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Leanne O’Sullivan : poèmes

26 avril 2010

par Leanne O’Sullivan

Les traductions des poèmes de Leanne O’Sullivan, jeune femme poète irlandaise, en résidence au Centre cultural irlandais, à Paris, au printemps 2010, sont le fruit d’une expérience intéressante et très dynamique. Il s’agit là de rencontres, et ceci, nos lecteurs s’en doutent bien, satisfait Temporel au plus haut point. Rencontre, tout d’abord, entre étudiants de première année, rassemblés dans l’U.E. A2B51, Poésie et Oralité : Leanne est venue lire ses poèmes et parler de sa vocation poétique le jeudi 11 février. De nombreuses questions lui ont été posées et quelques étudiants ont lu, en retour, quelques-uns de ses poèmes. Dao Nguyen nous apporte ici quelques lignes de commentaire sur « Children of the Cillínach ». Leanne est restée au cours suivant, Traduction du poème : La saveur des mots, pour discuter avec ses futurs traducteurs. Nous publions donc ici quatre traductions de « The Cord », par Camille Hanuise, Elise Vaysse, Rémy Norroy et Maud Van der Veer. Nous avons bien entendu discuté de ces traductions en cours, mais chacun traduit avec sa propre voix. La diversité demeure en effet toujours le meilleur garant de la liberté.

Rencontre également entre quelques traducteurs de Paris 3 et Leanne. Cela s’est déroulé, à l’initiative de Clíona Ní Riordaín, le mardi 6 avril à l’Institut d’anglais. Le film de cette lecture à quatre voix, Leanne O’Sullivan, Isabelle Génin, Yves Lefèvre, plus une, celle de Franck Miroux, par le truchement d’Isabelle Génin, et moi, se trouve sur le site de Paris 3 Sorbonne nouvelle. Là encore, on remarque une grande diversité et une grande sincérité dans les traductions.

Pour ma part, j’ai éprouvé du plaisir à traduire les quelques poèmes de Leanne que j’ai choisis pour ce faire. (Ma traduction de « The Cord » paraîtra dans le deuxième numéro de la revue Peut-être, en 2011.) Je qualifierai volontiers Leanne de poète de l’enchantement, non seulement parce que, irlandaise, elle aime à évoquer les fées et toute cette tradition mythique qui s’attache à la tradition poétique et au territoire de l’Irlande, mais aussi parce que sa voix poétique ne trouve aucun obstacle en elle pour son jaillissement. C’est le sentiment existentiel profond qui trouve son expression dans les vers de Leanne par la logique de sa pâte poétique, non entravée par des considérations qui relèveraient de la linéarité didactique. On sent très bien, à la lire, que le poème se noue là où l’ironie ne descend point, pour paraphraser Rilke – où nul d’ailleurs, si ce n’est le poète, ne descend, et nous avec lui, si nous le voulons bien. Ses vers vont à la rencontre de cette Eurydice fuyante qui habite en nous, selon les termes de Maine de Biran, et ne se laisse saisir qu’au sein du fluide de « l’âme sensitive ». Cela ne rend pas ces poèmes faciles à traduire, mais cet aspect vrai, et généreux, me paraît tout à fait correspondre avec ce que j’ai perçu, en discutant avec elle, de sa personnalité. Merci à Leanne de sa venue et sa gentillesse. Nous lui souhaitons le meilleur et souhaitons demeurer avec elle en contact.

Clíona nous présente maintenant son œuvre.

Anne Mounic
Chalifert, 9 avril 2010

Singularité et sensualité : la poésie de Leanne O’Sullivan

Très jeune déjà Leanne O’Sullivan (née en Irlande en 1983) a trouvé sa voix de poète. Ses premières strophes mettent en scène l’adolescente qui subit la tyrannie de la beauté. Corps sculpté, affamé, enflé par la faim, cadavre réussi que l’on félicite :

She’s dying, beauty’s undoing. We say to her
yes, yes, you’re a beautiful corpse,
Congratulate, congratulate.

Waiting for my Clothes, premier recueil publié l’année de ses vingt-et-un ans, est un lieu de conflit et de mémoire, où une enfant devient femme. Les poèmes nous donnent un aperçu de la vie d’une lycéenne dans l’enfer de l’entre-deux âges. Dans « The Cord », elle est accrochée à son téléphone, lien avec ses amis qui lui permet de discuter des chagrins d’amour, et en même temps cordon ombilical distendu qui la relie à une mère bienveillante, soucieuse de ne pas la perdre au monde souterrain et inquiétant de la jeunesse :

Perhaps she thought it was the only way
she could reach me, sending me away

to speak in the underworld. As long as
I was speaking she could put my ear
to the tenuous earth, allow me to listen,
to decipher.

Nous nous sentons en présence d’une voix intime qui verse dans notre oreille de lecteur ses peines et ses dilemmes. Il nous semble que dans ce premier volume une symétrie presque parfaite existe entre le « je » de Leanne jeune fille et celui de Leanne poète. Elle le dit elle-même : ces poèmes pourraient être des pages extraites de son journal. Mais, tout comme la figure du poète gagne la lutte contre l’oppression d’un sujet subjugué par la règne du corporel, la voix qui émerge à la fin du livre est une voix forte et féminine qui refait surface après avoir touché le fond :

I feel the ocean itself is flesh,
And the delicate psalm of the heart is
Beating somewhere in the core,

As if all the earth were a cell
And I am the life in the elements,
Breaking out to the surface
At the bottom, my fingers
Clawing the base of a miracle,
The cut-throats spawning.

