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Les corbeaux d’Élie, par Christian Lippinois

29 avril 2012

par Christian Lippinois

Elie et son corbeau. Icône.Au désert le prophète Élie serait probablement mort de faim si des corbeaux ne l’avaient nourri. Ce fait, pour le moins singulier, est rapporté dans l’Ancien Testament, au premier Livre des Rois, fort brièvement d’ailleurs : sitôt mentionnés, les corbeaux disparaissent, fondus dans la figure prodigieuse et solaire du prophète. Mais une lecture attentive de la Bible montre que ces oiseaux circulent en maîtres sous la surface du texte, dans les réseaux de correspondances symboliques qui structurent l’Écriture. Associée au prophète Élie ou à d’autres personnages, leur dynamique se fait jour ici ou là, sous une forme ou sous une autre, pour innerver à point nommé notre histoire et notre inconscient collectif. Dans un domaine plus circonscrit, celui des arts, ils ne manquent pas d’éclairer la situation paradoxale que connaissent aujourd’hui nombre d’artistes.

La capacité miraculeuse de nourrir

C’est au chapitre dix-sept du Livre des Rois que surgissent les corbeaux. Ils inaugurent le cycle d’Élie, qui fait suite à une longue présentation des monarques ayant gouverné le royaume d’Israël après Salomon. Dernier de la liste, Achab, qui régna au neuvième siècle avant notre ère, fait l’objet d’un bilan particulièrement accablant. La nécessité de ménager les Phéniciens, ses puissants voisins, lui avait fait contracter un mariage diplomatique. Jézabel, la princesse qu’il épousa, répandit en Israël le culte de Baal, le dieu des Cananéens. Pour le rédacteur du Livre des Rois, une telle impiété porte à son comble la décadence religieuse d’Israël. Dans l’économie du récit, l’entrée en scène d’Achab marque une crête de la tension dramatique. Le rappel insistant des persécutions qu’a fait subir Jézabel aux prophètes de Yahvé prépare et introduit l’intervention d’Élie, le justicier. « Élie le Tishbite, de Tishbé en Galaad, dit à Achab : « Par Yahvé vivant, le Dieu d’Israël que je sers, il n’y aura ces années-ci ni rosée ni pluie sauf à mon commandement. » (I R 17 1) [1]Après une telle insolence, le prophète n’a d’autre alternative que la fuite. Poursuivi par les milices d’Achab, où pourrait-il se cacher ? Alors « La parole de Yahvé lui fut adressée en ces termes : « Va t’en d’ici, dirige-toi vers l’orient et cache-toi au torrent de Kerit, qui est à l’est du Jourdain. Tu boiras au torrent et j’ordonne aux corbeaux de te donner à manger là-bas. » Il fit comme Yahvé avait dit et alla s’établir au torrent de Kerit, à l’est du Jourdain. Les corbeaux lui apportaient du pain le matin et de la viande le soir, et il buvait au torrent. » (I R 17 2-6)
Voilà pour les corbeaux, et ce sera tout. Pareillement, le Livre des Rois reste discret sur les antécédents d’Élie. Une version talmudique fait de lui un descendant du grand-prêtre Aaron, le propre frère de Moïse [2] ; rien non plus sur la manière dont il soutient l’épreuve au torrent de Kerit. Dès le verset suivant, ce prélude placé sous le signe de l’oiseau noir prend abruptement fin : « Mais il arriva au bout d’un certain temps que le torrent sécha, car il n’y avait pas eu de pluie dans le pays. Alors la parole de Yahvé lui fut adressé en ces termes : « Lève-toi et va à Sarepta, qui appartient à Sidon, et tu y demeureras. Voici que j’ordonne là-bas à une veuve de te donner à manger. » (R 1 7-9) À Sarepta, confronté à la famine qui s’aggrave, Élie crée l’abondance à partir d’un reste de farine et d’huile, montrant qu’il a désormais intégré cette capacité miraculeuse de nourrir que possèdent les corbeaux de Yahvé.

