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Les chants de l’absence

9 mars 2007

par Claude Vigée

In memoriam Evy, que j’ai tant aimée

Allocution funèbre pour les obsèques d’Evy
au cimetière juif de Bischwiller, le 22 janvier 2007,

MP3 - 10.2 Mo

La dernière nuit

Dans mes bras, cette nuit, l’arrachement ultime !
Mourir est un travail affreux qui mérite salaire :
à la fin du combat descend la grande paix.
Ma chère Evy est morte, le plus vif de moi-même ;
nous ne danserons plus, corps à corps, vers l’abîme –
la solitude seule m’en ouvrira la porte,
et l’espoir d’être unis dans le cœur de la nuit.

Evelyne – Sarah, ahouvati, ve ishti
hayekarah,
sham, beïnsof, ani eka’h otakh
bekirbi, ‘od pa ‘am, le ishah :
„ki ’azah kamaveth ahavah „
(Shir – ha Shirim ’heth vav)


En te caressant lentement les seins et ton doux ventre,
Evelyne – Sarah, ma femme bien-aimée,
la très chère compagne de ma longue vie,
là-bas, dans l’infini, je te prendrai de nouveau
pour ma jeune épousée au tréfonds de mon être :
« Car l’amour, dit le Cantique, est fort comme la mort. »

Min lièwes Evy, dord drunde,
ém dunkle, fénde mir uns doch noch
villicht emool wédder !

Attends-moi dans la nuit
où tu sommeilles en paix.

Amen.

Paris, 17-18 janvier 2007

L’armoire d’Evy

Ainsi germe la poésie

L'hiver. Burin de Guy Braun.

Les jeunes morts d’hier soir
se souviennent-ils encore
des vivants d’aujourd’hui ?
Leurs âmes sont de grands yeux blancs
qui, comme les aveugles, ne voient plus que du noir.

Souvent je vais rôder dans la chambre d’Evy,
seule par son ombre chérie
elle est maintenant habitée ;
j’ouvre un moment, comme hors du temps,
dans cet espace vide, par le silence hanté,
son armoire aux habits
pleine encore de ses choses qui portent son odeur,
mais sont depuis longtemps par elle désertées :
les robes d’été, si légères,
et les lourds manteaux de l’hiver.

Ici, déjà, sans bruit, s’est glissée son absence :
comment pourrai-je, demain, en faire ma demeure ?
Venu je ne sais d’où, un coup de vent soudain
fait vaciller dans l’ombre les longues rangées en deuil :
alors je ferme avec lenteur
les portes de la penderie.

Mais demain je devrai lutter sans défaillir
contre les mites voraces, aux fines ailes soyeuses,
qui mangent nuit et jour, tout au fond de l’armoire,
la douce laine de la mémoire.

Paris, le 16 février 2007,
veille des Sheloshim
un mois après la mort d’Evy.

(La tradition veut qu’un mois après la mort du défunt, on allume une veilleuse qui brûle vingt-quatre heures. Le cycle lunaire s’inscrit sous le signe du renouvellement.)

La leçon de choses

Lorsque j’ai découvert dans la poche de son caddy
trois trognons de radis
jaunes et rabougris aux racines flétries,
aujourd’hui j’ai compris
ce qu’avec son beau, grand sourire,
Evy ne m’avait jamais dit :
à la fin du week-end, tous les achats finis,
on commence à mourir
dans la nuit grise qui unit
le dernier dimanche au lundi.

24 février

L’éclosion de l’arbre de vie

"Le désir accompli est un arbre de vie."
(Proverbes, XIII, 12)

Au jardin public du Ranelagh, le long des vieux immeubles de pierre grise datant de la Belle Epoque, le premier prunellier en fleur, un bouquet de fiancée fait de neige légère, éclate dans le ciel d’un bleu profond, comme un feu d’artifice d’une blancheur éblouissante jailli de l’humus obscur. Le tronc mince, noir et nu, de l’arbre aux mille étoiles dansantes se dresse, unique, parmi les chênes et les hêtres hivernaux encore dépouillés de leur feuillage, devant la haute grille rouillée qui interdit l’accès des joueurs de boules aux pelouses soignées des demeures privées.

Cet arbre printanier solitaire, qui n’est que floraison folle, sans feuilles ni bourgeons, n’est-ce pas Evy elle-même, un être de printemps, fait de primesaut et de lumière semée sans limites aux frontières terrestres, projeté tout entier vers le ciel qu’il serre dans ses bras ?

Soudain, quand je passe devant cette fragile merveille céleste, en évitant les flaques de février sur le petit chemin détrempé, lourd de boue, je nous revois tous les deux, Evy et moi, dansant presque nus la valse de la Symphonie fantastique de Berlioz, dirigée par Charles Munch sur un disque de soixante-dix-huit tours, dans ma mansarde d’étudiant pauvre à Columbus, Ohio, vers 1946, – juste après la seconde guerre mondiale et la Shoah. Evy avait à peine vingt-trois ans, j’étais de deux ans son aîné. Jeunes amants, nous rêvions de nous marier l’année suivante, dès que j’aurais décroché mon doctorat, avec un poste à l’Université.

Et maintenant, son beau corps raidi se détruit lentement dans la tombe remplie de sable roux, sous la neige jetée à pleines poignées, dans la nuit qui a suivi les obsèques, sur le petit cimetière juif de Bischwiller. Maintenant, la vive musique s’envole en tourbillonnant avec les flocons de neige fraîche.

18 février 2007

L’adresse égarée

« Je rumine l’implacable. »

Chaque soir j’attends encore,
en retenant mon souffle,
le léger frôlement de la porte qui s’ouvre
comme elle fait tous les soirs, chez nous,
depuis soixante années,
dans la pénombre amie du corridor.
Mais rien ne bouge là-dehors,
Evy ne revient plus chez nous, à la maison ;
en vain j’écoute encore un peu,
chaque soir, en silence.
Comme c’est étrange : les morts de l’ancienne saison
oublient donc de rentrer ?
Ont-ils perdu l’adresse ? différé le retour ?
Seraient-ils donc distraits, au point de ne plus vivre ?

Malgré mon désarroi d’enfant abandonné,
tous les matins sa place au petit déjeuner,
à table devant moi, dans la clarté muette,
reste une chaise, dos au mur : sans bouger, vide et nette.

4-5 mars 2007, Paris

Signe de vie

Après la sombre mise en terre,
j’ai retrouvé au fond du porte-monnaie vide
cinq billets de métro
tout neufs, – couleur bleu ciel –, en trop :
le dernier signe d’Evy, au retour du cimetière ?

(17 février 2007, au soir)

Le pire

La mort ne sépare pas : elle efface. Rien n’est moins mystérieux qu’un cadavre enfoui dans la glaise.

A l’écoute de la poésie

« Ainsi mon dieu veut-il parfois encore
se faire un peu de bien en moi,
face à la détresse où m’enfonce
un peu plus, jour et nuit,
le silence d’Evy ?... »


6-7 mars 2007

Un coup de fil du voisin

en guise de finale

« Maintenant qu’Evy est partie,
comment t’en sors-tu dans la vie ?
Que fais-tu, chez toi, tout seul, chaque jour ? »
« Rien de spécial. J’attends mon tour. »

5 avril 2007