Après ce premier recueil acclamé, Leanne O’Sullivan s’est tournée vers les mythes de sa région natale. Originaire de la presqu’île de Beara au sud-ouest de l’Irlande, L. O’Sullivan s’est appuyé sur une légende locale, celle de la vielle de Beara (« The Hag of Beara », Cailleach Bhéara en gaélique). Ce personnage s’apparente à une déesse celte avec des pouvoirs surnaturels. Elle apparaît dans beaucoup de contes et de poèmes de l’ère préchrétienne à nos jours. Un livre de Gearóid Ó Concubhair The Book of the Cailleach : Stories of the Wise-Woman Healer (Cork University Press, 2003), tracent de façon utile le rôle de cette figure de la féminité dans l’histoire irlando-écossaise et son évolution chronologique. Le deuxième recueil de O’Sullivan avec son titre Cailleach : The Hag of Beara s’inscrit dans cette tradition.
Cailleach : The Hag of Beara porte sur sa couverture une image du paysage presque lunaire de Beara, à l’intérieur une autre photo nous montre la célèbre cailleach pétrifiée qui, d’après la légende, reprend une forme humaine à intervalles régulières. Le recueil est divisé en cinq sections (Path, The Unwhispered Hush, The Purple Wave, The Unknowable Place, Stone), chacune commence par un texte en prose dans la voix de la cailleach :

I will begin again with the stories, though I fear I am drawing out a thing unfinished, moving still in the half-light. My pleasures, I remember, the ones that remained and unfold me, like my unborn in shoals of light, the unwearied smiles of those dreams.

Leanne O’Sullivan recentre la légende d’emblée sur le plaisir et le désir chez cette figure légendaire. La renaissance de la déesse dans « Birth » souligne la sensualité latente :

Feeling a thirst gently pull
I bring my mouth to the fall of water
from a leaf to taste the cool, plentiful drops.

I shake the drench from branches, my limbs
and lips moving fluently, the way a full throat
learns to move for its earliest swallowing.

Les poèmes qui suivent, notamment le très beau « Scent » qui retravaille le conte de la cailleach demandant refuge dans le lit du héros Diarmaid, font oublier toute association avec la veille de Beara emblème d’une Irlande tragique :

His scent like burning flesh softens into my skin.
I crawl to him, calm fierceness, over the pillows
and roses, flags of blood marking my tread
across his legs where I kiss and break open,
until he starts to moan, grass-sweet drippings
of his mouth, as though he’s making me a gift
in the quiet before each breath, guiding my tongue
back along the path none but another animal could follow.

Le recueil recense aussi d’autres éléments de la vie de la presqu’île, comme dans « Children of the Cillínach » où le poème donne voix à un enfant enterré dans un lieu où sont inhumés les enfants morts non encore baptisés, encore très récemment destinés à séjourner dans les limbes selon la religion catholique :

Come to us with lilies and meadowsweet,
come to us by heart and not by sight,
that heaving of love which aches still,
coffined in your belly’s darkening loam.

Mother, I’ve known your weight
and the length of your soft hands
bent over this rugged, unworked soil.

Mais la figure récurrente est celle de la cailleach. Dans « How Old », extrait de la dernière section du recueil, l’âge de la cailleach est évoqué. La réponse à la question « How Old » se fait en termes d’énigme :

When my visitor asked me how old I was
I told him to count one year for each bald bone
of a bullock he found in my house.

Pressing a curse into the air he hauled himself
up to the attic and began tossing, counting bones
into the downstairs room, murmuring beneath

the clatter, the rattle, the brittle echo
the shocked toss the heave the pitch
the cast and catch the cracking hurl –

Néanmoins, très vite le poème revient à la sensualité. La cailleach savoure la colère du questionneur et revient à ses souvenirs comme protection contre les vexations ordinaires :

I drove him out with numbers,
the years within my mind,

one of the anguish and adoring parts,
one with a scent, the love notes high in my throat,
one of a stone cradle gleaming with dew,

the haunting things – when I was a woman
lying on my back by the whispering lakeside
and the ground around me was strewn with flowers.

Le recueil se termine avec le poème « The Return » où le cycle se termine et la cailleach meurt de nouveau :

This is my season.
Again and again I die
under the blossom of leaves
and count my lives
by the sapped rings of trees.

Leanne O’Sullivan travaille maintenant à son troisième recueil. Le titre provisioire en est The Year of the Flood.
Bibliographie :

Leanne O’Sullivan, Waiting for my Clothes. Tarset : Bloodaxe Books, 2004.
Cailleach : The Hag if Beara. Tarset : Bloodaxe Books, 2009.

Les poèmes et leur traduction

The Cord, and Other Poems,

by Leanne O’Sullivan


The Cord

I used to lie on the floor for hours after
school with the phone cradled between
my shoulder and my ear, a plate of cold
rice to my left, my school books to my right.
Twirling the cord between my fingers
I spoke to friends who recognized the
language of our realm. Throats and lungs
swollen, we talked into the heart of the night,
toying with the idea of hair dye and suicide,
about the boys who didn’t love us,
who we loved too much, the pang
of the nights. Each sentence was
new territory, like a door someone was
rushing into, the glass shattering
with delirium, with knowledge and fear.
My Mother never complained about the phone bill,
what it cost for her daughter to disappear
behind a door, watching the cord
stretching its muscle away from her.
Perhaps she thought it was the only way
she could reach me, sending me away
to speak in the underworld.
As long as I was speaking
she could put my ear to the tenuous earth
and allow me to listen, to decipher.

And these were the elements of my Mother,
the earthed wire, the burning cable,
as if she flowed into the room with
me to somehow say, Stay where I can reach you,
the dim room, the dark earth. Speak of this
and when you feel removed from it
I will pull the cord and take you
back towards me.

Traduction française par quelques étudiants de deuxième année (Traduction de la poésie : “La saveur des mots”)

Le cordon

J’avais l’habitude de m’allonger sur le sol, pendant des heures, après
l’école, le téléphone calé entre
mon épaule et mon oreille, une assiette de riz
froid à ma gauche, mes livres d’école à ma droite.
Tortillant le cordon entre mes doigts,
je parlais à des amis qui reconnaissaient le
langage de notre royaume. Gorge et poumons
déployés, nous parlions au cœur de la nuit,
caressant les idées de cheveux teints, de suicide,
évoquant les garçons qui ne nous aimaient pas,
et que nous aimions trop, pincement de cœur
de ces nuits. Chaque phrase était
une contrée nouvelle, une porte franchie
à toute allure, la vitre brisée
dans le délire, le savoir, la peur.
Ma mère ne se plaignait jamais de la note de téléphone,
De ce que coûtaient les disparitions de sa fille
derrière une porte, elle observait le cordon
étirant son énergie en s’éloignant d’elle.
Peut-être pensait-elle que c’était l’unique moyen
de m’atteindre, de m’envoyer au loin
pour parler au monde souterrain.
Aussi longtemps que je parlais,
elle pouvait placer mon oreille contre la terre fragile
et me permettait d’écouter, de déchiffrer.