La face cachée de Dieu

Pour le lecteur curieux de corbeaux, cette brève évocation reste insatisfaisante. Ces oiseaux pourtant sont loin d’être de nouveaux venus. Leur nom apparaît notamment dans la Genèse, au chapitre du Déluge : « Au bout de quarante jours, Noé ouvrit la fenêtre qu’il avait faite à l’arche, et il lâcha le corbeau, qui alla et vint jusqu’à ce que les eaux aient séché sur la terre. » (Ge 8 6-11) Le rédacteur n’en dit guère plus ; sans attendre il embraye sur un autre tableau, devenu légendaire : « Alors Noé lâcha d’auprès de lui la colombe pour voir si les eaux avaient diminué à la surface du sol. La colombe ne trouvant pas un endroit où poser ses pattes, revint vers lui dans l’arche. [...] Il attendit encore sept autres jours et lâcha de nouveau la colombe hors de l’arche. La colombe revint vers lui sur le soir et voilà qu’elle avait dans le bec un rameau d’olivier tout frais. » Dès lors, dans la mémoire collective comme dans l’iconographie, l’intervention de la colombe occultera celle du corbeau. L’oiseau noir, inaugurant là une habitude tenace, disparaît sous le texte.
Mais sait-on au moins pour quelle raison Noé doit appeler la colombe en renfort ? Les variations profanes qui doublent l’Écriture traitent volontiers de telles questions. Dans un ouvrage récent qui en récapitule la collation [3] , l’insolent volatile réplique à Noé : « Dieu, ton maître, me hait ; et toi aussi ! Est-ce qu’il n’a pas commandé : « De toutes les créatures pures, prends-en sept, et deux de toutes les impures » ? [4] Pourquoi me choisir, moi, pour cette mission périlleuse, alors que ma compagne et moi ne sommes que deux ? Pourquoi ménager les colombes qui sont sept ? Si je devais mourir de chaleur ou de froid, le monde serait privé de corbeaux. » Noé ayant fait acte d’autorité, « le corbeau s’envola, mais revint bientôt. Envoyé au dehors une nouvelle fois, une nouvelle fois il revint. La troisième fois il resta au loin, préférant se repaître de cadavres. » Dans l’ensemble, ces amplifications s’accordent à faire du corbeau un opérateur retors et récalcitrant, un caractère fort qui aime à confondre l’arbitraire humain. Quand ce bec maudit apparaît, l’homme doit s’attendre à de sérieuses contrariétés. Non seulement cet oiseau augure de situations redoutables, mais surtout il dépouille l’homme de son contrôle sur les évènements, le livrant à la merci de Yahvé. Le corbeau symbolise la face sombre de Dieu, son côté irrationnel et implacable : un aspect du divin dont l’homme, semble-t-il, se passerait volontiers.

La logique du texte

Par delà ces considérations anecdotiques une autre logique vient justifier cette double intervention dans le récit : le corbeau et la colombe forment un couple d’opposés : noir/blanc, pur/impur. Le récit, en accueillant conjointement ces opposés, en fait des valeurs complémentaires dont l’entrée en scène l’achemine vers son dénouement : le pardon accordé par Yahvé à l’humanité fautive. D’une manière générale, toute tension entre deux pôles antagonistes tend à se résoudre en un troisième terme qui les transcende et engendre une entité complète en soi : ici la totalité divine enfin restaurée. Si le récit du Déluge met idéalement en scène les deux termes du couple, d’autres récits, plus implicites, peuvent ne convoquer qu’un des pôles. Cette logique n’en est pas invalidée pour autant : pour tout couple antithétique, l’évocation d’un des pôles constelle nécessairement l’autre dans la psyché. L’impur appelle le pur pour reconstituer la totalité du sens. Ainsi, au torrent de Kerit, et en l’absence de colombe, c’est avec Élie-le-pur que les corbeaux forment un couple d’opposés.

Naissance d’une identité nouvelle

Cette opposition pur/impur montre l’état de division intime dont souffre le prophète : sa quête unilatérale de pureté le livre sans répit aux puissances de l’ombre. Il demeure tendu entre des opposés qui tour à tour dominent son âme et la déchirent. La symbolique des corbeaux renvoie ici à une étape du cheminement mystique. Comme perte de la volonté personnelle, dissociation et démembrement de la personnalité, passage par la mort intérieure, elle peut être mise en parallèle avec l’état décrit dans La nuit obscure de Jean de la Croix. L’effacement douloureux du moi, « nuit spirituelle » de l’âme, appelle la lumière divine, ressentie comme obscure, à unifier l’âme. Une « nuit » que la symbolique alchimique nomme nigredo ou « tête de corbeau ». Pour Annick de Souzenelle, psychothérapeute inspirée par le message judéo-chrétien, « La dialectique du pur et de l’impur [...] correspond à celle de l’accompli et de l’inaccompli. » [5] ; selon ses propres termes, la part de l’homme non encore accomplie, face « ténèbres » de son intériorité, maintenue reliée au Verbe créateur, donnera naissance au tiers terme, le « Fils de l’Homme ». Ici, ce tiers terme, c’est un nouvel Élie. Les corbeaux incarnent une composante particulièrement sombre de sa nouvelle identité. Intégrée à la charpente du récit, leur ombre s’étend en avant pour préparer le dénouement brutal que représente le sacrifice final du Carmel : « Élie leur dit : « Saisissez les prophètes de Baal, que pas un d’eux n’en réchappe ! » et ils les saisirent. Élie les fit descendre près du torrent de Qishôn, et là il les égorgea. » (I R 18 40)

