Temporel.fr

Accueil > à propos > Poésie Existence Spiritualité > Le poème, « moulin mystique » : Entretien avec Geoffrey Hill.

Le poème, « moulin mystique » : Entretien avec Geoffrey Hill.

28 septembre 2008

par Anne Mounic

Au lendemain de la conférence qu’il donna au Collège de France en mars 2008, j’ai eu la joie et l’honneur de pouvoir retrouver Geoffrey Hill le lendemain pour un entretien sur les liens entre poésie, existence et spiritualité, le premier entretien dans le cadre de ce projet. C’est à Dany et Michael Edwards – que je remercie infiniment – que je dois le plaisir de cette conversation de deux heures avec ce grand poète anglais, dans un café situé non loin d’une résidence appartenant au Collège de France (« un hôtel particulier digne du temps de Proust », me confia Michael la veille au soir en me donnant l’adresse). J’ai admiré, en effet, en cette belle journée de mars 2008, l’ombre découpée des arbres sur le grand mur blanc de la cour intérieure, et le reflet du ciel, intensément bleu, sur quelques-unes des hautes fenêtres. Les camélias, de plus, étaient en fleur. Et ce qui ajoute à la saveur de ce moment exceptionnel, c’est le nom du café, que Geoffrey Hill apprécia comme moi à sa juste valeur : « L’espérance ».

Une fois que nous fûmes assis dans ce lieu engageant, et calme, au moins au début de notre entretien, j’exposai précisément mon projet à Geoffrey Hill et l’invitai à commencer par en définir les mots clefs, selon lui. J’ai placé entre crochets quelques références utiles. J’ai retranscrit en français notre entretien effectué en anglais, et parsemé, par Geoffrey Hill, d’expressions et de phrases françaises, ce que j’ai indiqué quand cela me paraissait ajouter un certain piquant à la conversation.

Après relecture de l’entretien, Geoffrey Hill a souhaité apporter quelques précisions supplémentaires dans la lettre qu’il m’a adressée le 31 mars 2008, et que je traduis ci-dessous. Il m’a également priée de préciser, à certains moments de l’entretien, qu’il souhaite renvoyer le lecteur à ce courrier. Le signe suivant y renvoie : (***).

Geoffrey Hill : L’existence est ce que nous sommes, par nécessité, tenus d’endurer. La spiritualité constitue, pour quelques individus seulement, une dimension supplémentaire. Si vous imaginez notre existence dans le monde comme une ligne horizontale, la verticale de la spiritualité coupe cette horizontale de notre existence inéluctable.
On peut penser que se présentent, dans l’histoire, cinq ou six exemples reconnus de cette intersection de la verticale spirituelle avec l’horizontale de notre existence mortelle : l’Annonciation, la naissance du Christ, ou Nativité, la Transfiguration, l’Ascension et la Pentecôte, ce jour où le Saint-Esprit descend verticalement sur notre existence horizontale. Un autre exemple, peut-être, est l’Ascension de la Vierge Marie, ou Assomption.
Paradoxalement, la crucifixion, aussi étrange que cela puisse paraître, ne constitue pas un tel centre. Ce fut un cataclysme. Le voile du Temple se déchira [Matthieu, 27, 51]. A chaque instant où nous croisons la verticale de la grâce, nous nous trouvons face à une croix. Pour moi, la question de l’existence et de la spiritualité ne peut être véritablement envisagée que sous la forme du drame théologique. Les sentiments vagues de spiritualité n’ont pour moi que peu de signification. Les points où se croisent les deux droites sont pour nous les points de crucifixion – moments d’incertitude, ou de péché. Notre angoisse face à la vérité du Christ sans cesse nous tourmente.

Anne Mounic : Hier, lors de votre conférence, vous avez mentionné nombre de fois Simone Weil, disant que la lecture de L’enracinement et de L’attente de Dieu avait confirmé certaines de vos intuitions de jeune homme. Quelles sont ces intuitions qui furent ainsi confirmées ?