Voici ce qui faisait ma Mère,
le fil de terre, le câble incandescent,
comme si elle s’engouffrait avec moi
dans la pièce, pour dire en quelque sorte, reste à ma portée,
dans cette pièce sombre, cette terre de ténèbres. Parle de ceci
et lorsque tu sentiras que tu t’en détaches,
je tirerai sur le cordon et te ramènerai
vers moi.

Traduction de Camille Hanuise

Le cordon

Autrefois je restais allongée par terre pendant des heures après
l’école, le téléphone calé entre
mon épaule et mon oreille, une assiette de riz
froid à ma gauche, mes livres de cours à ma droite.
Pendant que j’entortillais le cordon entre mes doigts
je parlais à des amis qui reconnaissaient le
langage de notre royaume. Gorge et poumons
déployés, nous parlions au cœur de la nuit,
caressant les idées de teinture pour les cheveux et de suicide,
parlant des garçons qui ne nous aimaient pas,
que nous aimions trop, pincement au cœur
des nuits. Chaque phrase était
un nouveau territoire, comme une porte que quelqu’un
aurait passée en hâte, la vitre se brisant
de délire, de connaissance et de peur.
Ma Mère ne se plaignait jamais de la note de téléphone,
ce qu’il lui en coûtait pour que sa fille disparaisse
derrière une porte, regardant le cordon
étirer son énergie en s’éloignant d’elle.
Peut-être pensait-elle que c’était la seule façon
de m’atteindre, de m’envoyer au loin
parler dans le monde souterrain.
Tant que je parlais
elle pouvait coller mon oreille contre la terre fragile
et me permettre d’écouter, de déchiffrer.

Et voici ce qui faisait ma Mère,
le fil de terre, le câble brûlant,
comme si elle s’engouffrait dans la pièce avec
moi pour me dire d’une certaine façon, Reste là où je peux t’atteindre,
la pièce sombre, la terre obscure. Parles-en
et quand tu t’es seras détachée
je tirerai le cordon et te ramènerai
vers moi.

Traduction d’Elise Vaysse

Le cordon

Après les cours, j’avais l’habitude de rester
allongée par terre, le téléphone calé entre
l’épaule et l’oreille, une assiette de riz
froid à ma gauche, mes livres de classe à ma droite.
Entortillant le cordon
je parlais aux amis qui reconnaissaient le
langage de notre contrée. Gorges et poumons
déployés, nous parlions jusqu’au cœur de la nuit
flirtant avec l’idée de cheveux teints et de suicide,
parlant des garçons qui ne nous aimaient pas,
que nous aimions trop, douleurs
nocturnes. Chaque phrase était
un nouveau territoire, telle une porte
ayant été forcée, la vitre se brisant
à cause du délire, du savoir et de la peur.
Ma mère ne dit jamais rien concernant la facture de téléphone,
le coût pour que sa fille disparaisse
derrière une porte, regardant le cordon
étirer hors d’elle son énergie.
Peut-être pensait-elle que c’était la seule façon
de m’atteindre, en m’envoyant
parler en enfer.
Aussi longtemps que je parlais
elle pouvait me coller l’oreille à la terre
et me permettre d’écouter, de déchiffrer.

Tels étaient les éléments de ma mère,
le fil terrestre, le câble brûlant,
sa façon de passer dans la pièce avec moi
pour dire en quelque sorte, reste à ma portée,
la chambre obscure, la terre sombre. Parles-en,
et lorsque tu sentiras que tu t’en éloignes,
je tirerai le cordon et te
ramènerai à moi.

Traduction de Rémy Norroy

Le cordon

Autrefois je restais par terre pendant des heures après
les cours, le téléphone calé entre
mon épaule et mon oreille, une assiette de riz froid
à ma gauche, mes livres de classe à ma droite.
Tournant le cordon entre mes doigts
je parlais à mes amies qui reconnaissaient le
langage de notre royaume. Gorges et poumons
déployés, nous parlions au coeur de la nuit,
caressant l’idée de cheveux teintés et de suicide,
des garçons qui ne nous aimaient pas,
et que nous aimions trop, le serrement de coeur
des nuits. Chaque phrase était
un nouveau territoire, comme une porte que quelqu’un aurait
enfoncée, la vitre volant en éclats
de délire,de connaissance et de peur.
Ma mère ne se plaignait jamais de la note de téléphone,
ce qu’il fallait payer pour que sa fille disparaisse
derrière une porte, regardant le cordon
étirer son énergie en s’éloignant d’elle
Peut-être pensait-elle que c’était le seul moyen
pour m’atteindre, de m’envoyer loin parler dans le monde souterrain
Aussi longtemps que je parlais
elle pouvait mettre mon oreille sur la terre fragile
et me permettre d’écouter, de déchiffrer.

Et voici ce qui faisait ma mère,
le fil de terre, le lien brûlant,
comme si elle se glissait dans la pièce avec
moi pour dire d’une certaine façon, reste où je peut t’atteindre,
la pièce sombre, la terre obscure. Parles-en
et quand tu en seras détachée
je tirerai le cordon et te ramènerai
vers moi.

Traduction de Maud Van der Veer

Cours “Poésie et oralité”. Commentaire de Dao Nguyen sur “Children of the Cillínach »

En s’inspirant d’une légende irlandaise, Leanne O’Sullivan nous transmet dans ce poème la peine qu’endurent les mères dont l’enfant est mort. C’est donc travers la voix d’un enfant (qu’on devine mort) que la douleur se fait ressentir. Il s’agit d’un appel, d’une prière de l’enfant perdu, et plus particulièrement de son âme, pour calmer la tristesse de la mère. Lire ce poème à voix haute accentue d’autant plus l’émotion que le poète veut exprimer et le champ lexical de la nature nous donne l’impression que l’enfant se trouve dans un état de paix et qu’il prie sa mère de retrouver la sérénité et de continuer à vivre paisiblement.