Les forces pour soutenir l’épreuve

Si l’apparition des corbeaux au torrent de Kerit renvoie au récit du Déluge, la formule textuelle à laquelle les associe le rédacteur du Livre des Rois, « du pain le matin et de la viande le soir », renvoie quant à elle au récit de l’Exode, et plus précisément au chapitre seize où Moïse répond au peuple affamé « Yahvé vous donnera ce soir de la viande à manger et, au matin, du pain à satiété. » (Ex 16 8-12). D’emblée, le rédacteur place le récit d’Élie au cœur de la tradition ; il lui confère le statut d’une liturgie. Les mots qu’il emploie sont chargés de leur dimension historique. Le lecteur familier de la Bible comprend alors qu’Élie doit pareillement soutenir l’épreuve du désert : comme le corbeau de Noé, il récrimine ; comme le peuple de Moïse, il doute. Et par contagion, la sédimentation du sens opérée par la tradition revêt de profondeur la présence des corbeaux. Leur vol cesse d’être anecdotique.
Dans une perspective strictement littéraire, l’expression « du pain le matin et de la viande le soir », croise deux couples de termes complémentaires : la viande et le pain, le soir et le matin. Ces évocations croisées, comme un leitmotiv scandant le récit, font davantage que s’accumuler, elles renvoient l’une à l’autre de façon dynamique. Cette sorte de procédé participe du style propre aux conteurs de la grande tradition orale. [6] Dans sa bouche, la rencontre des mots opère des transferts de sens, tisse des correspondances et finalement aide l’auditeur à mémoriser des éléments qui seront ultérieurement déployés. En l’occurrence, évoquer ici l’Exode c’est anticiper sur un passage subséquent du cycle : la montée d’Élie à l’Horeb (I R 19 13), six siècles après Moïse (Ex 19 1) : voulant rétablir la pureté de la foi, il ira à l’endroit où le vrai Dieu s’est révélé et où l’Alliance a été conclue. Il rattache ainsi directement son œuvre à celle de Moïse. Ces trois chapitres de la Bible, celui du Déluge, celui de l’Exode et celui d’Élie, relatent chacun à sa façon une rupture majeure dans l’histoire du Peuple de Dieu. Ce rapprochement confirme le corbeau dans son rôle d’oiseau des jours sombres : mais le sinistre oiseau n’est pas seulement celui qui annonce l’épreuve ; il est aussi et plus encore celui qui donne au juste les forces pour la soutenir.

Les corbeaux annoncent l’incarnation du Verbe

Le pain donné par Moïse dans le désert est de nouveau évoqué dans l’Évangile de Jean (Jn 6 22). À Capharnaüm, les Juifs réunis dans la synagogue réclament de Jésus un signe plus probant que la multiplication des pains, miracle qui n’est, disent-ils, qu’une réplique de ce qu’a fait Moïse en donnant à leurs pères la manne dans le désert. Jésus leur répond : « Vos pères ont mangé la manne au désert et sont morts ; ce pain est celui qui descend du ciel pour qu’on le mange et ne meure pas. Je suis le pain vivant descendu du ciel. Qui mangera ce pain vivra à jamais. » (Jn 6 49) Ce « pain du ciel » chemine depuis longtemps déjà dans la conscience collective des Hébreux. Depuis Moïse, quinze siècles avant Jésus, en passant par Élie, on peut suivre la gestation de ce mystère sacré et la lente élaboration du discours symbolique qui le porte. Ce mystère trouvera sa forme parfaite avec le Christ. « Comme dans l’arche de Noé, écrit Annick de Souzenelle, Jésus est descendu dans les ténèbres de l’humanité avec le corbeau, avant de monter dans la lumière qui donne force de guérison, avec la colombe ; corbeau et colombe étant les deux symboles du divin forgeron dans son œuvre au creux des enfers. » [7] Dans cette perspective, les corbeaux de Kerit apparaissent comme l’émanation du Père, Celui qui donne au monde « le pain de vie ».

