur verte fait de lui un arbre de vie.

Il est aussi arbre de la connaissance, comme le rappelle dans la Bible l’image du jardin d’Eden planté de pommiers. Pourtant l’auteur refuse de rendre la femme responsable du péché originel, ou de faire de la pomme le fruit défendu de la connaissance. Et pour lui le Paradis n’est pas perdu – comme le suggère le Paradise Lost de Milton – mais sert toujours de support à l’imagination humaine, et aide l’Homme à penser un avenir meilleur. Au début du livre II le narrateur rappelle la fascination exercée sur l’Homme par le paradis, attestée par nombre d’évocations à travers le monde : « Les Cyclades , les Eldorados, les Insulae Betatae, les Joyeux terrains de chasse, les pays de Cocagne, les Avaalons ou simplement les Tom Tiddler’s Grounds. [5]  » (Ford 2003, 111).

Le platane est la figure qui s’était imposée de prime abord à la conscience du lecteur comme support du rêve, sous la forme d’un arbre capable de s’auto-toiletter pour organiser sa survie, actif et aussi vivace que les épineux, arbres pourtant réputés pour leur vigueur, leur productivité et leur résistance. L’épineux le plus courant à la campagne est l’aubépine, et dans les parcs londoniens on trouve l’amandier fleuri, ce qui teinte le récit d’une double signification symbolique, renvoyant à la passion du Christ et au mariage. Car la couronne d’épines ceignant le front de Jésus est au féminin la couronne de la mariée – tressée avec des fleurs d’amandier au nord de l’Europe, et avec des fleurs d’oranger en Méditerranée. [6] La vision donnée ici se veut objective : si la « passion » fait de l’homme brisé une figure christique le sort de la mariée ne semble guère plus enviable. Mais le narrateur – qui n’est autre que l’auteur dans ce cas précis – évoque sa préférence personnelle pour le platane, dont il fait l’emblème de son Londres intime, ce qui traduit sa volonté de s’évader par le rêve pour oublier le naufrage de son mariage. [7]

D’autres arbres majestueux s’imposent à la vue du citadin au cours de son périple dans la campagne anglaise du Sussex, mais l’aubépine est omniprésente, à la fois synomyme de beauté naturelle, et emblématique de la notion de péché que le plaisir des yeux n’arrive pas à faire oublier. [8] Ensuite la nature reprend ses droits et cette végétation foisonnante suscite en lui un éveil de tous ses sens empreint d’érotisme. Il peut sentir la douceur du vent, le doux tapis de verdure qui s’étire sous ses pieds, goûter les courbes du chemin, voir les cieux au dessus de sa tête, et il devient poète.

Certains d’entre nous préfèrent les barrières de péage [9] et je les aime beaucoup – quand elles sont larges, blanches et douces, que leurs courbes sont généreuses, et qu’elles sont garnies de tapis d’herbe sur les côtés suffisants pour faire des pelouses, qu’elles montent doucement vers les cieux immenses qui s’étendent au-dessus d’elles. (Ford 2003, 129)

Ces sensations sont ensuite sublimées par la mémoire qui fait de l’image le support de l’imagination. L’élément végétal agit donc sur lui physiologiquement et psychologiquement et il retrouve une énergie nouvelle à son contact. Et la régénération devient positivement renaissance comme stipulé à plusieurs reprises dans le livre. Dans The Soul of London des forêts sises à proximité aident le paysan installé à Londres à ne pas dépérir. Dans les deux autres volumes il est un facteur de guérison indéniable pour la jeune fille, et sa seule image, réfléchie dans un miroir, et susceptible de rallonger l’espérance de vie du vieillard alité. L’arbre a bien un rôle crucial et sa figure fait impression sur le cerveau humain par l’intermédiaire de la perception visuelle, modifiée par l’imagination et la mémoire. L’auteur ne fait qu’exprimer ici ce que la culture celte savait de l’arbre, et ce que les anthropologues, linguistes et historiens du XIXème siècle ont appris à propos de cette culture en étudiant Hérodote et d’autres écrivains grecs. [10] Le poète et biologiste Goethe [11] s’est penché sur le caractère de certains arbres et s’est intéressé au gingko biloba, un arbre emblématique de la totalité du vivant parce qu’il est à la fois mâle et femelle.

[…] Ist es ein lebendig Wesen,
Das sich in sich selbst getrennt ?
Sind es zwei, die sich erlesen, ,
Das man sie als eines kennt ?
Solche Fragen zu erwidern
Fand ich wohl den rechten Sinn.
Fühlst du nicht an meinen Liedern,
Das ich eins und doppelt bin ? ?
S’agit-il d’un être vivant
Qui se serait séparé en deux ?
Ou de deux êtres complémentaires,
Que l’on connaîtrait sous une forme une ?
Répondre à de telles questions
M’a fait trouver le sens véritable
Ne sens-tu pas en écoutant ma chanson
Que je suis un et deux à la fois

(Extrait de Gingko Biloba, Par J.W. Goethe, septembre 1815)

Cet arbre bienfaisant, connu des Chinois depuis des millénaires, est considéré par les moines taoïstes comme un signe de complétude et d’équilibre entre le Yin et le Yang. Venu du Soleil Levant cet arbre peut non seulement soigner l’homme, il est son alter ego et fait de lui un poète et c’est à dire un être duel et complet, qui en chantant retrouve l’harmonie originelle en réalisant la combinaison homme/femme sous la double influence des astres solaire et lunaire. [12]Ford, grand admirateur de Goethe, connaissait sa passion pour la botanique, laquelle a régulièrement nourri sa poésie, et donné lieu à des questionnements identitaires et humanistes.

D’autres écrivains ont célébré l’arbre come source poétique. Robert Graves dans The White Goddess, [13] consacre trois chapitres à la Bataille des arbres, (chapitre II) et à l’alphabet des arbres, (chapitres X-XI). Il explique dans l’incipit comment les poètes, d’abord inspirés par le thème guerrier imposé par le code très rigide du Prince et de l’Eglise, ont dû axer leur art sur l’eulogie et l’élégie, et avoir recours à la triade du guerrier, du noble et du prêtre, [14] à l’exclusion de tout autre thème naturel ou amoureux. Par la suite la guerre fut oubliée au profit de l’Amour et de la Nature mais la structure triadique d’origine est restée. Le trèfle à trois feuilles, symbole religieux et national irlandais, témoigne de cette survivance.

En tissant dans son texte les thèmes de l’émigration, de la faim et de la domination Ford avait à l’esprit l’Irlande, pays exsangue ayant souffert de la conjugaison des trois maux, ce qui a entraîné l’exode de nombreux Irlandais vers les Etats-Unis. Le lecteur « connecté » doit trouver le fil reliant les figures de Boswell, Byron, Hume ou Sterne, Mac Adam, Byron, Walpole etc... Ils sont irlandais ou écossais – et donc celtes – et leurs multiples qualités en font des hommes de génie qui n’ont pas eu la reconnaissance méritée. L’auteur compense cet oubli en faisant leur éloge.
De nos jours la culture celte et ses mystères intriguent toujours, comme en témoigne l’existence de nombreux ouvrages de vulgarisation. Une astrologue et numérologue américaine a publié en 2002 un manuel inspiré de ces croyances, dans lequel elle explique la vision celte de l’astrologie. Chaque individu, de par sa nature physiologique et psychologique, possède une personnalité double et les Celtes faisaient dépendre le corps du soleil, ou yang, énergie mâle, et l’esprit de la lune, le yin, énergie femelle représentée par la psyche. Ford a voulu sensibiliser le lecteur aux croyances qui relèvent de l’interprétation humaine. Dans la campagne anglaise certaines superstitions concernant l’élément végétal subsistent, notamment celle qui veut que les fleurs de couleur blanche annoncent la mort, mais les Anglais ont oublié de vénérer l’arbre en ne lui conservant pas son caractère sacré. Alors même qu’ils auraient dû reconnaître ce compagnon fidèle et ce peuple pacifique, industrieux, et inspiré.

Ayant opté pour la paix plutôt que pour la guerre, les Celtes se sont laissé dominer par d’autres peuples. Pourtant la générosité de l’arbre – et plus généralement, de l’élément végétal – est indéniable : l’Homme a cueilli ses fruits, exploité son bois pour la construction, pour se chauffer et cuire ses aliments, pour l’artisanat, et pour faire fonctionner les filatures et les usines – une exploitation relatée dans le premier volume en une seule phrase :

[…] à l’origine toute la nourriture et toutes les choses indispensables à la vie venaient de graines de toutes les espèces, lesquelles fournissaient l’alimentation des carnivores, et les usines de coton, et à la fin de la chaîne tout se transformait en végétation. (Ford, 2003) 120.

Ce qui est décrit ici est un état de choses antérieur aux courants millénaristes du début du XXème siècle. Depuis, ces penseurs du futur sont persuadés qu’on pourra révolutionner la chaîne alimentaire en se passant de l’élément végétal, [15] ce dont le narrateur et l’auteur doutent – car les deux figures se superposent dans cet extrait. Rejetant ces théories nouvelles, ils proposent donc pour l’Homme un modèle naturel, dont l’arbre serait métonymique. Pour suivre ce modèle il faut redéfinir le champ lexical de l’arbre en inversant les choses et en partant du pied, ou de la jambe, pour avancer.

