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Les abeilles de Mandeville, par Christian Laval

26 avril 2010

par Christian Laval

Il y a des abeilles fameuses dans la pensée sociale et économique. Marx, dans le Capital, a rendu hommage à ce digne insecte travailleur en l’opposant à l’architecte conscient des fins qu’il poursuit : « une abeille en remontre à maint architecte dans la construction de ses cellules. Mais ce qui distingue d’emblée le plus mauvais architecte de la meilleure abeille, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la cire » (chap.V, Livre I). On sait également que Saint-Simon dans sa fameuse Parabole des abeilles et des frelons, publiée en 1820, avait tenu à témoigner toute son estime subversive à cette espèce productrice injustement exploitée par une minorité d’insectes parasites et oisifs qui ne songent qu’à effrayer et à menacer les autres. C’était pour lui une espérance : les abeilles-travailleuses se débarrasseront un jour des frelons inutiles et nuisibles.

Mais c’est surtout au médecin anglais d’origine hollandaise Bernard de Mandeville (1670-1733) que l’on doit la plus fameuse et la plus scandaleuse référence à la société des abeilles dans un poème publié pour la première fois en 1705. La Fable des abeilles, pour ce traducteur de La Fontaine, avait une portée morale. Tout le propos est dans le sous-titre donné à la deuxième édition de 1714 : “ les vices privés font le bien public, contenant plusieurs discours qui montrent que les défauts des hommes, dans l’humanité dépravée, peuvent être utilisés à l’avantage de la société civile, et qu’on peut leur faire tenir la place des vertus morales ”. Mandeville imagine une ruche dans laquelle chaque abeille poursuit ses fins propres dans le plus parfait égoïsme. L’immoralité de la vie fabuleuse des abeilles engendre une prospérité considérable dans l’essaim. Le confort et le luxe ne se développeraient donc jamais mieux que dans un cloaque moral. Les vices privés constitueraient ainsi la condition de la richesse et du bonheur.

Mais la fable ne s’arrête pas là. Parmi les vices, l’un des pires est l’hypocrisie. Les abeilles friponnes et filoutes voudraient bien, de surcroît, se faire passer pour d’honnêtes personnes et gagner ainsi sur tous les tableaux. Jupiter courroucé par cette hypocrisie décide de mettre de l’honnêteté dans le coeur de chacune afin qu’elle puisse se mirer dans toute sa vérité morale. La honte que chacune éprouve du fait de cette intervention supranaturelle lui interdit de continuer à pratiquer la roublardise, le vol, le mensonge. Aussitôt la prospérité décline, les arts dépérissent, la pauvreté se répand comme la lèpre. L’honnêteté a ruiné la ruche. Affaiblie, menacée par des ennemis puissants, elle serait presque détruite entièrement si n’était la vertu militaire et citoyenne de quelques abeilles républicaines réfugiées dans le creux d’un arbre ainsi qu’en une cité fortifiée. Morale de la fable, ô combien paradoxale : vertu et richesse sont incompatibles.

Le scandale fut grand. Il faut dire que Mandeville cherchait à défier l’hypocrisie des Anglais de son temps en leur montrant qu’ « une superstructure magnifique peut être édifiée sur des fondations pourries et indignes », comme il l’écrira en 1729. On accusa Mandeville de tous les crimes imaginables. Un auteur bien connu en son temps, William Warburton, le traita même de « plus grand monstre dans le domaine de la morale ». En réalité, Mandeville voulait surtout faire œuvre d’anatomiste de la nature humaine, dans la lignée des moralistes français du grand siècle dont il admirait la froide lucidité.

L’héritage de Mandeville n’est pas à négliger. Adam Smith a pu dire que Mandeville « approchait la vérité ». La provocation en moins, on reconnaîtra en effet assez facilement d’étroits rapports entre cette Fable des abeilles et la « main invisible ». Marx a reconnu en lui le critique de son époque : « il est évident que Mandeville était infiniment plus audacieux et honnête que les philistins apologistes de la société bourgeoise ». Ce n’est pas Mandeville qui est cynique, c’est la société capitaliste qui voudrait sauver les apparences de la morale tout en glorifiant les « gagneurs » sans trop regarder les moyens qu’ils emploient pour gagner. Mandeville a depuis fort longtemps répondu à ceux qui veulent « moraliser le capitalisme ». Il n’est là que pure hypocrisie.

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