Dao Nguyen

How Old

When my visitor asked me how old I was
I told him to count one year for each bald bone
of a bullock he found in my house.

Pressing a curse into the air he hauled himself
up to the attic and began tossing, counting bones
into the downstairs room, murmuring beneath

the clatter, the rattle, the brittle echo
the shocked toss the heave the pitch
the cast and catch the cracking hurl –

He’ d been told I was a witch,
my house a den of blood
slurred with the salty stench of flesh.

He looked for marks, for rings, for bloodied limbs.
For a day and a night and a day I stayed
in the downstairs room sniffing and loving his doubts,
his disgust, and the pile of old fevers, death-white now.

When I first heard them,
my thousand thousand memories falling around me,
I felt a flush, like a birth pain,
as if my body echoed what it heard,
remembering my pleasures, my hungers.

I turn in the early dark to remember –
one night in this room the small ecstasies,
fierce, shuddering, solder of the skin
the flame when, later, I asked for more.

I am filled with it, almost savouring his anger,
hands shredded to the wrist, an armful of answers,
guesses, squinted eyes, thumbing the numbers
against his fingertips.

And down he comes with a bone for a tongue,
rattling out his reasons and loathing,
his neighbourly stories and boastings.

I noticed his hands shake as he went for the door,
the fear in the deep couch of his face as he swore.

I drove him out with numbers,
the years within my mind,

one of the anguish and adoring parts,
one with a scent, the love notes high in my throat,
one of a stone cradle gleaming with dew,

the haunting things – when I was a woman
lying on my back by the whispering lakeside
and the ground around me was strewn with flowers.

Mon âge

Lorsque mon visiteur me demanda mon âge
je lui dis de compter une année pour chaque os blanchi
de bouvillon qu’il trouverait dans ma maison.

Forçant un juron dans les airs il se hissa
dans le grenier et se mit à jeter et à compter les os
jusqu’en bas, murmurant

dans le fracas, le cliquetis, le friable écho
le choc des choses lancées, tirées, propulsées
jetées et attrapées, envoyées et qui claquent.

On lui avait dit que j’étais une sorcière
et ma maison un antre ensanglanté
déshonoré par la puanteur salée de la chair.

Il a cherché des signes, des anneaux, des membres sanguinolents.
Un jour, une nuit et un jour encore je suis restée
dans la pièce du bas à renifler et adorer ses doutes,
son dégoût, la pile de vieilles fièvres, blanches de mort.

Lorsque la première fois je les ai entendus,
mes milliers de milliers de souvenirs tombant autour de moi,
j’ai ressenti une violente chaleur, comme une contraction de délivrance,
comme si mon corps résonnait des bruits qu’il entendait,
se souvenant de mes plaisirs, de mes désirs.

Je me retourne dans la pénombre pour me souvenir –
d’une nuit dans cette pièce les petites extases
aiguës, frissonnantes, brasure de la chair
La flamme quand, plus tard, j’en voulus davantage.

J’en suis remplie, savourant presque de le voir en colère,
mains déchiquetées jusqu’aux poignets, des réponses plein les bras,
des hypothèses, des yeux plissés, comptant les nombres
sur les doigts de sa main.

Et il descend la langue acérée comme un os,
débitant ses raisons et ses détestations,
ses histoires de village et ses vantardises.

J’ai vu ses mains trembler quand il voulut sortir,
la peur sous le drap de son visage quand il jura.

Je l’ai chassé à coups de nombre,
les années à l’esprit,

une année faite d’angoisse et d’adoration,
une année d’odeur, les notes de l’amour encore perchées dans ma gorge,
une année faite d’un berceau de pierre luisant de rosée,

les fantômes qui me hantent – quand j’étais femme
couchée sur le dos au bord du lac qui murmurait
et la terre tout autour était jonchée de fleurs.

Traduction d’Isabelle Génin


A Thing of Beauty

They see from the supermarket aisles,
from school hallways and kitchen windows,
she is moving, all bone and teeth, hips winking,
ribs smiling ; her eyes are curtains stirring
blindly in the dark, moving in circles.

Sweet emptiness, women glide towards her
as if on air, loving bone better than hunger.
How did you lose it ? Your hands exquisite as sapphire,
the heart drumming like a tap-dancer’s shoes -
you look so well ! And thinner still, a daughter,

a sister, a scholar ; she is not there.
There are words that rot here. Beauty,
or some other venerable word lies on their tongues
like a cherub. Women in short dresses and suits
holding their books and babies, drop their loads to adore.

Many women sing ; beauty as soft as downy hair,
beauty bright as bone, eyes dead as marbles.
Mouths are opening, saying nothing.
They are women, mothers, nuns,
bloated by their hungers, fattened by some guilt.

We become sculptors. Beauty is the shape of love.
A skeleton as prone to worship as a Goddess
is by many called beautiful, or worse,
a hunger that teaches power.
We look ; she’s gone. Brutally perfect.

The blood crawls from her face. She collapses
and the whole world gathers around in decay.
She’s dying, beauty’s undoing. We say to her
yes, yes, you’re a beautiful corpse,
Congratulate, congratulate.

Un objet de beauté

Elles la voient. Elles sont dans les allées des supermarchés,
dans les entrées des lycées et aux fenêtres des cuisines,
elle avance, tout en os et en dents, les hanches qui aguichent,
les côtes qui sourient ; ses yeux sont des rideaux qui tremblent
sans rien voir dans le noir, et tournent sur eux-mêmes.

Douce vacuité, les femmes glissent vers elle
comme sur un nuage, préférant les os à la faim.
Comment as-tu perdu ? Tes mains délicates comme des saphirs
le cœur qui bat comme les talons d’un danseur de claquettes –
tu as l’air en forme ! Et plus mince encore, une fille,

une sœur, une savante ; elle n’est pas là.
Des mots pourrissent ici. Elles ont sur la langue
la beauté ou un autre mot vénérable
vautré comme un chérubin. Des femmes en robe courte ou en tailleur
livres ou bébés dans les bras, abandonnent leur fardeau pour l’adorer.