Changer le point de vue pour régénérer le langage

Le narrateur/auteur ironise sur la tendance de l’être humain à l’anthropomorphisme, [16] qui l’incite à projeter ses propres qualités sur l’arbre, comme s’il était Dieu en personne. L’Anglais est particulièrement visé par cette critique puisque ce défaut est l’expression de son narcissisme. En effet on ne peut arguer de qualités poétiques en ce qui le concerne, puisqu’il n’est pas poète – même s’il cite volontiers le poèmes sur les jonquilles de Wordsworth [17]. Le narrateur-auteur, quant à lui, se targue d’être un véritable poète, capable de comprendre l’anthropomorphisme de manière innovante. C’est ainsi qu’il propose de se faire l’écho de l’activité de l’arbre occupé à « faire sa toilette » et de sa tristesse, car il « pleure » lorsque le bûcheron lui coupe « la jambe ».

Dans ce récit plein de fantaisie le lecteur est régulièrement sollicité par le narrateur pour remettre en question des clichés, des lieux communs, pour interpréter des proverbes, des citations latines. C’est parfois un véritable travail chercheur qui lui est demandé. Pour faire la part des choses, il doit prendre la juste mesure, s’interroger sur l’ambivalence du propos, prendre du recul, accumuler des impressions, faire des recoupements, et surtout éviter de s’en tenir aux apparences, ne pas oublier de considérer « le revers de la médaille ». Il doit faire montre d’humilité et réactualiser ses connaissances dans des domaines aussi divers que l’évolution humaine, la mythologie, l’ethnologie, se rappeler que l’homme est apparu sur terre tardivement, à l’ère quaternaire, que les végétaux sont apparus à l’ère primaire et qu’il existe des espèces à la longévité exceptionnelle, comme les chênes ou le gingko biloba, dit arbre « fossile ». Le travail demandé au lecteur recouvre tous les champs de la connaissance. Et il lui faut penser un autre rapport au monde, prendre en compte la totalité du vivant, comme l’atteste le cycle biologique qui débute avec la graine, fournissant à l’homme son alimentation et des matériaux pour son industrie, et se termine avec la décomposition de la matière végétale.

Pour changer le monde et rénover le langage le lecteur va emprunter à l’arbre son vocabulaire spécifique, « semence », « substrat », « racine », « croissance », « pied », « pousse » pour se définir en tant qu’humain. Et il s’interroge sans relâche sur le rapport existant entre la partie et le tout, sur la place de l’homme dans la société et dans le cosmos. C’est également ce que fait W__n lorsqu’il évoque la formation du prêtre qui, pareil à l’arbre a été « tordu », déformé pendant sa croissance : « Je n’en veux pas aux prêtres pour ce qu’ils nous disent. Y’a des gens au-dessus d’eux qui leur apprennent ça dans leur jeune âge – tout t comme cet arbre-là qui a poussé de travers tout jeune. » (Ford 2003, 194). L’accent est mis continuellement sur la totalité du « substrat [18] humain ». socle de l’humanité, mais aussi sur ce qui fait le caractère unique de chaque être humain, son identité génétique, son éducation.

La dignité humaine, au même titre que la souveraineté du pouvoir royal autrefois, est inaliénable aux yeux de l’auteur. Et pour prendre en compte cette diversité et ne laisser personne sur le bord de la route, il faut abolir l’organisation hiérarchique qui prévaut dans la société et penser la « carrière » de chaque individu. Le sens du mot carrière est triple : il renvoie à la vie professionnelle, au désir et à l’imagination de l’individu. [19] Son déroulement détermine son ascension, condition sine qua non du progrès humain.

En appréhendant la langue autrement, en retrouvant sa richesse et sa puissance créatrice originelles, le lecteur – dont le parcours est identique à celui du narrateur-citadin – peut combattre la domination de la langue anglaise. Mais il ne devient un homo capax qu’à l’issue d’un processus initiatique au cours duquel, impressionné par la beauté de l’arbre et de son environnement, il se métamorphose en un homme nouveau, après s’être interrogé sur sa qualité d’être humain. Cette intronisation au cœur du sujet – et au cœur de la campagne – repose sur une éducation à la sensibilité, et sur la découverte de ses cinq sens, qui l’aident à remettre en question ses préjugés. Le citadin de retour à la campagne devient tolérant grâce à un décor verdoyant et luxuriant, caractérisé par une grande diversité de formes, de couleurs, d’odeurs, et d’impressions. En s’imprégnant de cette biodiversité le lecteur est à son tour conquis, et comprend qu’en elle réside la continuation de l’espèce humaine.

Dans ce foisonnement végétal toutes les espèces cohabitent et trouvent leur place sans qu’aucune d’elles ne prédomine. Ce principe naturel devrait valoir pour les races humaines et les langues ; malheureusement il n’en est rien puisque la domination régit les rapports entre les peuples. Cela vaut aussi pour l’individu dont la personne est littéralement absorbée par la métropole londonienne dont les sucs digestifs parviennent à faire de lui un londonien pur jus.

Londres avale Mormons et Musulmans, Bénédictins et religieux du Mont des Béatitudes, Juifs et Malaisiens, Russes et Jéopolitains [20]. Elle les assimile et les digère lentement, grâce à son suc dont la puissance est inégalée, en ce produit singulier et incontournable que constitue le londonien – emblématique de l’homme moderne […] (Ford 2003, 12-13)
L’Histoire regorge d’exemples attestant cette domination du fort sur le faible. Ensuite l’histoire mythifie leurs exploits, et minore les qualités des vaincus, quand elle ne passe pas leur existence sous silence. En Angleterre, les souverains détenant le pouvoir se sont généralement imposés de cette manière. Non sans ironie le narrateur fait remonter la fondation de la nation anglaise à la victoire de Guillaume le Conquérant, Duc de Normandie qui s’est emparé de la couronne d’Angleterre après avoir vaincu Harold II d’Angleterre [21] à la bataille d’Hastings en 1066, grâce à un concours de circonstances. Puis il raconte que l’Histoire de l’Angleterre n’a été qu’une succession de coups de force perpétrés pendant la guerre des Deux Roses, la Révolution de Cromwell et celle de Guillaume d’Orange : « [...] et l’histoire d’Angleterre, en particulier durant cette période, laisse dans les esprits l’impression d’être une matière factuelle [22] informe, ou plutôt une longue suite de faits mis bout à bout, de problèmes résolus à coups d’épée. » (Ford 2003, 269)

Les rois qui se prétendent anglais descendent des Normands ou des Celtes ou de la branche saxonne des Hanovre. Nelson, l’amiral anglais le plus célèbre, était danois. A l’époque victorienne le Premier Ministre Disraëli qui gouvernait le pays était juif, et non anglais comme on l’a prétendu. L’idée qu’il existe une race anglaise est un mensonge. Ce constat invite le lecteur à reconnaître les origines saxonnes et françaises et étrangères de l’Anglais, et à repenser la langue en l’élargissant. Cette langue ouverte (« broad ») rappelle les accents mélodieux de la langue paysanne parlée par Meary, et parle en faveur d’une autre littérature, ouverte elle aussi, valable pour une « vaste » Europe et s’adressant à tous, et notamment à l’homme commun. [23]

Imaginer une autre littérature calquée sur la « langue des oiseaux »

En s’intéressant aux paysans et aux pauvres du Sussex le narrateur inverse la tendance : il ré-écrit l’histoire et donne la parole aux humbles. Dans la politique comme dans l’histoire de la littérature on retrouve la même domination des puissants : ne sont retenues que les figures adoubées par le pouvoir en place.

Dans la nature on valorise les arbres les plus « nobles » et l’on méprise d’autres espèces. En lui suggérant un autre mode cognitif fondé sur le doute, l’inversion ironique et le rire, le narrateur fait découvrir au lecteur une multiplicité de végétaux qui font partie du règne végétal, au nombre desquels le houblon et la pomme de terre [24] qui, tout en n’ayant pas de tronc, sont capables de développer un feuillage directement à partir d’une racine. Ce glissement l’oblige à réviser l’idée préconçue qu’il avait de l’arbre pour l’élargir à tout le genre végétal. Ce faisant il découvre la « langue verte », parlée par les classes inférieures, dont l’humour et le double-entendre rappellent la « langue des oiseaux », utilisée au Moyen-âge par les artisans pour décrire le savoir-faire et le métier, devenue par la suite la langue de l’amour courtois et du roman de la rose. L’auteur transpose cette langue à l’anglais du vingtième siècle, et en fait la langue du roman moderne, le support de la nouvelle relation auteur-lecteur, et le fondement d’une nouvelle littérature populaire, qui plaît et concerne le peuple. La réflexion doit se terminer par un énorme éclat de rire ou un large sourire, (« broad smile ») suscité par les plaisanteries des journaliers dont l’accent paysan est plus plaisant à tous égards que l’accent « tatillon » de la Lady que le travailleur ne peut supporter, ou gober » : « […] elle avait une façon de parler tatillonne [25], et ça j’n’pouvais le gober. » (Ford 2003, 184). .

Cette fable à valeur allégorique se fonde sur l’orphisme, doctrine apparue en Grèce au même moment que le bouddhisme en Inde. L’orphisme comme le bouddhisme se préoccupent de la question du « salut » personnel, donc « inventent » la notion de personne, et posent la valeur unique de l’individu dont le destin propre devient un sujet d’intérêt et de préoccupation religieux. En associant l’homme à cette doctrine le lecteur peut faire le lien entre ces deux religions qui s’intéressent au bonheur humain, ou nirvana. Cette absence de douleur est lié à la réincarnation de l’homme en oiseau, dont le milieu naturel est l’arbre. Sortant du cadre des figures imposées le narrateur crée de nouvelles associations, toujours plus subtiles, à l’intention d’un lecteur dont il veut affiner l’esprit – à l’instar de ces « esprits subtils » ou « Fine Spirits » (Ford 2003, 47- 48) attirés par l’or de la métropole londonienne.