Corbeau et colombe : des figures antagonistes mais inséparables

Dans la tradition biblique, Moïse et Élie préfigurent le Christ, chacun en son temps. Rapprochés par la théophanie de l’Horeb, ils le sont aussi par la Transfiguration du Christ : « Et voici que leur apparurent Moïse et Élie qui s’entretenaient avec lui. » (Mt 17 1) « Les disciples lui posèrent alors cette question : « Que disent donc les scribes, qu’Élie doit venir d’abord [8] ? Il répondit : Oui, Élie doit venir et tout remettre en ordre ; mais je vous le dis, Élie est déjà venu, et ils ne l’ont pas reconnu, [...] Alors ses disciples comprirent que ses paroles visaient Jean Baptiste. » (Mt 17 10) Au baptême du Christ, en effet, la colombe apparaît : « Et voici que les cieux s’ouvrirent : il [Jean Baptiste] vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui [Jésus]. » (Mt 3 16-17) Si dans le récit du Déluge, le corbeau précède la colombe, il faut s’attendre à ce qu’il la précède également dans l’évènement du Baptême. Les foules d’ailleurs ne s’y trompent pas, qui veulent reconnaître Élie dans le personnage de Jean Baptiste : « Ce Jean avait un manteau de poils de chameau et un pagne de peau autour des reins. » (Mt 3 1) ; signalement à rapprocher de celui que donnent d’Élie les serviteurs du fils d’Achab : « C’était un homme avec une toison et un pagne de peau autour des reins. » (2 R 1 8). Même si Jean Baptiste nie être Élie lui-même, il ne peut nier être un Élie. C’est ce personnage « nourri par les corbeaux » qui baptise le Christ.

Élie nous aurait-il légué ses corbeaux ?

Comme l’affirme l’évangéliste, la venue du Christ a mis un terme à la fonction prophétique propre à l’Ancien Testament : « La loi et les prophètes ont subsisté jusqu’à Jean [Baptiste], depuis lors le royaume de Dieu est annoncé, et tous s’efforcent d’y entrer par violence. » (Luc 16 16) Annick de Souzenelle, quant à elle, préfère traduire « chacun pour y entrer doit pénétrer sa violence. » « À partir de Jean, écrit-elle, il ne s’agira plus de maintenir par les interdits de la loi les énergies qui font violence à l’intérieur de l’Homme, mais de les saisir, de les travailler et d’en intérioriser les informations. » [9] Autrement dit, les fins que visait la fonction prophétique seraient de nos jours servies sous d’autres formes, sous d’autres noms. En l’occurrence, quelles fins poursuivait Élie au torrent de Kerit, si ce n’est mettre les valeurs fondatrices à l’abri de la perversion et de la dilution ? Dans la solitude, il les a soutenues de sa prière, attendant que l’heure vienne pour le monde de les réintégrer. Dans notre société moderne, en partie dessaisie de sa tradition religieuse, cette tâche est fréquemment dévolue à l’artiste. Et cela d’autant que l’art, se voulant toujours plus abstrait, plus immatériel, en est venu à se signifier lui-même, et parfois même en l’absence de tout support, empiétant ainsi sur le domaine de la spiritualité et du religieux.

Devenu défenseur d’un « absolu » toujours plus problématique, l’artiste ne se trouve-t-il pas, à l’instar d’Élie, confronté à l’épreuve de se tenir face à l’« Imprononçable » ? Dans une telle solitude, le moi mesure bientôt son néant. L’artiste doit supporter l’aridité, apprendre à subsister « au désert ». N’est-ce pas ce qu’avoue Mallarmé lorsqu’il déclare que son effrayant travail sur Igitur ne vise à rien moins que « terrasser le vieux monstre de l’impuissance » [10] . Igitur, commente Maurice Blanchot, « est une tentative pour rendre l’œuvre possible en la saisissant au point où ce qui est présent, c’est l’absence de tout pouvoir, c’est l’Impuissance. Mallarmé sent ici profondément que l’état d’aridité qu’il connaît est en relation avec l’exigence de l’œuvre […]. » [11] À l’époque où il se débat dans la nuit d’Igitur, le poète est depuis longtemps déjà « nourri par les corbeaux » — s’il est permis de faire ce rapprochement avec le symbole qui, avant lui, a inspiré Poe et Baudelaire [12]. Pour les poètes de cette lignée, l’oiseau noir incarne les forces qui assombrissent la conscience et aliènent celui qui leur reste soumis : « Tout ce que, par contrecoup, mon être a souffert pendant cette longue agonie [l’écriture d’Igitur] est inénarrable, mais heureusement, je suis parfaitement mort... C’est t’apprendre que je suis maintenant impersonnel, et non plus Stéphane que tu as connu... » [13] Sans ce visiteur nocturne cependant, aucun épanouissement ne peut être espéré. Il représente le souffle de vie, l’impulsion créatrice, l’élan qui vient du ciel muni d’une provision de force vitale.
Jules de Bruycker, "Confrère" (détail). Eau-forte, 1906. Collection particulière. Photographie de Guy Braun.
Îles jamais trouvées