Beaucoup de femmes chantent ; beauté douce comme du duvet,
beauté blanche comme les os, les yeux morts comme du verre.
Les bouches s’ouvrent, ne disent rien.
Ce sont des femmes, des mères, des nonnes,
Elles enflent affamées, coupables elles empâtent.

Nous devenons sculpteurs. La beauté est la forme de l’amour.
Un squelette aussi digne d’adoration qu’une déesse,
on l’appelle beauté, ou pire,
une faim qui apprend à être forte.
Nous regardons ; elle est partie. Brutale perfection.

Le sang abandonne son visage. Elle s’effondre
et le monde entier l’entoure en pourrissant.
Elle meurt, c’est l’œuvre de la beauté. Nous lui disons
oui, oui, tu es un beau cadavre,
Félicitations, félicitations.

Traduction d’Isabelle Génin

Birth

Now comes November,
my birth time, and white ribs of tide
uproot the silence of the bay.

Today I break from stone onto sand,
motherless, my mother a stone
bedding the earth and dreaming my image.

I stretch like a snail from a deep sleep,
my flesh gathering its warm fabrics
and unknitting me from this womb.

I listen and mimic the flood-tide,
open my ears to the haul of shells,
sheer salts erupting my birth-cry.

My eyes lift as the day begins
to shape itself, light being emptied
into it as a soft fall of rain sweeps

my moss-lined palms. I tread
into this soaked brightness,
bogland and the air full of fuchsia.

This is the blood and bone of my mother,
sheets of grass and weed – all her flushing skins
I lean on with my hands and knees.

Feeling a thirst gently pull
I bring my mouth to the fall of water
from a leaf to taste the cool, plentiful drops.

I shake the drench from branches, my limbs
and lips moving fluently, the way a full throat
learns to move for its earliest swallowing.

Naissance

C’est maintenant novembre,
le temps de ma naissance et les lames blanches de la marée
déracinent le silence de la baie.

Aujourd’hui je quitte la pierre pour le sable,
ma mère est absente, ma mère est une pierre
qui recouvre la terre et rêve à mon image.

Je m’étire comme un escargot qui peine à s’éveiller,
ma chair rassemble ses tissus tièdes
et dénoue les fils qui me lient à l’utérus.

J’écoute et j’imite la grande marée,
j’ouvre mes oreilles au crissement des coquillages
cristaux de sels qui jaillissent mon premier cri.

Mes yeux s’ouvrent avec le jour qui commence
et se forme, la lumière s’y déverse
en une douce averse qui caresse

mes paumes couvertes de mousse. J’avance
dans l’éclat détrempé,
tourbière, air gorgé de fuchsia.

C’est là l’os et le sang de ma mère,
plaques d’herbe et de roseaux – sur sa peau qui rougit
je m’appuie, sur les mains, sur les genoux.

Sentant la soif qui doucement me gagne
j’approche ma bouche de l’eau qui coule
d’une feuille et tente les gouttes fraîches et abondantes.

Je secoue les branches et récolte l’ondée, mes membres
et mes lèvres remuent spontanément, comme une bouche
apprend à avaler sa première gorgée.

Traduction d’Isabelle Génin

Scent

I have touched these chambers before,
my body says, when I lie on the bed of a king,
watching his indigo riches strip to the floor.
His heart flutters like a moth against glass,
or those dancers coupled along the halls of his castle.

He’s never sure what to hold or whisper,
my body inching like a fox, breasts swaying
like two pale moons over his quilted bed
where I’ve often left flowers - daisies, dandelions,
and honeysuckle for his pillow, the threads
of which still show the hollow made of his cheek.

Still it is night outside, still his jewelled hand
on my back while l unfasten my hair in the hour
when everything is sheeted down with darkness.
I lay my fingers to the fever on his chest
and curl my prints there, ridge and glen.

His scent like burning flesh softens into my skin.
I crawl to him, calm fierceness, over the pillows
and roses, flags of blood marking my tread
across his legs where I kiss and break open,
until he starts to moan, grass-sweet drippings
of his mouth, as though he’s making me a gift
in the quiet before each breath, guiding my tongue
back along the path none but another animal could follow.

Odeur

J’ai déjà touché ces chambres-là,
me dit mon corps, alors que je m’allonge sur le lit d’un roi,
et le regarde ôter son luxe indigo.
Son cœur s’affole comme un papillon à la fenêtre,
ou ces danseurs qui vont par deux dans les salons du palais.

Il ne sait jamais ce qu’il doit taire ou murmurer,
mon corps s’approche comme un renard, mes seins flottent
comme deux lunes pâles sur son lit brodé
où j’ai souvent laissé des fleurs – pâquerettes, primevères,
chèvrefeuille pour son oreiller, dont l’étoffe
porte encore le creux fait par sa joue.

Encore il fait nuit au dehors, encore sa main couverte d’or
sur mon dos pendant que je détache mes cheveux
à l’heure où tout est voilé d’obscurité.
Je pose mes doigts sur la fièvre de sa poitrine
y pelotonne mes empreintes, crêtes et vallons.

Son odeur comme de la chair qui brûle se fond à ma peau.
Je rampe vers lui, calme férocité, sur les oreillers
et les roses, des bannières de sang marquent mes pas
entre ses cuisses où je l’embrasse et m’abandonne,
et il se met à gémir, herbe sucrée qui ruisselle
de sa bouche, comme s’il me faisait une offrande
dans le silence entre chaque respiration, incitant ma langue
à revenir sur les traces où seul un autre animal passe.

Traduction d’Isabelle Génin

Sparrow

That one who came tapping at the window,
brown-suited, upright at dawn, my father
said was his father flown home for summer
to help outside where our help wouldn’t do,
and began to wink and talk to the old man
about changes here, the new cow house,
how he broke those upper fields into one,
keeping always straight and almost serious.

That was remembered again today, stirred
in the spring-ground of the milking shed
where light softens beyond the stalls
and shafts, and I heard a song thrush call,
bright, unexpected and familiar.
Where I turned, and almost began to answer.