L’arbre et ses fruits – servent également à exprimer la supercherie du mirage anglais « Il y a de telles prunes dignes d’admiration » (Ford 2003, 48). Ce fruit constitue à n’en pas douter la figure emblématique de l’imagination fordienne et sa source d’inspiration principale. (Le « plum pudding » ou « plum cake » anglais est lui même une tromperie car il est nommé ainsi même s’il ne contient que des fruits secs) Il se sert de l’arbre, du bourgeon, de la fleur et du fruit pour créer un texte qui tient debout, dans lequel le pied et les racines déterminent l’assiette du monde, lequel lui permet de défendre la cause des gens d’en bas par rapport aux « nobles », d’inverser la domination de la classe capitaliste sur la classe des travailleurs. Si le lecteur change son point de vue sur le monde, il peut admettre que la racine est supérieure au feuillage, et que la pomme de terre, plante très vivace poussant dans des sols ingrats, possède des vertus thérapeutiques bien connues. Inverser les modes de pensée établis permet de revaloriser l’image du paysan. Et de fait, en considérant son rôle vital dans la société des hommes, le narrateur conclut qu’on devrait faire de lui un « seigneur de l’univers » : [les paysans] doivent nécessairement être les seigneurs du monde. » (Ford 2003, 177).

Cette réhabilitation des humbles fait naître un nouvel intérêt pour ce qu’ils disent. En les écoutant on peut apprécier leur sens de l’observation, leur humour, et leur psychologie. Un « gentleman » est pour eux un malhonnête. Le narrateur rappelle lorsqu’il fait la louange de W___n, son artisan préféré, qu’il possède un sens de l’honnêteté relatif, ce qui ne l’empêche pas d’être selon lui « un homme du monde » (« C’était ainsi qu’il voyait le monde, et W___n était un homme du monde. » (Ford 2003, 191). L’argot, aussi appelée la « langue verte » a droit de cité dans ce texte. Outre le fait que cette langue créative redonne à l’homme du commun ses lettres de noblesse, elle permet à l’auteur de produire une autre littérature, plus gaie, plus spirituelle, insufflant une énergie nouvelle. Pour continuer à filer la métaphore de l’arbre il s’avère que la généalogie humaine, tout comme l’histoire des familles linguistiques, repose sur un tronc commun, ce qui infirme la thèse d’une race ou d’une langue supérieure, et renforce l’idée que tous les hommes sont égaux.

Retrouver la joie de la création grâce a la culture indoeuropéenne

Remonter au tronc linguistique commun indo-européen

L’arbre est la figure qui illustre la fusion des peuples et les langues en un même berceau. De même qu’il peut observer l’arbre et ses parties, le lecteur peut retrouver dans le texte des morceaux de phrases latines ou françaises susceptibles de le conduire au tronc commun qui leur a donné naissance dans la Babylone antique. Il s’agit du tronc commun indoeuropéen pour les branches italo-celte et anglo-saxonne. Les linguistes ont souvent décrit l’arbre généalogique de la famille linguistique indo-européenne à laquelle appartiennent les langues européennes. Cette représentation élaborée par David Crystal en 2010 [26] figure un arbre à dix branches :

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Même si ce dernier ne retient pas l’hypothèse de l’existence d’une branche plus grande, l’italo-celtique, on sait que les linguistes du début du vingtième siècle l’avaient envisagée, et on peut penser que Ford y souscrivait, ce qui le confortait dans sa double appartenance celte et française. Cette thèse expliquerait pourquoi l’auteur n’a de cesse de défendre la culture celte qui, bien que dominée par la culture anglaise, a contribué à faire de l’Angleterre une grande puissance.

Pourtant l’Angleterre n’a jamais reconnu le peuple celte, pis encore elle a toujours voulu le ridiculiser en minorant ses qualités, comme le prouve les contenus éducatifs destinés aux écoliers anglais. Le roi Arthur y est rabaissé au rang de « Little Arthur » et on fait de lui un personnage de conte de fées pour les écoliers de l’Ecole Primaire : « Grâce au ’Petit Arthur’ nous avions compris vaguement qu’il y avait eu en Angleterre, avant le mur sombre de la Conquête, une population analogue à celle des contes de fées des Iles Britanniques. (Ford 2003, 152). Mais c’est chez ce même peuple que l’Angleterre a puisé de nombreux talents puisque de nombreux Ecossais et Irlandais furent de grands hommes politiques, ou des hommes de lettres influents, et parfois les deux... Les hommes de science ne sont pas en reste : sont cités des noms aussi prestigieux que ceux d’Adam Smith et Mc Adam, écossais également. Quant à l’agronome Arthur Young, il a partagé son temps entre l’Irlande et la France : plusieurs voyages effectués dans ce pays lui inspirent de nouvelles techniques qu’il importe en Angleterre lorsqu’il est nommé au Ministère de l’Agriculture en 1793.

Swift, [27] passionné de philologie, a effectué des recherches sur les liens entre la langue celte et sa famille indo-européenne. Son Gulliver’s Travels n’est pas un conte pour enfants : il est une réflexion poussée sur le langage et son évolution. Remonter au tronc commun présente l’intérêt de rappeler qu’il existe une communauté d’esprit entre tous ces peuples. En outre, un tel schéma arborescent explique visuellement la disparition de certaines langues – notamment celle de la langue latine – et la vitalité de certaines autres. L’arbre doit être pensé dans sa globalité et dans toute sa diversité, comme une triade composée de racines, d’un tronc et d’un feuillage.

Signalant qu’on croise des Parsis dans les rues de Londres, le narrateur fordien déplore que ses compatriotes soient trop autocentrés pour s’intéresser à leurs racines, alors même que ce peuple descend directement du peuple indoeuropéen installé en Mésopotamie, et que sa langue est apparentée aux langues allemande, celte, française, qui proviennent de ce même tronc pro-indo-européen.

En tant que ville elle semble, comme déjà dit, non seulement changer les Parsis en londoniens, mais elle fait de nous, les londoniens, des gens absolument indifférents aux Parsis, aux Kaffirs [28], aux pickpockets, ou aux hommes de génie qu’il nous arrive de croiser dans nos rues. » (Ford 2003, 85).Une assimilation réussie consisterait à apprendre de l’Autre et à instaurer une relation fondée sur l’échange, mais l’Anglais est trop convaincu de sa supériorité. Pour oublier cette difficulté de communication le narrateur recherche « l’herbe d’oubli » ou « Herb of Oblivion » : s’il avait marché le long du cours d’eau et dans les soucis du marais qui effleurent les genoux, il aurait pu trouver l’Herbe d’Oubli recherchée. » ( Ford 2003, 116). Cette plante bien connue dans le monde celte fait tourner en rond le marcheur qui ne trouve son chemin qu’au lever du soleil. On l’appelle aussi « herbe d’égarement ». Comme le platane elle est susceptible de révéler au marcheur la puissance du rêve et des forces de l’ombre pour finalement lui montrer la voie. (R.F. Le Men, évoque les pouvoirs de cette herbe en 1870 dans La Revue Celtique). Elle métaphorise le besoin de renouveau du héros ayant besoin de se régénérer en revenant aux sources de la culture celte et à sa magie.

Se régénérer grâce au platane et au « gai savoir »,

Ce survol de la prose poétique fordienne serait incomplet si l’on n’évoquait un autre arbre, le platane, arbre intime fordien emblématique de ce renouveau nécessaire. Il libère par le rire et fait oublier l’oppression anglicane, la domination anglaise et l’omniprésence d’une littérature acquise au pouvoir en place.
Le platane pousse mieux à Londres que partout ailleurs parce qu’il renouvelle son écorce en permanence ; et que se débarrassant de sa suie il nettoie les pores de sa peau et prospère, et si je puis m’autoriser une image qui semble frivole mais qui est pourtant sensée, je dirais qu’il est pour la ville ce que le baquet matinal est à l’homme. Dans les faubourgs le platane cède sa place de premier à l’amandier en fleurs, et dans les parcs ce sont les épineux qui le remplacent, mais il reste l’arbre du Londres intime (Ford 2003, 26).

Le Londres intime peut être interprété comme le Londres des conquêtes sexuelles, évocateur de scènes intimes rappelant les tableaux de Degas et de ses prostituées au baquet. Ou encore, le lecteur peut rapprocher cet ustensile de toilette de la comédie de Ben Jonson « Le conte du baquet [29] », qui fut écrite sous le règne d’Elisabeth I.

Tout au long du récit la physiologie de l’arbre et celle de l’Homme s’expriment à travers un vocable identique, tandis que le lecteur se laisse gagner par les réflexions du marcheur découvrant empiriquement les routes et chemins d’Angleterre. Dans son essai « langage et anatomie » Ernst Jünger exprime le lien indéfectible existant entre la tête et le pied, pour l’homme comme pour le végétal.

Le haut et le bas ne sauraient être l’un sans l’autre. La tête postule l’existence du pied, de même que la fleur est inconcevable sans tige ni racine. Le pied incarne ce qu’il y a de végétal et de racine, de stable en l’homme, et son lien avec l’élément solide. Prendre pied, avoir pied quelque part signifie par conséquent : être fermement fondé. [30]

On peut vérifier que la marche – celle du citadin de retour à la campagne – est dans la trilogie l’apanage des gens modestes, des cohortes de légionnaires, des vagabonds, des ouvriers sans emploi, des pèlerins faisant le voyage à Compostelle pour garantir aux riches leur salut dans l’au-delà. En marchant, et en parlant, le citadin-narrateur se rapproche de la terre, dans laquelle l’arbre a ses racines, et des humbles qui sont au bas de la société. Et c’est l’arbre qui lui inspire sa prose poétique rythmée par la marche et le pied. Sans doute emprunte-t-il cette idée à Nietzsche [31] qui a rappelé ainsi la vocation péripatéticienne de l’homme et le fait qu’elle favorise l’activité intellectuelle : « Seules les pensées qui nous viennent en marchant ont de la valeur » (Nietzsche. Le Crépuscule des idoles).
L’omniprésence du thème du houblon, et de la figure dionysiaque, demi-dieu grec représenté dans les bacchanales, invite le lecteur à penser le gai savoir comme l’a fait Nietzsche dans son livre d’aphorismes Le Gai Savoir. [32] L’esprit de ce livre est caractérisé par l’ouverture et la joie de la découverte, et il est rebelle. Dans la trilogie c’est ce même esprit qui incite le citadin à braver « l’Autorité » : « […] mais le sentier est avant tout un endroit où l’on peut d’un geste bafouer l’Autorité ; et pour cette unique raison on l’apprécie au plus haut point. » (Ford 2003, 153). Il traduit le goût immodéré du promeneur pour la liberté, qui l’incite à empiéter [33] sur des champs fermés, à bafouer la notion de propriété privée, à prendre des raccourcis et à rencontrer un noble (« squire ») des Midlands, un « Britannique libre », « a free Briton » (Ford 2003, 153), qualité commune à tous les Britanniques.