Certains discours actuels n’hésitent pas à mettre en avant ce cheminement paradoxal comme éminemment constitutif de la démarche artistique. C’est le cas — pour ne citer qu’un exemple — des déclarations qu’a suscitées la récente exposition d’arts plastiques présentée par le Musée d’Art Moderne de Saint-Étienne, Îles jamais trouvées [14] . Ce rassemblement d’œuvres contemporaines, présenté au public du 17 décembre 2010 au 17 avril 2011, entendait renvoyer aux questions que pose le monde actuel et au statut qu’y prennent l’art et les artistes. Cette manifestation, écrit Katerina Koshina, son commissaire adjoint, montre qu’aujourd’hui les producteurs d’art « s’occupent de choses qui transcendent la dimension humaine comme l’atemporalité et l’éternité, mais vivent aussi des conditions par trop humaines, comme la solitude, la mélancolie, l’isolement, l’exaltation, la déception et la futilité. » Et elle ajoute : « L’œuvre d’art est le produit d’un processus artistique fondé sur la retraite de l’artiste dans l’isolement de son refuge/île et sur sa communication exclusive avec d’autres espaces, surnaturels ou métaphysiques. [...] L’œuvre d’art est le résultat paradoxal d’une synergie entre l’élément humain et ce que nous définissons comme le transcendant, le sacré, le sublime, l’énergie ou la nature, en fonction du chemin pris pour l’aborder. » [15]

À noter également ceci : le texte du catalogue est placé sous l’auspice de Hannah Arendt, dont les écrits tiennent lieu d’exergue général et d’introduction à l’article de Lorand Hegyi, commissaire de l’exposition. « Dans son livre Condition de l’Homme Moderne, écrit-elle, Hannah Arendt propose une observation de l’œuvre d’art en tant que phénomène dans lequel la permanence du monde, et même « le vrai en tant que tel », sont mis en lumière avec une clarté et une transparence qui ne sont possibles nulle part ailleurs. » [16] Indépendamment de leurs contenus, déjà significatifs par eux-mêmes, les références à Hannah Arendt prennent dans cet article un caractère emblématique : la philosophe germano-américaine est en effet perçue comme une figure notablement accusatrice et prophétique. À travers son œuvre polémique, ce n’est plus le « royaume d’Israël » qui est visé, mais un Occident judéo-chrétien séduit par des idoles qui l’ont déjà mené au désastre. De surcroît, Condition de l’homme moderne ne manque pas d’aborder la question de la sécularisation . Cette perte du sacré — « du vrai Dieu » — n’est-ce pas ce que reproche Élie à Achab ?

La fonction la plus importante

Les différents articles de présentation de cette exposition ne font somme toute que confirmer ce qu’aujourd’hui chacun perçoit : la richesse plurielle de la société démocratique n’est rendue possible qu’à la condition qu’existe en son sein un contrepoids : un espace où seraient préservées les valeurs fondatrices. Encore faut-il que ces valeurs trouvent à s’incarner dans des humains ; qu’existent quelque part des gardiens retirés dans l’impossible, ces Îles jamais trouvées. Comme le rappelle Lorand Hegyi, « la fonction la plus importante de l’œuvre d’art [est] sa capacité à montrer les réalités essentielles, « la permanence du monde ». [...] Cette capacité spécifique [...] permet aux hommes qui observent l’œuvre d’art de considérer et de contextualiser leur existence à un niveau plus vaste, plus complexe, plus intense et plus élevé. [...]. » [17] Sous sa plume, « la permanence du monde  » renvoie à Condition de l’homme moderne et plus directement à l’extrait qui introduit son article. Mais en fait, Hannah Arendt avait écrit : « Tout se passe comme si la stabilité du monde se faisait transparente dans la permanence de l’art. » [18] Pour elle, au-delà de l’art, ce qui demeure premier, ce qui est véritablement en cause, c’est « la stabilité du monde ». Dans son langage de philosophe, elle demande à ses contemporains d’éviter ce qui pourrait déstabiliser le monde, d’être en quelque sorte fidèles à l’« Alliance ».

