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Le vol du loriot., par Jacques Goorma

27 septembre 2006

par Anne Mounic

Jacques Goorma, Le vol du loriot. Paris : Arfuyen, 2005.

Le recueil de Jacques Goorma, qui place en exergue Thérèse d’Avila : « Le vol de l’esprit est un je ne sais quoi, qui monte du plus profond de l’âme. », puis Jean Racine, dans la première partie, « La Fourmilière », en appelle à l’enfance, « le royaume de l’indifférencié » (p. 11), et évoque ces « rêves de vol » qui donnent tant de bonheur : « Brassée après brassée, mon vol était toujours le fruit d’un effort et c’est ce qui le rendait si jubilatoire. » (p. 121) Le loriot est cet oiseau de feu qui est décrit à la fin du volume comme « vivante éclipse ».

« Vivante éclipse » ou « Vivant paradoxe au paradis du poème » (p. 27) ? Ce « lieu de l’énonciation » qu’habite le « Je » lyrique se situe au cœur du paradoxe existentiel, là où l’infini se noue dans l’instant : « Si je tombe dans l’infini, c’est que je suis fini. Si je suis infini, plus de chute, plus de vertige. Tomber dans l’infini, c’est être immobile. » (p. 61) Et c’est l’instant qui, grâce à l’oubli, fait jaillir l’infini dans le temps : « Il opérait, au guichet de l’instant, un tirage empêchant que tout ne déferle en même temps. »

Quitter l’enfance, c’est entrer dans la durée, « sortir de la royale intimité » (p. 11) dont le poème, au fil de pérégrinations de l’adulte, préserve les fragments : « Le poème nous invite à rejoindre la neutralité éblouissante, le centre incolore et sans limite où le monde à chaque fois s’éveille, s’enflamme et nous enchante. » (p. 12) Le « vol du loriot » suit le fil de la marche, marche du poète, marche du temps :

« Les chemins sont des rivières
immobiles
dès que je marche elles se remettent
à courir » (p. 14)
 
Le chemin revient un peu plus loin (p. 54) :
« sur le chemin je ne suis
que l’enfant d’un paysage »
 
Il devient (p. 87) le lieu d’une quête, retournement du temps subi en ouvrage de la volonté :
« En chemin j’ai mis
le blé à mes hanches
et le ciel sur l’épaule »

Le poème lui-même emprunte la forme du temps : « Je continue ma course dans la rivière penchée du poème. » (p. 97) Et le paradoxe fait de l’infiniment petit la manifestation de l’infini : « Un brin de silence est tout le silence, une miette d’infini est tout l’infini. Ni contenu, ni même contenant mais intégral. » (p. 86) Il se manifeste comme ambivalence : « comme une flamme / au fond de l’eau » (p. 39), entre rire et sang :

« Le tambour noir des géants de la sphère
saigne pourtant son rire éclaboussant » (p. 40)
Peur et joie se mêlent :
« La peur qui hurlez dans le sang
la joie qui l’illumine
sont semblables brûlures d’abîme » (p. 44)
Plus loin (p. 79), « la joie est proche / du mystère ».

En cette exploration de l’intériorité toutefois, au fil des poèmes qui se distinguent des passages en prose charpentant l’ouvrage, le vol peu à peu s’affirme au fur et à mesure qu’au seuil du sommeil, le poète s’abandonne : « Voler, c’est lâcher du lest, endormir la pesanteur. » (p. 50) Il s’abandonne à « l’ épreuve », au « drame [...] bien vivant » de l’Eucharistie pour trouver « Le royaume » en ce face-à-face avec Dieu :

« Il t’efface
 
Rien d’autre » (p. 57)
L’instant du poème paraît donc une épure, un envers du langage :
« le poème
est le chant
d’un muet » (p. 65)
qui cerne la présence :
« Pour l’instant
nous sommes
ici » (p. 66)

D’ailleurs le rêve s’adosse au cauchemar (p. 73), mais c’est grâce à une « prodigieuse simplicité » (p. 85) que : « La limite entre espace intérieur et extérieur s’estompe, se dilue, disparaît. » Se reconquiert alors cette « royale intimité » de l’enfance :

« La royauté du génie est d’exactitude
et d’insoumission » (p. 88)

Le moment présent se situe à la croisée des temps (« L’heure et le lieu », p. 92), entre « hier » et « demain », tous deux associés à des seuils (« porte », « fenêtres ») pour convertir l’intériorité en extériorité, qui est élévation : « Dehors la fleur se hausse pour sucer le ciel ».

Dès lors, le poète, s’abandonnant à « L’impermanence perpétuelle » (p. 100) prolonge sur la page le « ravissement du vol » (p. 98). Il découvre que « l’art du vol » (p. 107) peut se maîtriser ; il se fonde alors sur la communion avec l’autre : « Sans jamais oser lui adresser la parole ou même m’asseoir à côté d’elle, ce bref moment de tacite communion me suffisait pour qu’au moindre instant de vacance de la journée, une partie de mon être s’envole vers elle. » (p. 110) Et ceci constitue une réconciliation : « La chance de ma vie c’est ma vie » (p. 112), jusqu’au « vol instantané » : « Une fois, pourtant, le vol bien établi, subitement, plus de résistance. J’étais devenu le vent. Le vol. Le vent. Le ciel. La juste distance. La clarté et les grands fonds de l’intériorité. Le vent de la pensée. » (p. 121)

Le poème, ce vol, constitue une résistance à l’enfermement : « par où sortir du présent ? » (p. 114) même si celle-ci se heurte à ses limites logiques :

« L’oiseau sort de sa cage
le vol sort de l’oiseau
et le dehors où sort-il ? » (p. 31)

Ces limites suscitent la chute, chute paradoxale, qui marque le début de l’envol : « En plongeant mon regard dans le ciel limpide, une pensée surgit. Une question que je ne m’étais jamais posée. S’il y a un mur au fond du ciel, qu’y a-t-il derrière ? » Sitôt cette idée formulée, quelque chose d’énorme se rue à l’intérieur de moi, m’envahit et m’entraîne dans son irrésistible torrent. Un gigantesque tourbillon me fait basculer et tomber dans le ciel. » (p. 23)

Le paradoxe prend dans le dernier poème, « L’offrande », une allure de foudre-diamant, instant et âme dépouillés de ce qui ne ressortit pas à l’essentiel :

« d’un vol invisible
je suis l’enfant
et voici le chant
d’un silence indicible
voici l’enfant » (p. 118)

L’essentiel, c’est ce murmure musical des lèvres, dont l’exemple le plus ciselé me semble se trouver en la dernière strophe de « La sibylle » (p. 104), le jeu rythmique d’allitérations, d’assonances et de pulsations sonores culminant dans la structure chiasmatique du deuxième vers (b f f b) soutenue par le parallélisme assonantique (use / eu).

« La ronde des ronces garde l’écorce secrète
une buse en feu fuse dans le bleu
vite revoir sa copie avant la nuit. »

Le vol du loriot cèle la conciliation des contraires, la réconciliation de l’être et du monde, qui est la grande aspiration poétique : « Dans ce vol, je suis immobile et c’est en moi le paysage qui défile. » (p. 122) En cette identification du poète au loriot, je retrouve Robert Graves qui, dans un poème de la réconciliation, intitulé « The Black Goddess » (« La déesse noire » ) se décrit comme « firebird » (« loriot de feu »).


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