Les échanges des travailleurs des champs fournissent un bel exemple de cette liberté qui transparaît dans leur patois. Même s’ils sont parfaitement conscients du tragique de leur existence ils manient l’humour et savent rire des défauts de ceux qui les oppriment.

C’est cette quête hors des sentiers battus qui fait le charme de la vie, donne naissance à la poésie du quotidien, et permet de connaître les joies de l’apprentissage. L’idée de contestation annoncée par le mot « Autorité » annonce la figure du justicier rebelle Robin des Bois, auquel le lecteur devra redonner corps progressivement en réunissant les deux parties de son patronyme, Robin et Hood, disséminées dans le texte. C’est en passant par-dessus les frontières nationales et linguistiques que le lecteur s’amuse ou se distrait – avec sous sans « herbe d’égarement ». Dès lors qu’il pense indifféremment en anglais ou en français il ne cesse de jeter des ponts [34] entre ces deux peuples, mêlant le son et l’image, usant de tous les registres langagiers, et n’hésitant pas à user de néologismes populaires. Le « robin » est un rouge-gorge, c’est à dire un passereau connu pour son sautillement et sa gaieté naturelle, le verbe « hop » signifiant en français « sautiller », tandis que le substantif renvoie au « houblon ». Quant à la couleur rouge de son jabot elle peut suggérer la colère. Et l’on imagine volontiers Robin, animé par une légitime colère, « faisant feu de tout bois » pour venger les humbles. Le bois « wood » est pour Robin et ses compagnons d’armes un bastion et un refuge, et il est paronymique de « Hood », signifiant capuche, capote, et aussi territoire. Le sautillement de l’oiseau correspond chez l’homme à la danse, qui libère le pied, puis la gorge et le chant, comme on le constate pendant les fêtes campagnardes.

Robin est un rouge-gorge. La gorge suggère les seins de la femme, déjà évoqués dans le texte par une métaphore qui met en scène des pommes de terre chauffées au soleil. Derrière la gorge, la femme, et peut-être l’idée que le narrateur-auteur est susceptible de tomber amoureux d’une campagnarde, tout comme Robin, simple archer, qui désirait obtenir la main de Marion bien qu’elle fût noble. En se référant au poème Piers Plowman, [35] écrit par William Langland en 1377, le narrateur tisse des liens entre Piers Plowman, poème de la répétition, et la légende du rebelle Robin Hood. Et il aide son lecteur à retrouver cette figure de justicier en associant les deux mots « robin » et « hood », qui se répètent à l’envi dans le texte, et viennent frapper son oreille et son œil pour s’imprimer dans son subconscient.

Rien n’arrête le philosophe du Gai Savoir, grisé par ses découvertes et en proie à un sentiment de félicité contagieux. D’ailleurs, le narrateur fordien ne se prive pas de vanter les mérites du « vers libre » (« free verse » [36]) caractérisé par l’enjambement, qui a libéré la langue anglaise et suggéré à Shakespeare d’autres évolutions langagières. On retrouve ici l’idée de la jambe, du pied, de la base, qui favorise le progrès. Le pied n’est pas dénué de connotations grivoises, et on ne peut écarter l’idée qu’il s’agit d’un clin d’œil au lecteur invité à penser en terme de calembours et de jeux de mots laids – ou jeux de mollet – puisque, s’il est vrai que la marche stimule l’esprit, les mots d’esprit stimulent la danse et le chant chez celui qui lit, entend et goûte cette musique intime. Le pied renvoie au « saut » ou « bond » qui est également le signe de la sociabilité, car « bond » en anglais signifie « lien » en français. Le saut fait penser au « saltimbanque » dont Flaubert lui-même se réclamait dans sa correspondance, persuadé qu’un auteur doit être comédien par nature : « Le fond de ma nature est quoi qu’on en dise le saltimbanque. (Flaubert : lettre à L. Colet, 6 août 1846).

Trouver l’esprit du créateur à partir des sens de l’homme ordinaire (« creature » en anglais)

En oubliant les hautes sphères de la société, trop oisives, pour vanter les mérites de la campagne et des racines du citadin, Ford oublie littéralement le « faîte » de l’arbre pour s’intéresser au houblon et à la pomme de terre, qui font partie du quotidien des « simples ». [37] C’est ainsi qu’il peut se reconnecter – comme l’indique le nom du paysan « Linky » – retrouver le goût de vivre et même le goût de la « fête ». Il oublie la renommée (« fame ») au profit de la « femme » qui sera aussi muse capable de procurer, comme l’arbre lui même, le ressourcement et la consolation dont il a besoin pour continuer à vivre. (« keep on going » étant la devise de la paysanne Meary). La figure de l’arbre qu’il présente à son lecteur est donc une méta-figure reliée à une méta-langue et au cosmos. L’homme de goût est sensible à la combinaison de la vue et de l’ouïe, et la lecture est un processus qui combine ces deux modes de perception. Le goût est aussi lié à la langue puisque, comme le rappelle Jünger « Le festin est le lieu où les arts s’unissent à la gloire d’une communication exquise entre les humains. » (Jünger : 1975, 104).
La prose fordienne emprunte de nombreuses métaphores à l’art culinaire, l’auteur ayant voulu faire du triple processus de la narration/écriture/lecture un banquet. Son plaisir est total lorsque le lecteur a conscience de la double essence de l’arbre et du livre, son produit dérivé, et réussit ainsi la fusion de la corporéité et de l’esprit. Ce banquet est offert au vagabond qui prend le temps de goûter le chemin en artiste et ne connaît d’autre but que son plaisir immédiat « […] mais le bon vagabond, le vagabond authentique entre tous est précisément celui qui est couché sur le bord de la route, occupé à goûter des yeux la beauté du paysage. C’est un artiste – celui qui aime la route pour elle-même » (Ford 2003, 132).

Cette fusion de l’esprit et de la matière conduit le lecteur à la perception du tout tandis que s’aiguise son goût, que s’affine sa personnalité. Il s’agit pour lui de se représenter le monde [38]en combinant la lumière extérieure et la lumière intérieure, en reliant le visible, et l’invisible, comme le fait l’arbre grâce à la photosynthèse et grâce aux nutriments qu’il puise dans le sol. Le visible renvoie à la lumière du jour tandis que l’invisible correspond à ce qui est caché, à nos racines, qui déterminent l’hérédité et le caractère, et à notre camera obscura, notre inconscient, nos désirs, nos rêves, et nos représentations, identiques à ceux que Platon a projetés sur le mur dans son allégorie de la caverne.

La capacité de reproduction d’une plante ne dépend pas de son sexe puisqu’il existe des espèces à multiplication dite « végétative » qui sont très productives. C’est le cas de la pomme de terre, dont les stolons asexués donnent naissance à une nouvelle plante au niveau d’un nœud. Pour l’homme ce « nœud » passe par la rencontre entre l’élément mâle et femelle, comme le montre ce passage décrivant la parade amoureuse à Londres, dans lequel apparaît le mot « knot ». Pour la pomme de terre le stolon souterrain devient tubercule. Il est donc à la fois organe de multiplication et de réserve – et qu’il est en cela bien supérieur à l’être humain qui ne peut être homme et femme à la fois. [39] Lorsque le stolon pousse en surface, sa tige est traçante, et cette croissance lui permet de pousser dans plusieurs directions. Si l’humain était capable de développer de tels réseaux la société des hommes serait plus forte, plus unie, plus pacifique.

En pensant un humain capable d’évoluer en s’éduquant – en se développant – tout au long de sa vie le narrateur veut faire de lui un être en mouvement et en formation perpétuelle, qui prendrait modèle sur ce platane occupé perpétuellement à reconstituer son écorce pour assurer la continuité de la vie. La force de l’homme repose sur trois axes : l’expérience acquise, la mémoire et le langage. En les conjuguant il peut remonter à la source, et cette démarche intellectuelle doit lui permettre de trouver la cause du mal, dans le but de mieux se gouverner, et d’améliorer sa gouvernance de son pays. Car, comme l’écrit Ernst Jünger, « la ’représentation’ est un acte de vue interne, un théâtre éclairé par la lumière intérieure. Les petites figures du monde entrent en scène dans les divers costumes que leur attribue le discernement de chacun, derrière le rideau des paupières. » (Jünger : 1975, 92-93). Le platane et sa fonction d’auto-nettoyage constant métaphorisent la puissance de la faculté d’adaptation de l’Homme apprenant, soucieux de progresser et de s’élever.