G.H. : Il est assez étrange, si l’on considère que Simone Weil était un écrivain très impliqué dans le spirituel, que ce furent les intuitions concernant les relations entre la politique et la poésie. J’ai cité hier ce passage où elle dit que le poète, quand il écrit un poème, doit considérer son propos sur de multiples plans et qu’il en est de même pour l’homme politique dans la réflexion et l’action. Il s’agit pour moi d’une des observations les plus profondes en ce qui concerne le lien entre poésie et politique. Je ne vois pas que la poésie ait pour fonction de transmettre les platitudes politiques dont je parlais à propos de la poésie politique d’Aragon.

Lettre de G. Hill

A.M. : Ce que nous appelons en français la « poésie engagée ».

G.H. : Oui, c’est cela. Cela m’a toujours paru suspect. Il en est de même d’ailleurs pour ce qui est de la poésie engagée au service du christianisme. Je pense à Pierre-Jean Jouve. Sa poésie me semble, tout comme celle de son grand admirateur anglais David Gascoyne, trop souvent servir les clichés, les platitudes d’un certain freudisme sacramental. On a parfois du mal à distinguer entre certains poètes communistes et certains autres, habités de ces sentiments freudiens sacramentaux. On dirait que les idées flottent sur leur esprit comme un canard sur un lac *. (***)

A.M. : Le dogme prend le pas sur le poème. Les idées préconçues devancent l’instant vertical, en quelque sorte.

G.H. : La poésie peut s’enraciner dans le dogme, mais ne doit pas flotter dessus. Le poème est une lutte entre la vérité et le mètre. Il ne doit pas seulement rendre compte de la complexité des choses, mais de la collusion entre de nombreux éléments, qui fondent ce que beaucoup de gens appellent le « message » poétique. C’est une rencontre entre message, rythme et syntaxe, particulièrement la syntaxe de l’enjambement, et il est très rare que ce combat conduise au triomphe du poète.

A.M. : Une sorte de lutte avec l’ange… Le poète est-il aussi philosophe ? Quels sont les liens entre poésie et philosophie ?

G.H. : Ténus. Il existe un lien, mais il est ténu. Quand j’étais jeune, j’étais très impressionné par la poésie d’un poète américain, Richard Eberhart [1904-2005], qui employait, dans un ou deux de ses poèmes, des phrases prises directement du journal spirituel de Kierkegaard. Je trouvais ces poèmes absolument réussis. De même, la poésie de jeunesse de Robert Lowell emprunte des images tirées des Ecritures et le fait d’une façon que je trouve terriblement puissante en même temps que magnifique. Mais je ne trouve pas satisfaisante la spiritualité spécifiquement anglicane qui se fait jour dans les Quatre Quatuors d’Eliot.

A.M. : Pour quelle raison ?

G.H. : Cette répétition incessante de la pauvreté de l’équipement verbal [1] me fatiguent. Eliot flotte à la surface de la langue et nous sert les platitudes spirituelles du credo de l’Eglise d’Angleterre. Et ceci explique pour moi l’énorme popularité de ce poème chez les commentateurs anglicans, qui ont écrit à ce propos nombre de livres, en traitant cette œuvre comme une simple annexe de leurs sermons. Les commentaires pieux m’irritent profondément et je ne pense pas qu’ils possèdent un iota de l’authentique dignité des poèmes et de la poésie quand elle atteint son but.

A.M. : C’est le futur qui pose problème chez Eliot, au début de La terre gaste (« Avril est le mois le plus cruel ») ou dans les Quatre quatuors, où le moment présent se situe entre « ce qui aurait pu être et ce qui a été » [« Burnt Norton », vers 9, traduction de Claude Vigée], ce qui laisse peu de place à la minute qui vient.

JPEG - 92.6 ko
Lettre de G. Hill

G.H. : C’est une nostalgie décorée d’un lexique spirituel.