Moineau

Celui qui est venu taper à ma fenêtre,
dans son costume marron, bien droit dans l’aube, mon père
a dit que c’était son père revenu à tire d’aile pour l’été
pour aider aux champs là où notre aide n’y suffirait pas,
et s’est mis à faire des clins d’œil et à parler au vieil homme
des changements survenus, de la nouvelle étable,
des champs du haut réunis en un seul,
sans perdre son sérieux, l’air presque grave.

Ce souvenir est revenu aujourd’hui, éveillé
dans le sol printanier du bâtiment de traite
où la lumière s’adoucit derrière les stalles
et les chevrons, et j’ai entendu l’appel de la grive,
clair, inattendu et familier.
Et je me suis retournée, sur le point de répondre.

Traduction d’Isabelle Génin

Love Stories

And when they fought, my father said,
in those day-lit, lamp-lit rooms, him bowed
into the ceremonies of the newspapers,
the sound would be of her slamming
closed the cupboard doors, the front door,
cups and plates smashed into the deep sink
like a sudden downpour of hailstones.
He would turn the pages very slowly,
so as not to disturb her, mindful of knives
where buttery spuds still plumed on the blade.

And once peering over the rim of the page
he calmly offered, ‘Would you prefer a hammer ?’
so that the whole thing started up again.
For three days and nights hinges flew off
the world, soft mortar crumbled somewhere
down behind the dresser, and from the eaves
the nesting starlings darted and sprung in fright,
and raised the weathered roof like a sparking flare.

Histoires d’amour

Et quand ils se disputaient, mon père disait,
à la lumière du jour, d’un abat-jour, lui courbé
cérémonieusement sur les journaux,
on l’entendait elle claquer
les portes des placards, la porte d’entrée,
tasses et assiettes pulvérisées au fond de l’évier
comme une averse de grêlons soudaine.
Il tournait très lentement les pages,
pour ne pas la déranger, se méfiant des couteaux
empanachés d’épluchures de pommes de terres.

Et quand un jour levant les yeux au-dessus de sa page
il a dit calmement, « Veux-tu que je te passe un marteau ? »
alors tout a recommencé de plus belle.
Pendant trois jours et trois nuits, le monde
est sorti de ses gonds, le mortier s’effritait quelque part
derrière le buffet, et sous la toiture
les étourneaux au nid apeurés filaient telles des flèches,
soulevant le toit usé comme une fusée incandescente.

Traduction de Franck Miroux


Rite of passage

I love to hurl my body into the ocean,
gliding over the pier. As if a God
had let me fall I am caught
then saved by that deep pure well
of another life, the low hum of it around me,
seeping inside me like a sperm to an egg.

On the shore I can only see the swell,
the tide that opens and swallows
like a great beak. I swim hard,
as if something’s being conceived
and I am at the centre of it,
not yet breathing, but alive.

Sometimes I am afraid to open my eyes
to the salt, and the cadence like muscle
against my body as I pull myself forward.
I feel the ocean itself is flesh,
and the delicate psalm of the heart is
beating somewhere in the core,

as if all the earth were a cell
and I am the life in the elements,
breaking out to the surface
at the bottom, my fingers
clawing the base of a miracle,
the cut-throats spawning.

Rite de passage

J’aime me jeter dans l’océan,
mon corps glisse sur la digue. Comme si un Dieu
m’avait laissé tomber ce puits pur et profond,
une autre vie, me saisit
et me sauve, son bourdonnement sourd autour de moi,
s’insinue en moi comme le sperme dans l’ovule.

Sur le rivage je ne vois que la houle,
la marée qui s’ouvre et engloutit
tel un bec immense. Je nage de toutes mes forces,
comme un acte procréateur
dont je serait au centre,
ne respirant pas encore, mais bien vivante.

Parfois j’ai peur d’ouvrir les yeux
au sel, et la cadence tel un muscle
contre mon corps quand je pousse pour avancer.
L’océan même est une chair,
et le doux psaume de son cœur
bat quelque part en son centre,

comme si la terre tout entière était une cellule
et moi la vie au milieu des éléments,
surgissant à la surface
au fond, mes doigts
des serres agrippées à la base d’un miracle,
les coupe-gorges prolifèrent.

Traduction de Franck Miroux

Storyteller

(for Michelle Power)


Late evening, a woman carries back to her home
turf marked with the dark green stalkings
of the field, the brown nakedness of the hills.

The cattle move sleepily in their stone shed,
their milk-warm scent woven into her clothes.
People are getting ready, tapping out hours

and the weave of the backroads
until the hedged outlines rise
like phantoms against the dark.

On the top of a hill they make out
a light between the alders,
a small torch risen out of the earth.

And the woman bends over her fire,
hands stretching open, nettle-sting withdrawing
on her arms as she scatters

the shattered pieces of turf over the flames
wind scorched, shrug of the spade,
whispering, my words, my words,

as their bodies reach soothingly out of the blaze.

La conteuse

(Pour Michelle Power)


Tard le soir, une femme ramène chez elle
de la tourbe poursuivie par le vert foncé
des champs, la nudité brune des collines.

Le bétail endormi bouge dans l’étable en pierre,
l’odeur chaude du lait tissée dans ses habits.
Les gens se préparent, ils tapotent les heures

et le maillage des petites routes
jusqu’à ce que les haies des clôtures s’élèvent
tels des fantômes dans le noir.

En haut d’une colline ils distinguent
une lueur entre les aulnes,
une petite torche surgie de la terre.

Et la femme se penche sur son feu,
tend ses mains ouvertes, piqure d’ortie qui s’efface
sur ses bras comme elle effrite

les morceaux de tourbe au-dessus des flammes
brûlées par le vent, un haussement de la bêche,
murmurant, mes mots, mes mots,

quand leurs corps apaisants s’extirpent du brasier.

Traduction de Franck Miroux


Townland


A hankering in the skull, uttered and worked,
the stagger of heather beds cleaved in the throat ;
Gorth and Ahabrock, and in the old stone walls
the swallows going like windborne rumours.
An ordinary night my father walking there
thought he’d heard the ghost of Frances Seer,
the border-streams swelling to the sound
of her steel crutch tapping out the hours.

Old homes and a half remembered word of mouth ;
we’d prowl the lanes ourselves calling her out,
the underground all moan and winnow
with disappearing streams and passages
that swept the yellowing furze.
Unlistened for ; the roofless village a thousand times passed,
and beyond, the waning lift and turn of a gate,
the fall of banked moss, and all of us listening.