Repenser la lumière pour définir une nouvelle alchimie du texte prenant en compte les forces obscures du rêve, du mystère, et de l’inconscient.
Interpréter le texte « à la mesure des lumières » de chacun

Persuadé que son lectorat n’échappe pas à cette règle Ford a pensé pour lui un texte « à la mesure des lumières qui lui ont été accordées » (« To the measure of the light vouchsafed [40]) », dans lequel chacun réussira à s’éduquer en interprétant le texte en fonction de ses capacités. Cette formule est rendue possible grâce à un texte au feuilleté appétissant et varié. Et permet d’inverser le proverbe apocryphe anglican selon lequel « Une fois le gâteau mangé on ne peut y mordre à nouveau » (« You can’t eat your cake and have it »). L’Anglais-type n’est pas coupable de ne pas savoir rêver, et la faute incombe plutôt au Schisme anglican qu’à lui. Toute la racine du mal est là, parce que cette doctrine a nié la puissance de l’arbre et celle de la femme en pensant un Christ fait à l’image de l’homme. Sans cette cassure les occupants des Iles Britanniques auraient eu une chance de se tourner vers le Catholicisme en faisant monter sur le trône la lignée Stuart, et le pays aurait bénéficié d’une religion plus ouverte, davantage tournée vers le sud de l’Europe et l’Est de l’Europe. La religion catholique, héritage des pratiques et croyances religieuses celtiques, respecte la femme à travers la figure de Marie, tout comme les sages druidiques vénèrent l’arbre à l’ère pré-chrétienne, considéré comme emblème de l’élément féminin à cause de sa fécondité.

Pour compenser les défauts inhérents au mode de vie anglican le narrateur associe la figure du platane à quelques mots de langue française tels que verveine, ragoût, et Beau marin, [41] et grâce aux transports de l’imagination le lecteur réussit à se représenter la Provence – vivace dans son esprit à travers les tableaux de peintres comme Van Gogh [42] ou Cézanne.

Chercher la triade pour s’initier à la culture de l’arbre

Les trois métiers du paysan, de l’artisan, et du marin sont régulièrement évoqués dans la trilogie ce qui met le lecteur sur la piste de la triade de base, ayant fondé la société celte. Cette découverte l’incite à penser ce triptyque comme une série de triades propres à réconcilier les jeux d’opposition proposés par le Christianisme. La vision du monde donnée au lecteur est bien à l’opposé d’une vision théologique du monde, et semble même relever de l’ésotérisme, si l’on se réfère à la définition qu’en donne Pierre A. Riffard : « Un enseignement occulte, doctrine ou théorie, technique ou procédé, d’expression symbolique, d’ordre méta-physique, d’intention initiatique ». [43]

A titre d’exemple il ajoute que « Le druidisme, le Compagnonnage, l’alchimie sont des ésotérismes. » (P. Riffard : 1993, 125) En initiant son lecteur à la culture de l’arbre et en l’entraînant à suivre tous les chemins qui lui sont associés, la langue des oiseaux, le compagnonnage, l’exil, le métier, la généalogie, les familles linguistiques, l’oiseau migrateur et le pèlerin pour proposer une nouvelle alchimie du texte, [44] le narrateur suit cette logique. Et son souhait de donner à ce trio de travailleurs [45] la place qu’ils méritent dans la société anglaise procède d’une intention initiatique. Ces trois corps de métier travaillent au contact du bois mais l’Anglais a su exploiter l’arbre matériellement sans réussir à honorer l’esprit de l’arbre. Une situation indicative de son mépris affiché pour la culture celtique et les Celtes eux-mêmes. Mais la triade qui éclaire le sens de ce texte hermétique fait aussi de l’arbre le médiateur entre le ciel et la terre, et replace la matrice au cœur de la langue, en faisant du tronc creux de l’orme le point de départ de la création artistique. D’une certaine manière l’artiste qui est homme de goût appréhende le monde avec son ventre, ce qui confirme sa qualité féminine et son androgynie.

Dans son nouveau dictionnaire sur l’occultisme, [46] Pierre Riffard explique qu’un ésotériste développe son art selon trois lignes, forme, fond et sens. Sur la forme il prétend ne rien dire tout en révélant, sur le fond il pratique la réversion, et pour le sens il choisit un mode de vie fondé sur l’intériorité, le rêve et la conscience supérieure, plutôt que les signes extérieurs, la richesse et les honneurs. Cette nouvelle triade corrobore tout à fait la ligne de conduite suivie par Ford, barde celte ayant fait de l’arbre la figure nourricière de son imaginaire en reliant sa physiologie, son caractère, et sa signification symbolique à l’activité humaine. L’arbre constitue pour lui le support idéal du rêve « éveillé » révélant à l’être humain les forces visibles et invisibles. Les forces invisibles du texte suggèrent au lecteur une lecture différente des points de suspension et des non-dits, et font du mode lacunaire une source de réflexion et d’enrichissement pour un lecteur qui acquiert ainsi le sentiment de sa propre valeur. Réunir le visible et l’invisible permet de trouver l’harmonie – un thème décliné selon plusieurs variantes : « harmony », « concord », « chorus », « unity » et « entente cordiale ». L’unité originelle présente dans l’Orphisme [47] ne pourra se réaliser qu’en remontant aux sources de l’histoire et de la langue, en recréant une Europe tripartite entre l’Angleterre, la France et l’Allemagne. Cette volonté de réconciliation vaut pour une interprétation autobiographique du récit, dont la valeur cathartique fait renaître un homme nouveau, combinant les qualités du mari, du père et du fils idéal.

Faire appel à la biographie de l’auteur pour expliquer l’H/histoire.

L’omniprésence du trio homme-femme-enfant (petite fille) conduit le lecteur à s’interroger sur le chagrin ressenti par l’auteur à l’idée de ne plus voir ses filles après son départ du foyer conjugal. L’idée de la tristesse est bien sûr indissociable de celle de la culpabilité, qui est l’un des thèmes obsédants du livre.

La nouvelle triade proposée dans le texte – celle de l’artisan, du paysan et du marin – est sans doute liée à l’expérience intime de Ford, écrivain de la terre, ami et collaborateur de Conrad, écrivain de la mer. De fait le lecteur, en puisant dans la biographie auctoriale, s’interroge sur la relation qui s’est nouée entre ces deux hommes de talent. Il imagine que le mystère de cette relation réside dans l’idée d’inceste qui la sous-tend, puisque cette relation intime présumée (de nature homosexuelle ?) se doublait d’une différence d’âge importante. L’essentiel n’est pas de nier ou de juger cette relation ; il semble plus important de reconnaître leur collaboration fructueuse du point de vue de la création littéraire. Celle-ci a duré presque dix ans et a porté ses fruits, ces deux auteurs ayant redéfini le cadre du roman moderne en le pensant en terme de réception. [48]

L’arbre étant défini par cette autre triade : la graine, la feuille et le fruit, on peut penser que les trois livres écrits par Ford et Conrad furent le résultat d’une démarche commune visant à développer les ferments d’une nouvelle littérature dans un terreau anglais prometteur. Le lecteur « curieux » pourra comprendre ce parcours unique s’il remonte à la source – et à la culture celte – et s’il s’intéresse à la psychologie de Ford, auteur « fou d’écriture », soucieux d’exercer sa créativité dans un cadre fraternel, libre et égalitaire. La vida de ce troubadour hors du commun ne peut se concevoir qu’en lien avec son esth/éthique originale, qui repose sur un grand besoin de fraternité et sur son goût immodéré des plaisirs de l’existence. En cela sa figure est pareille à celle de l’arbre, acteur incontournable du banquet de la vie, caractérisé par son autonomie, sa générosité et son désintéressement. Le couple idéal de l’auteur surgit au détour d’une phrase : il s’agit de deux vieillards que le narrateur compare à Philemon et Baucis, personnages éponymes de la fable des Métamorphoses d’Ovide. Ce couple distingué par Zeus pour sa grande hospitalité voit sa vie transformée. Leur masure devient un temple où ils vivent heureux, et vers la fin de leur vie ils lui demandent une faveur, et sont exaucés. Il les change respectivement en chêne et en tilleul dont les feuillages se mêlent pour l’éternité. Ces deux espèces d’arbres sont les plus fertiles de l’Europe Occidentale, et tous deux ont servi à rendre la justice – les monarques français ayant une préférence pour le chêne tandis qu’en Allemagne on siégeait sous un tilleul. Cette fable insiste sur trois idées fondamentales fordiennes : le désir d’amour et de justice propre à l’Homme, la nécessaire complémentarité de l’homme et la femme, et la communauté d’esprit entre l’Allemagne et de la France.