A.M. : Vous faites souvent référence à D.H. Lawrence dans vos poèmes.

G.H. : Lawrence a une immense puissance d’écriture.

A.M. : Il se réfère incessamment à la Bible.

G.H. : Comme il le dit dans Apocalypse, il connaît par cœur les Ecritures, mais ressent à leur égard une certaine répulsion. Ce n’est pas un poète chrétien.

A.M. : Hier, au tout début de votre conférence, j’ai été frappée par le fait que vous avez aussitôt fait allusion à la seconde guerre mondiale. Ce ne fut pas une surprise pour moi, connaissant ce que je connais de votre œuvre. Ensuite, vous avez relié deux notions, – en faisant référence à cette réaction de Willy Brandt devant le Mémorial de la Shoah à Varsovie en décembre 1970 (il est tombé à genoux, puis a dit : « Je fais ce que font les hommes quand les mots ont échoué. ») (***)–, la notion d’impuissance des mots et celle de leur intégrité, parlant de « valeur intrinsèque », expression de John Ruskin. Il me semble en effet que cette « intégrité » est le devoir du poète, mais quel en sera le critère ? Dans votre livre Style and Faith [Style et foi, essais sur le langage, 2003], très beau titre, vous paraissez vouloir revenir aux origines, comme pour sauver les mots d’une certaine inconséquence éthique, pourrait-on dire.

G.H. : Pour ce qui est du critère, il n’y en a pas. On fait de son mieux. Je voudrais dire aussi que la différence entre un poète majeur et un poète mineur repose sur leurs capacités différentes à plonger sous la surface des mots, celle-ci étant imposée par la pression culturelle contemporaine. On atteint à l’intégrité des mots en creusant entre les couches de sédiments culturels. Cela ressemble à un puits artésien.

A.M. : C’est un retour aux origines, à une sorte de nudité d’être… En songeant à cela, vous citez assez souvent des éléments de la tradition juive, les noms de certaines fêtes juives, comme Souccoth, le fête des Tentes, ou des Tabernacles, ainsi que des mots hébreux, si ma mémoire est bonne. Pensez-vous que la perspective chrétienne soit demeurée fidèle à ses origines bibliques juives ?

G.H. : C’est une question à laquelle je ne puis répondre. Je ne maîtrise pas ce sujet. (***)

A.M. : Votre inspiration, tout de même, est biblique. Vous avez parlé hier de réconciliation de la métaphysique, du symbolisme et du monde sensuel en citant un vers de Desnos. J’aimerais relier cette remarque sur ce que vous avez dit sur le ton, ou le diapason (pitch), la façon dont les mots s’agencent et agissent les uns sur les autres, opposé au ton (tone) inféodé à la culture ambiante. Ces considérations nous mènent très près du langage biblique, surtout si l’on ajoute à cela votre souci du politique.

G.H. : Oui, mais je ne me considère pas comme porte-parole des valeurs chrétiennes. Je suis tellement impliqué dans la substance fondamentale du christianisme.

A.M. : Pourquoi pensez-vous, comme vous l’avez exprimé hier, qu’il n’y a pas de public pour la poésie dans notre univers ?

G.H. : Je ne veux pas rentrer dans l’opposition entre science et poésie. Ce n’est pas la science qui est l’ennemi de la poésie, mais le fait que notre monde est séculier et gouverné par cette anarchie ploutocratique dont je parlais hier. Ce que produit la poésie est à l’exact opposé de ce que produit ce souci séculier. Mais il faut bien admettre que ce monde de l’anarchie ploutocratique est plus puissant que tout.

A.M. : Cela ressemble un peu à la « mécanarchie » de Blake et à ses « fabriques sataniques ».

G.H. : Les spécialistes actuels de Blake pensent que ces « fabriques sataniques » n’étaient pas les usines de l’industrie du dix-huitième siècle, mais les « fabriques » de la philosophie séculière du dix-huitième siècle. C’est dommage d’ailleurs, car cela nous prive d’une belle image.