Lieu-dit

Un désir dans le crâne, prononcé et travaillé,
le tremblement des étendues de bruyère fendues à la gorge ;
Gorth et Ahabrock, et dans les anciens murs de pierre
les hirondelles qui vont comme des rumeurs au vent.
Une nuit ordinaire, mon père en marchant là-bas,
crut entendre le fantôme de Frances Seer,
les ruisseaux en lisière enflaient au bruit
de sa béquille d’acier qui égrenait les heures.

Vieux logis et une légende à demi remémorée ;
nous, nous parcourions les ruelles et l’appelions,
le sous-sol tout gémissement et engloutissement
les ruisseaux qui disparaissaient et les sentiers
qui balayaient les ajoncs jaunissants. Personne qui écoute ;
le village sans toit, mille fois traversé,
et plus loin, une grille qu’on soulève et qu’on pousse, de moins en moins ;
la chute de la mousse entassée, et nous tous à écouter.

Traduction d’Yves Lefèvre

Sister

It wasn’t my calf she killed that screamed its absence
but the green viciousness in her eye, exploding
like water over coals as she tasted the blood.
No sooner she slaughtered than she ran, smiling, and I after her
up the soft slopes, my skirts chiming against the grass.

Sister bitch. She was always a cocky thing, but slow.
Honestly, I preferred her dead, her black teeth
chilling in the mud like an afterbirth.
So we planned a war for morning, after breakfast.
When the houses began to yawn their shadows
I dressed warmly, climbed the mountain and piled rocks
by my ankles - size, weight and number, a stone for her side.

Hissing, she stood on an opposite hill flinging her stones,
missing me one by one. The sun couldn’t throw such fires.
I hit back at her cat-calls, her blood, her startled face
as her slim feet began to stumble on the ledge.
Every rock I threw tunnelled through the air
and drowned her ears with their dullness.
I charmed her tongue to such sweetness then.

She cried reason, so I reasoned with that, seeing her look down
where the grey rocks open like the rageless mouths of rooks.
I admit she held her fists until the end, her arms spinning
and spinning in the wind’s loom. Just as she staggered
to the edge I readied my smile and flung my last – a breath,
a clear breath sister, to help when your balance snaps.
 
 

Sœur

Ce n’est pas le veau qu’elle me tua qui hurla son absence
mais la malignité verte de ses yeux, explosant
comme l’eau sur les braises alors qu’elle goûtait le sang.
Sitôt qu’elle eut sacrifié, elle courut, tout sourire, et moi après elle,
grimpant les pentes douces, mes jupes, carillon dans l’herbe.
Chienne de sœur. Elle avait toujours été prétentieuse, mais lente.

Honnêtement, je la préférais morte, les dents noires
congelant dans la boue comme un placenta.
Alors on organisa une guerre pour le matin après le petit-déjeuner.
Quand les maisons commençaient à bayer leurs ombres
je m’habillai chaudement, gravis la montagne et entassai des cailloux
à mes chevilles : taille, poids et nombre, une pierre pour son côté.

Crachant et soufflant, debout sur une colline en face, elle jeta ses pierres,
me manquant une à une. Le soleil n’aurait pu lancer de tels éclats.
Je frappai moi aussi, en réponse à ses cris perçants, à son sang, à son visage ébahi
tandis que ses pieds fins commençaient à trébucher sur le rebord.
Chaque caillou que je lançais traversait un tunnel d’air
et lui noyait les oreilles de sa mélancolie.

Je charmai sa langue à tant de douceur alors.
Elle implora la raison, donc je raisonnai avec, la voyant plonger le regard
là où les rochers gris s’ouvrent comme les bouches indifférentes des freux.
Je reconnais qu’elle montra les poings jusqu’au bout, les bras tournoyant,
tournoyant dans le rouet du vent. Alors qu’elle titubait
jusqu’au rebord, j’armai mon sourire et jetai mon dernier, un souffle,
une souffle clair ma sœur, pour t’aider quand ton équilibre se brisera.

Traductions d’Yves Lefèvre

Irish Weather

for Laura
 

Rainwater gathered from the kitchen ceiling,
the blown char and armour from saucepans
spattering against the tall rim of that world.
Oh yes, that could be us two, striking
close to the sound of each word-blow ;
downpour of shouts into the downstairs room,
where later we’d be kneeling at the window,
our breath stopped like white, summer pools
on the glass as we counted out minutes
between showers. The mirror of ourselves
gleaming first, we watched the sky crack open
above nests and thunder in the gutter eaves.


But lightning –

do you remember that summer in Italy ?
If we moved we might have gone up in flames,
bougainvillea wavering in the valley
like us two reddened onto our chairs, the toss
of your fan being the first real crackle of fire
in the air. So that when the rain did come
and people began to hurry past us into bars
and restaurants, we sat under the dome
of the quickening sky, the stoop of the breeze
lifting tables, the whole world creaked
and changed. Like once before I heard
your first shoe fall, quiet your dazzled skin.

Climat irlandais

pour Laura
 
Voici l’eau de pluie venue du plafond de la cuisine,
déferlement de chariots et d’armes issu d’une batterie de casseroles
giclant contre la haute bordure de ce monde-là.
Oh oui, ce pourrait être nous deux, frappant
au plus près du son de chaque coup verbal ;
averse de cris dans la pièce du bas,
où plus tard nous nous trouverions à la fenêtre, à genoux,
le souffle coupé comme pâles flaques d’été
sur la vitre à égrener les minutes qui s’écoulent
entre chaque averse. A la lueur du premier miroir
de nous-mêmes, nous vîmes s’ouvrir les cataractes du ciel
au-dessus des nids et tonner dans la gouttière sous le toit.

Mais l’éclair –

te souviens-tu de cet été en Italie ?
Un seul geste et nous aurions pris feu,
bougainvillées oscillant dans la vallée
comme nous deux, rouges, plaqués sur nos chaises, la chute
de ton éventail allumant dans l’air la première véritable étincelle
de feu. De sorte que, quand vint vraiment la pluie et que nous vîmes
les gens se précipiter dans les bars
et les restaurants, nous nous assîmes sous le dôme
du ciel ravigoté, le vent plongeant
pour soulever les tables, le monde entier glapissant
et changé. Comme jadis j’entendis
tomber ton premier soulier, paisible ta peau éblouie.