Toutes ces idées sont le fruit de l’expérience de l’auteur, ce qui conduit à considérer ce texte comme autobiographique. Il reflète la puissance de l’imaginaire fordien qui relie les ambitions esthétiques intimes de l’auteur à sa personnalité profonde. En associant diverses cultures à la littérature il veut créer une nouvelle religion, et son « chef d’œuvre » pluriel se veut aussi riche que la Bible, un roman né des efforts conjugués de plusieurs créateurs. Puisque l’arbre et le livre sont le fruit d’une combinaison de talents il est naturel que l’auteur ait du mal à se représenter son idéal sous les traits d’une seule muse. Certes Clio, muse de l’histoire et de la poésie épique, est sa favorite, puisqu’elle tient un livre à la main. Mais il ne peut se passer de Thalie, divinité champêtre devenue muse de la comédie, et encore moins d’Erato, muse de la poésie lyrique. Et, tel Apollon, il magnifie cette triade en côtoyant les six autres muses, leurs sœurs, toutes chanteuses et danseuses accomplies qui s’accompagnent d’un instrument – à l’exception d’ Uranie férue d’astronomie et de géométrie, qui arbore un compas. [49]

Conclusion

La figure de l’arbre est à la fois une et double, mâle et femelle. Le lecteur mystifié retiendra d’elle son caractère audacieux et imprévisible, et l’idée qu’elle n’a d’autre but que le plaisir qu’elle procure en chemin. La « figure », en français renvoie au visage ou à la silhouette, à ce qui conditionne la personnalité et l’identité. En anglais « figure » renvoie également à la silhouette ou allure générale, mais aussi au questionnement, comme dans le groupe verbal « figure out ». En allemand c’est le mot « Bild » qui traduit l’idée de « forme créative », et « bilden » le verbe, s’utilise à la voie active pour signifier « former », « donner une identité ». L’imagination, l’identité, le questionnement et la formation, toutes ces notions que recouvre la figure traduisent une façon d’ « exister au monde » pour l’Homme, au sens heideggerien. L’arbre et sa figure familière, qui l’accompagnent dans sa démarche méta-physique, constituent une méta-langue.
L’arbre intéresse la psyché humaine totale puisqu’il combine les forces visibles et invisibles ; il sert de relais à la pensée originale d’un auteur persuadé qu’à compter du XXème siècle l’Homme devra intégrer la composante féminine dans ses schémas mentaux pour penser le monde du futur. [50] A la source de l’arbre se trouvent la ou les muses, qui donnent à chaque individu son idée personnelle de l’arbre. Pour Ford les attributs des muses ont une grande signification symbolique notamment la flûte et la lyre qui renvoient à la poésie, à l’opéra chantés, et à la conversation, ainsi que le compas d’Uranie, un instrument de mesure servant à gouverner, ou se gouverner. Cette dernière muse suggère le Beau Marin ou le Cantique des Cantiques, texte apocryphe attribué à Salomon qui y aurait fait la louange de ses mille femmes. A l’instar de Salomon, Ford peut être sage, juste et poète tout en étant amoureux. Mais son cœur est du côté des travailleurs humbles, des paysannes vêtues d’un simple cotillon, et des danseuses prostituées que Degas a peintes à la toilette.

C’est la matrice [51] du platane qui alimente l’imagination du lecteur, comme dans un rêve « éveillé ». Et pareilles aux figures qu’elles font surgir ces saynètes s’évanouissent pour laisser la place à d’autres créations, telles les morceaux d’écorce se détachant de son tronc. L’arbre rappelle la puissance de l’imaginaire, qui permet à l’homme de penser un monde en devenir et pourtant harmonieux, associant l’image, le son et le mouvement. Ce monde est « connecté » grâce à des moyens de transport et de communication toujours plus performants, et c’est pourquoi le cerveau humain est appelé à devenir « un cadre mouvant » grâce au cinéma, comme l’indique la référence à J. Smith [52] au début du livre. L’Homme ne saurait se passer de l’arbre et du livre pour continuer à vivre, il ne saurait non plus faire fi de la poésie du quotidien, ni ignorer des arts nouveaux. Ces nouveaux modes d’expression artistiques recèlent des possibilités infinies – comme en témoigne l’évolution du terme « caméra » devenu boîte à enregistrer des images en mouvement grâce au réalisateur cinématographe.

C’est pourquoi ils doivent pouvoir se développer librement, sans interdits ni censure, en suivant l’évolution de la psyche humaine, dont la croissance est calquée sur le modèle de l’arbre qui lui est généralement associé. La psyche [53] aide à comprendre le cœur de l’homme tout comme la psychologie permet de comprendre l’histoire de l’humanité. Si l’on rapporte cette théorie à l’individu, ce sont pour lui les « instants psychologiques » (Ford 2003, 165) qui comptent, tandis que les « ères psychologiques » (Ford 2003, 267) retracent les grandes lignes de l’Histoire de l’évolution humaine.
Ford troubadour est un trouveur dont la polyvalence est attestée par ses centres d’intérêt multiples et variés – une polyvalence que ses contemporains anglais ont pris pour de l’inconstance ou du manque de sérieux. [54] Après avoir étudié la nature humaine et celle de l’auteur on comprend mieux pourquoi il se pensait français de cœur, et s’est converti à la religion catholique, laquelle était plus proche de l’homme universel dont il se réclamait – « catholique » issu du grec katholikós signifiant « général, universel ».

Les méandres de l’arbre, comme les méandres du cerveau humain sont labyrinthiques et infinis, mais pour peu qu’il sonde l’âme humaine et tente de résoudre l’énigme de l’univers, le lecteur sera « béni des dieux » (« Blessed » comme dans l’expression servant ironiquement à désigner l’Angleterre : « The Island of the Blessed »). Chaque lecture débouchera sur de nouvelles associations d’idées, ce qui prouve que la lecture est à la fois unique et multiple. Elle influe conjointement sur la conscience et sur l’inconscient. C’est ainsi que le travail de décryptage du lecteur se poursuit à son insu, de jour, comme de nuit, et que son interprétation change au gré des nouveaux apports emmagasinés, et selon un mode de croissance exponentiel, pareil à celui de l’arbre, ou du stolon.

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Clio, Thalie, Erato, Euterpe, Polymnie, Calliope, Terpsichore, Uranie, Melpomène
Sarcophage des Muses (c. 160 avant notre ère). Musée du Louvre.

Notes

[1Ford Madox Ford. England and the English. Manchester : Carcanet Press, 2003.

[2Ford Madox Ford (1873-1939), né Ford Hermann Hüffer, fut l’ami et le collaborateur du célèbre Joseph Conrad, mais il est loin d’avoir obtenu une reconnaissance similaire. Déconsidéré par ses compatriotes pendant longtemps, il fut progressivement réhabilité en Angleterre grâce au travail de la Ford Madox Ford Society. Carcanet Press édite à nouveau ses livres qui étaient introuvables au Royaume-Uni, à l’exception d’un ou deux titres. Aujourd’hui, les critiques reconnaissent son influence sur l’écriture de Conrad, auteur d’origine polonaise qui ne maîtrisait pas toutes les subtilités de la langue anglaise. Encore peu traduit en français, il est pratiquement inconnu dans notre pays. Cela est surprenant si l’on considère le succès obtenu par d’autres auteurs ayant évolué dans le Paris des années 1920 : Fitzgerald, Gertrude Stein et E. Hemingway, pour ne citer que ceux-là. En tant qu’éditeur de deux revues littéraires, une à Londres et l’autre à Paris, Ford à fait connaître D.H. Lawrence et E. Hemingway. Il a aussi joué un rôle décisif dans la carrière d’ Ezra Pound, chantre de la poésie moderniste. Malgré tout, on n’a retenu que ses défauts, peut-être parce qu’il était de père allemand. Il est mort et enterré à Deauville depuis 1939 et sa dépouille n’est pas prête de traverser la Manche en sens inverse. Le peu de reconnaissance qu’il a obtenue de son vivant, est venue d’Outre-Atlantique, et sur la fin de sa vie.

[3Chevalier et Gheerbrandt. Dictionnaire des symboles. Paris : Laffont, 1982, p 663.

[4Parmi ces toponymes on trouve « Nine Elms » et « Barn Elms ». Le chiffre neuf peut faire songer à la Divine Comédie de Dante qui est en réalité une quête d’amour. Il renvoie aussi au symbolisme des nombres ayant servi à expliquer le monde depuis Pythagore et Euclide. Descartes, Leonhard Euler et son émule Joseph-Louis Lagrange (1736-1813) signalé ici par le mot « Barn ».

[5Tom Tiddler’s Ground est à l’origine un jeu anglais qu’on pratiquait dans les cours de récréation., qui devait éduquer les garçons en leur apprenant l’art de la guerre. L’enfant qui est sur les terres de Tom Tiddler est en fait juché sur un tas de cailloux et doit repousser les assaillants qui veulent s’emparer de sa « forteresse ». Par la suite le sens de l’expression a évolué, si bien que cette bastion de Tom Tiddler évoque plutôt quelqu’un qui n’a rien d’un batailleur, puisqu’on peut facilement profiter de lui. Tom Tiddler’s Ground est aussi le titre d’une nouvelle écrite par Dickens, publiée en 1861. Cet auteur adapte l’expression à son propos : il fait de Tom Tiddler non pas un batailleur ou un vaincu mais quelqu’un de généreux. Ce conte très moral, qui met la générosité sur le premier plan ne peut qu’avoir séduit Ford, la pauvreté et la générosité étant aussi ses thèmes de prédilection.

[6L’amandier fait partie des 13 arbres ayant servi à établir le calendrier Zodiaque celtique qui sera évoqué plus bas. Il a longtemps été dans les campagnes le bouquet de l’épousée, venant en complément de la couronne de fleurs d’oranger.

[7Peu après avoir désigné le platane comme son arbre intime, le narrateur prend le soin de préciser que celui qui raconte est aussi l’écrivain : « Pendant que mon stylographe court effectivement sur le papier Londres est en train de s’étendre […] Ford 2003, 26.

[8Les épineux renvoient à la crucifixion dans la mesure où le Christ fut paré d’une couronne d’épines. Plus spécifiquement, l’aubépine, dans le texte England and the English, renvoie à l’auteur Hawthorne et à la romance.

[9Le mot « turnpike » est un mot du vieil anglais (XVIIème siècle) difficile à traduire ici. Il y a là certainement une allusion grivoise car le mot signifie aussi en cuisine « tournebroche », qui renvoie à l’ustensile lui-même ou à celui qui est chargé de l’actionner.