A.M. : Votre conception de la poésie me paraît éthique avant tout. Pensez-vous qu’on puisse réconcilier l’éthique et l’esthétique ?

G.H. : Oui, un grand poète peut réconcilier ce qui est irréconciliable. (***)

A.M. : Quel est le rôle du poète en notre monde ?

G.H. : Il n’en a aucun. A Londres, quand un chauffeur de taxi, un de ceux qui aiment parler avec leurs passagers, me demande ce que je fais, je lui dis que je suis un responsable universitaire à la retraite. Que je sois poète, c’est bien la dernière chose que j’aie envie de dire. Le chauffeur s’écroulerait de totale hilarité sur le volant et ce serait dangereux. Le grand poète n’a pas de fonction sociale. Le médiocre, oui, s’en trouve une en fournissant au public les platitudes à la mode. Le véritable poète est complètement isolé.

A.M. : Dans le poème 121 du Triomphe de l’amour [1998] vous parlez de la foi comme d’une « résistance inéluctable » et puis vous terminez le poème en évoquant Traherne.

G.H. : Les poèmes de Traherne, Vaughan, Herbert et Donne, ceux qu’on appellent poètes « métaphysiques » me touchent beaucoup. C’est Dryden qui fut le premier à les appeler « métaphysiques » et dans un sens péjoratif. Il entendait les dénigrer pour ce qu’il considérait comme une complexité superflue. Il disait de Donne qu’il déroutait l’esprit du beau sexe avec d’élégantes spéculations philosophiques plutôt que de le divertir en évoquant les douceurs de l’amour. J’ai écrit un essai sur Vaughan dans les Collected writings qui viennent de paraître [février 2008].

A.M. : Traherne est le poète de la joie.

G.H. : Péguy parlait d’espérance. Je suis très pessimiste à l’heure actuelle sur le sort de l’art véritable, totalement noyé par la médiocrité. Je suis très pessimiste sur le sort du monde dans les cinquante années à venir. Songez aux changements climatiques. Mais on se voit d’une certaine façon contraint à découvrir et proclamer la joie face à toutes ces preuves du contraire. Je l’ai dit hier ; je suis un « optimiste désespéré ».

A.M. : Dans le poème 148 du même recueil, vous parlez du poème comme « consolation ». Cela ne me paraît pas assez. Pour moi, un poème, c’est une preuve de vie.

G.H. : Oui, un bon poème possède en lui-même un élan vital * qui de nouveau est dangereux, car cela rappelle les stratégies de l’armée française avant l’éclatement de la Grande Guerre. On parlait alors, et cela allait avec les pantalons rouges, d’élan vital. Néanmoins, c’est vrai, l’élan vital surpasse la consolation.
La consolation est un sentiment, mais par l’expression d’élan vital *, on tente d’exprimer la profonde énergie que possède un grand poème, mais qui est étranger à un poème médiocre. Je comprends cette énergie comme une espèce de défi mental traduit en syntaxe, en mètre, en enjambement et dans la mystérieuse interaction entre les mots, qui produisent des significations mystérieuses que ces mêmes mots, isolés, ne possèdent pas.

A.M. : L’histoire est pour vous une préoccupation fondamentale, la Grande Guerre, mais aussi la seconde et la Shoah notamment. Je pense à « September Song » [Chant de septembre, King Log, 1968].

G.H. : Cette petite fille née le 19 juin 1932 et déportée le 24 septembre 1942 a réellement existé. En visitant une exposition de dessins d’enfants de Theresienstadt, je remarquai que la date de naissance de cette fillette était à un jour près la même que la mienne. Je suis né le 18 juin 1932. On donnait son nom sous la peinture, mais je l’ai oublié. Comme j’étais un enfant unique, il me sembla alors que j’avais trouvé une sœur en cette fillette qui fut déportée dans un camp de concentration en 1942. (***)

A.M. : Pourquoi, selon vous, ces catastrophes historiques du vingtième siècle ? Doit-on les imputer à ce qu’on pourrait appeler un sorte d’abîme éthique ?