Mais force est de le constater : depuis que sa voix s’est éteinte, le monde n’a cessé d’accélérer sa course à la consommation. Il est d’ailleurs frappant que l’argument commun aux deux récits bibliques connotés par l’apparition du corbeau, celui du Déluge et celui d’Élie, soit une situation de dérèglement climatique présentée comme un effet de la colère de Yahvé. Qu’il s’agisse de la montée des eaux ou de la sécheresse, cette situation entre en résonance avec notre actualité : l’annonce d’un réchauffement climatique susceptible de mettre en danger la planète et ses habitants, résultat de l’inconduite humaine. Dans cette perspective, Élie et ses corbeaux prennent aujourd’hui la figure collective de ceux qui engagent les nations à abandonner le culte de la consommation et du profit. Et peut-être même est-il possible de voir dans l’arche de Noé, une préfiguration de nos combats pour préserver la biodiversité ?

Notes

[1D’une manière générale, les passages de l’Écriture cités dans cet article proviennent de l’ouvrage « La Sainte Bible, traduite en français sous la direction de L’École Biblique de Jérusalem ». Paris : Éditions du Cerf, 1961

[2Élie Wiesel, Célébration prophétique. Paris : Éditions du Seuil, 1998, p. 174.

[3Robert Graves, Raphaël Patai, Les mythes hébreux. Paris : Éditions Fayard, 1987, p. 125. Les auteurs énumèrent leurs sources : B.Berakhot 59a (Traité du Talmud de Babylone et du Talmud Palestinien) ; B. Rosh Hasana 11b-12a (Traité du Talmud de Babylone) ; B.Sanhedrin 108b (Traité du Talmud de Babylone et du Talmud Palestinien) ; Alpha Beta diBen Sira (proverbes attribués à Jésus ben Sira, auteur de l’Écclésiastique apocryphe, mais qui relèvent en réalité d’une compilation plus tardive) ; Otzar Midrashim, Recueil de 200 midrashim mineurs. New York : Éditions J.D. Eisenstein, 1919, paragraphes 49a, 50b.

[4Dans le Deutéronome (14 14) les corbeaux sont classés bêtes impures : « Vous pourrez manger de tout oiseau pur, mais voici ceux des oiseaux dont vous ne pourrez manger : le vautour-griffon, le milan noir, les différentes espèces de milans rouges, toutes les espèces de corbeau, [...]. »

[5Annick de Souzenelle, Résonances bibliques. Paris : Éditions Albin Michel, 2001, p. 55.

[6L’auteur du cycle d’Élie est contemporain d’Homère.

[7Annick de Souzenelle, Résonances bibliques. Paris : Éditions Albin Michel, 2001, p. 115.

[8Le prophète Malachie assignait à Élie le rôle de précurseur du Christ

[9Annick de Souzenelle, Résonances bibliques. Paris : Éditions Albin Michel, 2001p. 38

[10Lettre à Cazalis du 14 novembre 1869.

[11Maurice Blanchot, L’Espace Littéraire. Paris : Éditions Gallimard, 1955, collection Folio poche, p. 135.

[12La première traduction de Poe que Mallarmé montre à Edouard Manet daterait des années 1860.

[13Même lettre à Cazalis.

[14Pour consulter le catalogue de l’exposition, faire sur Google Iles jamais trouvées. Ou encore : www.mam-st-etienne.fr/index.php?rubrique=31&exposition_id...

[15Katerina Koshina, Artiste veut-il dire sans patrie ? in Îles jamais trouvées, catalogue de l’exposition. Milan : Silvana Editoriale, 2010, p. 34 et 36.

[16Lorand Hegyi, Domicile, Terre, île, déchaînement des forces – l’Aventure ou le désir et le doute de l’artiste. Même catalogue, p. 16.

[17Ibid., page 18.

[18« Tout se passe comme si la stabilité du monde se faisait transparente dans la permanence de l’art, de sorte qu’un pressentiment d’immortalité, non pas celle de l’âme ni de la vie, mais d’une chose immortelle accomplie par des mains mortelles, devient tangible et présent pour resplendir et qu’on la voie, pour chanter et qu’on l’entende, pour parler et qu’on le lise. » Hannah Arendt, Condition de l’Homme Moderne. Paris : Éditions Calmann-Lévy, 1983, p. 168.


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