[10« Le groupe racial que nous connaissons sous le nom de Celtes était un peuple indoeuropéen dont la culture s’est étendue rapidement à travers une grande partie de l’Europe, depuis les Iles Britanniques et le Nord de l’Espagne jusqu’à la Tansylvanie, la Mer Noire et la Galatie (actuelle Turquie) à l’Est, du second millénaire avant J.C. jusqu’au premier siècle avant J.C. Le mot Celte est dérivé de “Keltoi”, le nom donné à ces gens par Hérodote et d’autres écrivains Grecs. Les Romains, eux, donnaient aux Celtes du continent européen le nom de “Galli” (Gaulois) ; et aux Celtes des Iles Britanniques celui de “Britanni” (Britanniques). Les tout premiers Celtes étaient un peuple barbare mais très avancé sur le plan de la technologie, composé d’un certain nombre de races et de tribus qui étaient reliées entre elles par un langage commun, des coutumes et une religion, plutôt que par une forme de gouvernement centralisé bien défini. Leur économie reposait essentiellement sur l’agriculture et l’élevage, et comme il n’y avait pas de villes à proprement parler, le mode de vie citadin leur était inconnu. » Phyllis Vega. Celtic Astrology. The Career Press : Franklin Lakes ; NJ – U.S.A, 2002, p 23.

[11Johann Wolfgang Goethe. Gingko Biloba. 1815. http://www.bambusgarten.com/files/Baummythologie_eBook.pdf consulté le 03 février 2013. Goethe a écrit un Traité sur les couleurs. Passionné de sciences, il s’intéressa à l’optique, fut botaniste et biologiste. Il fut aussi un homme d’Etat allemand et surtout un poète et théoricien de l’art qui a toujours essayé de dépasser le cloisonnement entre les disciplines pour élaborer une poétique nouvelle. Il est le prototype de l’homme complet qui suscitait l’admiration de Ford Madox Ford.

[12Graves The White Goddess. N.Y. : Creative Age Press, 1966.

[13George Dumézil a établi que la triade théologique indo-européenne reflétait la tripartition fonctionnelle de cette société entre la fonction religieuse, la militaire et la productrice, liées respectivement au sacré, à la force et à la fécondité.

[14On a pu vérifier scientifiquement dans la deuxième moitié du vingtième siècle les vertus de certaines activités sur l’organisme humain, par exemple le fait que le sport, la marche ou la relaxation déclenchent la fabrication de substances endorphinogènes dans le cerveau humain, mais des philosophes comme Aristote, Platon, Nietzsche l’avaient constaté également.

[15Comme nous le verrons ensuite, ce glissement de l’arbre à ses différentes parties n’est pas fortuit. Car Ford pense l’arbre au sens « large », comme un tout. Il s’agit de libérer le mouvement et la pensée en inversant la domination du haut sur le bas et en pensant le tout comme la somme de ses parties, et non comme un tout inaliénable, tyrannique et figé.

[16« Ces pensées sont à n’en pas douter anthropomorphiques, mais je pense qu’elles sont inhérentes à notre qualité de pauvres humains, à qui l’altitude sur cette verte terre semble communiquer pour un temps le sentiment d’être des géants dotés de pouvoirs divins » Ford 2003, 127.

[17Wordsworth a sans doute été apprécié de Ford pour sa conception originale de la relation parent-enfant puisqu’il a dit : « L’enfant est le père de l’Homme ». Pourtant il a clairement émis des réserves quant à sa capacité à créer une nouvelle esthétique ou à se rebeller vis à vis du pouvoir en place. En outre, le fait qu’il fasse partie du « canon anglais » et sa tendance à user de clichés sont des raisons suffisantes pour ne pas le reconnaître comme un véritable poète. Wordsworth, figure littéraire reconnue, n’est donc qu’un homme, avec ses qualités et ses défauts. Le fait qu’on n’ait vu que ses qualités ne change rien à cet équilibre des forces qui est le même pour tous.

[18En se référant au travailleur des champs le narrateur parle d’un substrat : « ...ce serait le moyen de faire usage de tout ce substrat qui, ainsi que j’ai tenté de le montrer dans un précédent chapitre, contient tous les possibles » (Ford 2003, 213).

[19« […] dans le système actuel, ce qui me semble priver la terre de sa population, et priver la population de son énergie, c’est qu’il n’y a aucune chance pour ces gens, pas la moindre chance pour eux de faire carrière, pas même s’ils croisent un feu follet » Ford 2003, 211. Chez Flaubert « donner carrière à » signifie « donner libre cours à » comme dans cet extrait de la lettre envoyée à Marie Régnier le 16 avril 1879 : « Félicitations au double bachelier, ou plutôt à ses père et mère. C’est une belle épine tirée du talon et je comprends votre joie, moi qui étais né avec toutes les vertus domestiques. Mais la littérature m’a empêché de donner carrière à mes vertus comme à mes vices. » Flaubert, Correspondances II . Paris : Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade, 1980. p. 610. En utlisant le « feu follet » (ignis fatuus) pour qualifier le hasard (« chance ») le narrateur donne ici au mot carrière un sens double : il revêt un caractère d’irréalité car le « feu follet » est une illusion, mais d’une certaine manière cette « lueur » qu’on trouve dans les marais signale qu’il leur reste tout de même le rêve.

[20Les « Jéopolitains » n’existent pas. Nous pensons qu’il s’agit plutôt des « Néopolitains », esclaves affranchis sous Diodore de Sicile. Ce pourrait être aussi les « Napolitains ». Ford tend à mystifier son lecteur ; il veut s’assurer qu’il reste vigilant. Les citations qu’il emprunte à Shakespeare comportent elles aussi de petites erreurs ou inversions. Cela fut interprété comme de la négligence par les critiques du vingtième siècle : on qualifia son style de « relâché » (« slipshod ») parce qu’on n’avait pas compris son sens de l’humour. Le préfixe jeo- fait penser à jeopardize, synonyme de « adventure », « gamble » (with), « hazard », « risk », « venture ». Ford joue avec les mots, et sur les mots. Le mot clôture son énumération et ce mot valise est un moyen d’ouvrir le langage...

[21Lequel venait de battre le roi Harald de Norvège dans le nord du pays. Son armée, épuisée, doit sa perte au fait qu’elle a dû traverser tout le pays en direction du Sussex pour affronter des Normands qui ont eu trois semaines pour se reposer à Hastings. Le surnom de « Le Conquérant » s’appliquant au vainqueur est lourdement ironique. Il atteste le caractère mensonger des chroniques rapportant les combats. En faisant de Guillaume Le Bâtard un roi vainqueur et plus anglais que les Anglais eux-mêmes, rebaptisé « William the Conqueror » le narrateur incite le lecteur à réfléchir sur l’ironie de la situation et sur la façon dont l’Histoire, tout en se réclamant des faits et des dates, devient l’instrument de la domination du fort. François Neveux. La Normandie des ducs aux rois Xe-XIIe siècle, Rennes : Ouest-France Université, 1998, p. 153-156.

[22Le mot « matter », utilisé deux fois dans cette phrase, est difficile à traduire. Il signifie à la fois matière, problème, et il peut renvoyer à une substance boueuse, ou organique, fécale. Le propre du lexique fordien est son ambivalence.

[23L’homme du commun, l’homme du peuple, l’humble, le paysan, celui qui a le « cœur simple » tiennent le devant de la scène. La couleur « brune », « brown », est aussi un signe d’humilité. Rappelons que le grand’père de Ford se nommait « Brown » et il faut sans doute voir là un clin d’œil de l’auteur à cet aïeul dont il a écrit la biographie.

[24Ces deux plantes ont la particularité d’être toutes deux très vivaces. La pomme de terre présente la caractéristique d’être la culture alimentaire la plus prolifique. Sa fécule a des applications diverses dans l’industrie : en 1903 les Frères Lumière s’en sont servi pour développer les premières photos en couleur. Sa reproduction se fait par multiplication végétative à partir d’un rhizome. Le houblon quant à lui présente la caractéristique d’être une plante sexuée qui comporte des plants mâles et des plants femelle. Cette racine herbacée est « volubile », c’est à dire qu’elle grimpe en hélice autour d’un support. Le choix de ces deux végétaux n’est pas fortuit car ces deux plantes sont des racines qui poussent toutes deux dans le sud de l’Angleterre. L’une nourrit le paysan et l’autre le rend loquace. (puisque la bière est faite à base de houblon).

[25Le mot qui correspond à « tatillon » est « pernickety », un mot d’origine US utilisé généralement à propos d’un auteur qui met un point d’honneur à utilise le mot correct. Ce lexique d’emprunt procède toujours du souhait de l’auteur d’ouvrir la langue et de régénérer le langage.

[26David Crystal. The Cambridge Encyclopedia of Language. 3rd edition. Cambridge : Cambridge University Press, 2010, p 308. Schéma sur http //www/languefrancaise.net/HLF/Genealogie. Consulté le 1er février 2013.

[27Swift n’est pas cité directement, mais les Lilliputiens, et le peuple de Géants qu’on trouve dans Gulliver’s Travels, sont clairement évoqués tandis que le narrateur dénonce l’anthropomorphisme anglais avec humour : « Mais l’Anglais voit dans la petite créature aux yeux en boule de loto une réplique de sa personne ; il fait du rat des champs un ’sujet’ à son image ; il s’imagine minuscule, rempli d’effroi, et se trouvant nez à nez avec un géant » Ford 2003, 241.

[28Le terme « Kaffir » désigne une personne de couleur noire qu’on trouve en Afrique, ou en Afrique du Sud. Ce terme est raciste, du moins aujourd’hui. Sans doute était-il d’usage courant au début du vingtième siècle, comme le mot « nègre » utilisé par Conrad pour le titre de son célèbre roman « Le Nègre du Narcisse ».

[29The Tale of the tub est l’une des premières comédies jouées par Ben Jonson, dramaturge contemporain de Shakespeare et de Marlowe. Cette pièce aurait été écrite au début de sa carrière sous le règne d’Elisabeth Ière – et son esprit satirique contraste avec le style shakesperaien. Ben Jonson y fait la critique d’Inigo Jones, concepteur de décors de théâtre et architecte londonien ayant les faveurs de la reine. Ce dernier lui dédia la Queen’s House à Greenwich. Le théâtre de Ben Jonson répond aux critères fordiens : il fait rire et montre les travers des mœurs de l’époque, ce qui permet au spectateur de purifier ses passions. http://www.archive.org/stream/taleotub00jonsrich/taleoftub00jonsrich_djvu.txt, consulté le 02/02/2013.