G.H. : La pensée est de nos jours inféodée aux intérêts marchands et à la culture de la célébrité. C’est dégoûtant *. Andy Warhol a dit un jour que venait le temps où chacun d’entre nous pourrait être célèbre pour au moins cinquante minutes. C’est là la caractéristique de notre époque. Tout cela a toujours existé, mais la différence, actuellement, réside dans la vélocité.

A.M. : Je remarque que vous parlez de Foucault dans un autre poème du Triomphe de l’amour (143).

G.H. : Mon intention est péjorative. Beaucoup de philosophes de la violence seraient désemparés si elle se manifestait devant eux dans la réalité. J’imagine Foucault pontifiant subitement confronté avec l’antique terreur et pressé de la fuir. Je n’ai guère d’amour pour la philosophie française moderne. Pour la philosophie anglaise moderne non plus, d’ailleurs. (***)

A.M. : Parmi les poètes français, vous citez Pierre Emmanuel et André Frénaud.

G.H. : Oui, je cite un vers de Pierre Emmanuel : « Le miséricordieux qui nous brûle le sang » [The Orchards of Syon, 2002, poème VI. Les vergers de Sion]. De Frénaud, je cite « Comme si l’aubépine était un présage » [Id., poème V]. Ce sont des vers qui m’ont impressionné comme celui de Desnos que je citais hier soir.

A.M. : Que signifient-ils pour vous ?

G.H. : Ils représentent pour moi le don d’un vers magnifique comme celui de Leopardi : « rara traluce la notturna lampa » [rare brille la lampe nocturne. Id., poème XVI]. Il s’agit au bout du compte d’une conjonction magique de mots. C’est la résistance des mots en ces voies mystérieuses qui me parle, plus que la philosophie de ces poètes. Je suis grandement influencé par le moulin mystique *de ces poèmes. Tiens, voici une bonne définition de la poésie, le moulin mystique *.

A.M. : Vous avez parlé de magie…

G.H. : La conjonction est heureuse ou ne l’est pas. C’est cette magie qui fait les grands poètes. Ce n’est pas la quantité d’idées qui va compenser l’incapacité à faire surgir la construction verbale, comme l’archange Gabriel quand il fait l’annonce à Marie.

A.M. : Et d’où surgit-elle, cette construction verbale ? Est-ce une manifestation de l’être, une sorte de poussée ontologique ?

G.H. : Le poète lutte pendant des jours, des semaines et des mois pour trouver le mot de la fin et puis, tout à coup, venant de nulle part, ce mot jaillit sans qu’il l’ait voulu – ex nihilo. On juge un poète à son ouverture ou à sa capacité à percevoir la donnée * miraculeuse.

A.M. : Ex nihilo vraiment, de rien ?

G.H. : De quelque chose qui demeure intangible à la raison – de quelque part avec une grande patience *. Avant l’annonciation, le poète ressemble un peu à la Vierge qui lit dans sa chambre comme dans les enluminures médiévales quand Gabriel vient faire l’annonce à Marie. Le séraphin des langues dit au poète : « Tu concevras. » Beaucoup de gens, à m’entendre, diraient que je blasphème, mais je dis tout cela avec une extrême révérence.

A.M. : Voudriez-vous ajouter quelque chose ? Je n’ai pas pensé à tout, bien sûr.

G.H. : De sa lutte avec la langue, le poète, finalement, sort complètement épuisé. Eliot dit quelque chose d’approchant sur cette expérience du moment de complète annihilation qui suit la lutte poétique. J’en parle dans le premier chapitre du recueil d’essais qui vient de sortir.

A.M. : Jacob, lui aussi, à la fin de la nuit, est épuisé, et boite, mais il obtient d’être béni.