Traduction d’Anne Mounic

Children Of The Cillínach

Come to us with lilies and meadowsweet,
come to us by heart and not by sight,
that heaving of love which aches still,
coffined in your belly’s darkening loam.

Mother, I’ve known your weight
and the length of your soft hands
bent over this rugged, unworked soil.
I’ve known you by the forgetful daisies

strung with blue and red twine.
I open my eyes ; you are watching me.
If ever I am allowed a voice
you will know me when I speak :

if I was unwinged in nothingnesss I would
bring home to you a memory of wings.
The scythe which undercuts life I remember,
and above, a chorus of birds, the petals

of daisies lifting. Hear me ;
I will know you again among the crickets
and billowing trees. We will survive the earth.
Are you not my mother ?

Was it not you I heard in the thrashing dark ?
The one whose hands
I felt unbury me and baptise my soul
in a fountaining of tears ?
 
 

Enfants du Cillínach
*

Viens à nous avec des lis et des reines des prés,
viens à nous de cœur et non de vue,
cette palpitation d’amour toute douleur encore,
dans le cercueil de sombre terreau de ton ventre.

Maman, j’ai reconnu ton poids
et la longueur de tes mains douces
alors que tu t’inclinais sur ce sol rude, à l’abandon.
Je t’ai reconnue aux pâquerettes d’oubli

liées avec de la ficelle bleu et rouge.
J’ouvre les yeux ; tu me regardes.
Si jamais on m’autorise une voix
tu me reconnaîtras quand je parlerai :

si j’étais privé d’ailes dans le néant,
je te rapporterais toute une réminiscence de plumes.
La faux qui sape la vie, je m’en souviens,
et au-dessus, un chœur d’oiseaux, les pétales

des pâquerettes se soulevant. Ecoute-moi :
je te reconnaîtrai encore parmi les grillons
et les arbres ondoyants. Nous survivrons à la terre.
N’es-tu pas ma mère ?

N’est-ce pas toi que j’ai entendue dans le tumulte de
[l’ombre ?
Celle dont j’ai senti
que m’exhumaient les mains pour baptiser mon âme
sous un surgissement de larmes ?

* Lieu où sont inhumés les enfants morts non encore baptisés, encore très récemment destinés à séjourner dans les limbes selon la religion catholique.

Traduction d’Anne Mounic

Birth

Now comes November,
my birth time, and white ribs of tide
uproot the silence of the bay.

Today I break from stone onto sand,
motherless, my mother a stone
bedding the earth and dreaming my image.

I stretch like a snail from a deep sleep,
my flesh gathering its warm fabrics
and unknitting me from this womb.

I listen and mimic the flood-tide,
open my ears to the haul of shells,
sheer salts erupting my birth-cry.

My eyes lift as the day begins
to shape itself, light being emptied
into it as a soft fall of rain sweeps

my moss-lined palms. I tread
into this soaked brightness,
bogland and the air full of fuchsia.

This is the blood and bone of my mother,
sheets of grass and weed - all her flushing skins
I lean on with my hands and knees.

Feeling a thirst gently pull
I bring my mouth to the fall of water
from a leaf to taste the cool, plentiful drops.

I shake the drench from branches, my limbs
and lips moving fluently, the way a full throat
learns to move for its earliest swallowing.

Naissance

Voici que vient novembre,
moment de ma naissance, et les blanches nervures de la marée
déracinent le silence de la baie.

Aujourd’hui, je quitte la pierre pour le sable,
orpheline, ma mère une pierre
au soubassement de la terre, me voyant en rêve.

Sortant d’un sommeil profond, je m’étire comme un escargot,
rassemblant la chaleur de mes étoffes charnelles
et me déliant de cette coquille utérine.

J’écoute le mouvement de la mer, l’imite,
tends l’oreille au frottement des coquillages,
mon premier cri jaillissant du sel même.

Je lève les yeux tandis que le jour
prend forme, car on y verse
la lumière, une légère ondée effleurant

mes paumes doublées de mousse. Je pénètre
cette éclatante détrempe,
marais, dans l’air une plénitude de fuchsia.

Voici le squelette et le sang de ma mère,
draps d’algues et d’herbe – sur sa peau rougeoyante
je repose, mains et genoux.

Sentant doucement venir la soif
j’approche la bouche de la chute d’eau
pour goûter sur une feuille les fraîches gouttes d’abondance.

D’une secousse, je fais dégoutter les branches, mes membres
et mes lèvres se mouvant avec aisance, à la façon dont la gorge déployée
apprend à se mouvoir pour recevoir sa première nourriture.

Traduction d’Anne Mounic
 


Promise

The grey sound of rain on the roof,
sound and light splitting on my skin
like flint pieces working me ; I am preparing
a place for you, cleaning down the walls
and worktops, making space in the wide rooms,
in the small rooms, doubling things needed.
Roses I found growing around the bridge
I lay on your pillow ; though time and love
go round like dancers, in time I won’t be able
to tell your name from mine, to separate
your voice from my voice within this house.
My love I am at the table, waiting.
When you come home my hands shake
like rain breaking on the knotted waves.

Promesse

Le gris tapotis de la pluie sur le toit,
bruit et lumière se scindant sur ma peau
comme des éclats de silex me pétrissant ; je te prépare
un endroit, nettoyant les murs
et les plans de travail, faisant de la place dans les vastes pièces,
dans les petites, doublant le nécessaire.
Les roses que j’ai trouvées du côté du pont,
je les ai posées sur ton oreiller ; même si le temps et l’amour
tournent comme des danseurs, avec le temps je ne pourrai plus
distinguer ton nom du mien, séparer ta voix
de la mienne dans l’enceinte de cette maison.
Mon amour, me voici assise à table à t’attendre.
Quand tu rentres, mes mains tremblent
comme la pluie qui se brise sur les vagues nouées.

Traduction d’Anne Mounic

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