[30Ernst Jünger. « Langage et anatomie ». Le contemplateur solitaire ( Paris : Grasset & Fasquelle, 1975) 71. Ernst Jünger. (1897-2000) écrivain allemand philosophe et philologue, passionné d’entomologie et francophile comme Ford Madox Ford, fut aussi son contemporain, même s’il est mort à l’aube du XXIème siècle.

[31Nietzsche est évoqué dans le premier volume The Soul of London, de la trilogie, à propos de l’ouvrière qui fabrique des allumettes. Sa conscience politique et sa culture philosophique sont inexistantes ; et ce nom, pas plus que celui de Théocrite, ne signifie rien pour elle : « As for ideals... Loooking at the matter from a broad field which includes Theocritus, Nietzsche, the Eastern question, or a general election, she [one particular woman worker] had not even ideas. » Ford 2003, 56. Ford jalonne son texte de noms de philosophes qui doivent aider le lecteur dans son travail interprétatif.

[32Nietzsche écrit à ce propos : « Non seulement le rire et la gaie sagesse, mais aussi le caractère tragique avec toute son ineffable déraison, figurent au nombre des moyens et des nécessités de la conservation de l’espèce. » Nietzsche. Le Gai Savoir. Paris : Gallimard. Coll. Folio, 1982, 52.

[33Le verbe « trespass », qui indique la violation de la propriété apparaît trois fois dans cette saynète, un signe utilisé par l’auteur pour imprimer une idée sur le cerveau du lecteur. De même,les mots « paths » et « foothpaths » sont répétés à l’envi dans tout le chapitre 2 du livre II, « Across the fields ». apparaît ensuite le polyptote « Survive/Survivor/ Survival ». L’association de ces trois sous-thèmes exprime à n’en pas douter la revendication de l’auteur à la liberté, condition essentielle de la survie de l’espèce. La revendication est individuelle et collective, c’est à dire qu’elle concerne l’intégralité des Britanniques qui ont droit à la sphère privée une fois leur rôle socio-professionnel assumé :« En dehors de son propre cercle de responsabilités de terrien il se sentait en fait un vrai Britannique. Et en un sens, c’est ce que nous sommes tous » Ford 2003, 153

[34Le pont fait partie du paysage mental de l’homme, comme les collines et les arbres. Il acquiert dans le livre II la dimension d’une personne aux yeux du citadin esseulé : « Le fait est qu’à force d’être seul à la campagne on se prend à comparer les collines, les rangées d’arbres ou les pavés sur les ponts - […] à des personnes pourvues d’une identité » (Ford 2003, 163). Dans un autre épisode le narrateur raconte qu’il a fait du canotage et s’est abrité sous un pont pour avoir une conversation amoureuse avec une jeune Anglaise. Le pont est une figure de la trilogie emblématique du souhait auctorial de rapprochement.

[35« Et cela, bien sûr, était l’idée de la joie comme récompense, telle qu’exprimée dans le Poème de Piers Plowman. L’idée que de la joie à ce jour inconnue l’avait envahi et avait fait de lui un autre homme, même sur la terre... » (Ford 2003, 187). Ce poème joue sur la poésie allitérative pour la forme, pour le fond il prescrit le bonheur sur terre, et quant au sens, c’est dans ce poème qu’on trouve l’expression de la formule philosophique de la paysanne Meary « Keep on gooing ».

[36Le « vers libre » créé par Marlowe a permis de rejeter le cadre du vers iambique classique. Il est devenu dans le théâtre élisabéthain le « blank verse », pentamètre iambique non rimé. Marlowe fut assassiné avant d’avoir pleinement exploité cette nouveauté et c’est Shakespeare qui a bénéficié de cet apport par la suite.

[37On ne peut exclure l’idée que le conte flaubertien Un cœur simple et son héroïne, Félicie, ait inspiré à Ford Madox Ford le personnage de Meary la paysanne du Sussex.

[38Schopenhauer est également évoqué dans The Soul of London (Ford 2003, 71) mais l’aphorisme cité concerne le onzième commandement, inventé par les Anglais, selon les dires de ce philosophe, pour bannir l’usage de la conversation. On doit à Schopenhauer d’autres aphorismes, notamment le très célèbre : « Le monde est ma représentation », une idée développée dans le texte fordien à travers les nombreuses allusions au théâtre, mais aussi à l’intériorité et l’inconscient humains.

[39Cette supériorité de la plante est évidente : elle consiste à dire qu’elle ne gaspille rien tandis que l’homme n’est pas productif. Cette idée a été reprise et développée dans le code de l’amour courtois, qui prescrit à l’homme de faire l’économie de sa semence pour mieux satisfaire sa Dame et connaître un plaisir identique au sien. Lire l’article de Féher. « Le Graal d’amour du troubadour ». Le Magazine Littéraire. Hors série aout sept 2008, pp14-17.

[40Cette expression est l’un des leitmotive du texte : « Alors il sera londonien, et connaîtra son Londres à la mesure de ses lumières » (Ford 2003, 10). Et également dans le livre II : « […] il commence, selon la lumière qui lui a été accordée, à se représenter les verts royaumes à travers sa propre lecture » (Ford 2003, 164-65).

[41On trouve les mots « verveine » et « ragoût » dans l’introduction au livre The Heart of the Country. (Ford 2003, 111). Quant à l’expression « Beau Marin » on la trouve à trois reprises dans le texte (Ford 2003, II, 3, 173).

[42Van Gogh a notamment peint Les Platanes, un tableau qui représente l’avenue principale de St Rémy de Provence.

[43P. Riffard. Dictionnaire de l’ésotérisme. Paris : Payot, 1993, p. 125.

[44Le texte fordien, qui résulte d’une alchimie particulière, devient une alternative à l’or prétendument caché sous les pavés de Londres. L’auteur réussit à offrir une vision méliorative de l’Angleterre qui tienne compte des laissés pour compte et du milieu naturel, en se fondant sur la/les figure(s) de l’arbre.

[45On trouve dans le texte une allusion à une paysanne française âgée qui attend toujours son « Beau Marin ». II, 3 p.173 : « Dans son jargon joyeux elle se mit à évoquer son beau marin qui devait l’épouser jeudi prochain » Ford 2003, 173. Ce personnage est à n’en pas douter un marin anglais. Un lecteur ayant lu Melville y verra peut-être une allusion au personnage principal de Billy Bud, un roman qui conte l’histoire d’un marin anglais pendu sur décision de son Commandant pour avoir tué un supérieur d’un coup de poing. Cet écrit à caractère psychologique sonde les tréfonds de l’âme humaine et ses motivations.

[46P. Riffard, Nouveau dictionnaire de l’ésotérisme. Paris : Payot, 2008 p. 138

[47L’Orphisme est un courant spirituel qui remonte à la Grèce antique. On en a connaissance grâce à des témoignages littéraires et à travers la comédie d’Aristophane, Les Oiseaux. Cette doctrine repose sur l’initiation mais elle est entourée de mystère. Ce courant est caractérisé par une grande tolérance et une absence de dogmatisme : chacun peut interpréter ce mouvement plus philosophique que religieux à sa guise. Il est concerné par les thèmes de la vie et de la destinée humaines essentiellement. Les Orphiques pensaient que le monde était né d’un œuf originel et la comédie d’Aristophane s’inspire de cette croyance. La trilogie réutilise le thème de l’œuf pour faire l’historique des mouvements migratoires humains, et celui de la famille de l’auteur. En outre l’auteur lui-même est comparé à toutes sortes d’oiseaux : le coucou, le paon, le coq Orpington, le moineau, le cygne etc...

[48Hans Jauss. Pour Une esthétique de la réception. Trad. Claude Maillard. Paris : Gallimard, 1978.

[49Ces chanteuses, divines porteuses de joie sont les neuf filles de Zeus et de Mnémosyne. Elles font aussi don aux hommes de l’inspiration poétique et de la connaissance. C’est Hésiode qui nous fait connaître leurs noms pour la première fois (Théogonie, v. 75-915). La première des neuf muses est Clio, muse de l’Histoire.

[50Valois, Raynald. philosophiques, vol. 21, n° 2, « CG Jung et le féminin » 1994. pages 393-404. URI : http://id.erudit.org/IDERUDIT027281AR-doi : 10.7202 /027271a

[51La matrice, ou « womb » en anglais, est évoquée à travers une multitude d’images, allant de la capote du taxi (« cab ») à la caverne (« cave ») en passant par la capuche, ou houblonnière, « hood ».

[52Le narrateur loue les mérites d’un Pepys, d’un Hogarth et même d’un Albert Smith parce qu’ils ont réussi à donner de Londres une image réaliste, contrairement à un journaliste comme Defoe ou à des romanciers ayant dépeint un Londres qui ne nous est pas familier. (Ford 2003, 14)

[53Dans Les Métamorphoses (recueil aussi appelé L’Ane d’or) Apulée (IIè siècle) raconte l’histoire de Psyché qui trouva à la fois l’Amour et l’Immortalité. Elle représente le symbole de l’âme humaine purifiée par les passions et les malheurs et préparée à jouir dans l’amour d’une félicité éternelle. Si l’on associe l’arbre à la psyché il n’est donc guère surprenant qu’il procure à l’homme le bonheur pour l’Eternité.

[54Le mot anglais « versatile » est un terme à connotation décidément négative, alors que le mot français « polyvalent » souligne que la pluralité des talents et des fonctions.


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