G.H. : Oui, il paraît. [So they say.]

A.M. : La couverture de vos Poésies complètes de 1985 représente un détail du tableau de Gauguin, La vision après le sermon ou Lutte de Jacob avec l’ange.

G.H. : C’est moi qui ai choisi cette couverture. Ce tableau revêt pour moi une extrême importance. Je l’ai reçu comme une révélation un jour que je me trouvais à la National Gallery d’Edimbourg. On monte un escalier et voici que l’on tombe sur ce saisissant tableau.

A.M. : Je vous remercie infiniment.

Geoffrey Hill remet son large chapeau noir. Il est d’ailleurs complètement vêtu de noir. Nous quittons le café et nous parlons encore un peu sur le chemin du retour, sur les longues années d’enseignement, à Leeds, à Cambridge, puis aux Etats-Unis, cinquante-deux ans en tout. « C’est beaucoup trop », dit-il. « J’ai commencé à vingt-deux ans et terminé à soixante-quatorze ans. »

Paris, Chalifert,
le 19 mars 2008

* En français dans la conversation.

(***) Se reporter aux précisions données dans la lettre du 31 mars 2008, ci-dessous :

Chère Anne Mounic,

je n’aime pas tellement « infléchir » un entretien une fois qu’il a été donné. Toutefois, lisant la transcription que vous m’avez maintenant envoyée, je suis consterné par un certain nombre de choses mal dites, par le fait que j’ai laissé des points en suspens et que transparaît dans l’ensemble une impatience, de l’intolérance même, dans mes observations sur la vie et la littérature.

En particulier, je suis consterné de la brusquerie, de la brutalité même de mon jugement à l’égard de la poésie de Jouve et de son ami britannique et traducteur, le poète David Gascoyne. En fait, j’admire l’œuvre entière de chacun d’eux. Parmi mes livres les plus chers figure un exemplaire de Hölderlin’s Madness (Londres, 1938 – La Folie d’Hölderlin) de Gascoyne. Cette œuvre fut inspirée, même si, comme je le pensais autrefois, elle n’en est pas une traduction, des Poèmes de la folie de Hölderlin de Jouve et Klossowski (Paris : Fourcade, 1938). J’aime aussi profondément les essais de Jouve sur la musique de Mozart et d’Alban Berg.

L’ouvrage de Pierre Jean Jouve récemment publié par Roger Scott (Londres : Enitharmon Press, 2007), Despair Has Wings, traduit par David Gascoyne, corrige bon nombre de mes méprises ou de mes interprétations erronées, mais confirme aussi une ou deux de mes réserves en ce qui concerne l’œuvre de ces deux puissants écrivains.
Ma comparaison « comme un canard sur un lac * », qui est médiocre et que je regrette d’avoir utilisé, indique une réserve, mieux exprimée par Stephen Romer : « poésie d’une charge symbolique inimitable » (Romer, 20th Century French Poems. Londres : Faber, 2002, p. XXIV). Je trouve Jouve, et aussi Gascoyne, symbolique jusqu’à la satiété. Quand un poème est surchargé de symboles, il n’en est pas enrichi, mais immobilisé. Il existe un terme : « embourbement », qui s’applique à l’œuvre de Gascoyne en ses pires moments : j’ai à l’esprit sa conversation radiophonique Night Thoughts [Pensées de nuit], diffusée par la B.B.C. en 1955. Il arrive un moment où ce type de « pensée » symbolique (chez Jouve et G ascoyne à la fois) tombe dans la religiosité (mot que j’emploie péjorativement même si les commentateurs américains sur les questions religieuses – et britanniques, de plus en plus – l’utilisent positivement).
Après lecture de l’introduction extrêmement utile et des notes de Roger Scott à propos de Despair Has Wings, je conserve une certaine assurance en ce qui concerne ma mise en garde sur ce que j’appelle le « freudisme sacramental * ». Scott (pp. 47-48) cite semblable avertissement donné à Gascoyne par sa thérapeute Blanche Reverchon, épouse de Jouve : « Freud n’est pas parole d’Évangile. * » J’ai mes doutes quant à l’attention que Gascoyne a pu porter aux paroles de Mme Jouve ; j’ai, à propos de Jouve lui-même, des doutes semblables.

Mon expression : « Je n’ai guère d’amour pour la philosophie française moderne * » est aussi, comme on dit, « malheureuse ». Je ne fais aucune excuse à propos de ce que je dis sur la philosophie britannique (ou en fait américaine). La philosophie moderne s’adonne encore davantage aux modes et engouements du moment que la poésie et, quand on a vécu près de quatre-vingts ans, tout cela donne l’impression d’une sempiternelle routine de nouveautés. Il faut dire également que Sartre et Derrida, chacun à sa façon, ont eu une influence désastreuse sur la critique littéraire moderne. Le platonicien Stanley Rosen fait du bon travail, en grande partie ignoré par les cercles philosophiques américains dominants.
J’ai été complètement remué par la philosophie seulement deux fois dans ma vie : par Simone Weil quand j’étais jeune ; plus récemment, par F.H. Bradley. Voir mes essais critiques (Collected Critical Writings. O.U.P., 2008).
Je suis très touché par le témoin rebelle qui résiste, comme, par exemple, Dietrich Bonhoeffer, Marc Bloch, Hans-Bernd von Haeften.

Deux points dus à des malentendus au cours de l’entretien :

1. Je ne voulais pas suggérer que Willy Brandt avait prononcé ces mots en tombant à genoux. Je crois qu’il a prononcé ces mots quelque temps plus tard, peut-être pour répondre à une question hostile : son noble geste a dû rencontrer un accueil mitigé dans la République fédérale.
2. Quand je n’ai pas répondu à votre question sur la fidélité du christianisme à ses origines juives, j’ai oublié de citer et de recommander un livre anglais que j’ai lu il y a de nombreuses années, et grâce auquel j’ai beaucoup appris : Dom Gregory Dix, Jew and Greek [Juif et Grec].

Un ou deux autres « suppléments » avec lesquels je vais terminer :

1. La petite fille juive dont j’ai dit que j’avais oublié le nom. Voici ce qu’il en est : depuis de nombreuses années, regrettablement, je ne m’en souvenais plus. Par une curieuse bizarrerie de la mémoire, comme il n’en advient peut-être que dans la vieillesse, alors que j’écrivais cette « postface », il me revint subitement à l’esprit. Mais, maintenant que j’ai ce nom en tête, je me rends compte que je n’ai pas du tout envie de le divulguer ; pour une raison qu’il m’est impossible d’expliquer comme il faut, je souhaite le garder en moi pour le chérir ; je ne souhaite pas abuser de sa vulnérabilité plus que mon poème ne l’a déjà fait. Bien sûr, cette exposition de dessins d’enfants de Theresienstadt était elle-même dans le domaine public et donna lieu à de nombreux articles et discussions à l’époque. Sans aucun doute, un chercheur assidu retrouverait le nom sans y dépenser beaucoup de temps ni de zèle.

2. Quand nous disons qu’on vise à réconcilier l’éthique et l’esthétique (« l’éthique et l’esthétique sont un seule et même chose [2] »), nous citons bien entendu Wittgenstein qui ne disait pas cela, comme nous, de façon positive. Mais je ne suis pas très sûr de moi en présence de Wittgenstein. Je vois maintenant que mon observation : « Un grand poète peut réconcilier ce qui est irréconciliable » ne se déduit pas correctement de l’expression de Wittgenstein. Il s’agit en fait d’une réponse à une question différente, une question non posée.

* En français dans le texte.

Notes

[1Dans la lettre accompagnant la postface à l’entretien, Geoffrey Hill précise : « Je ne voulais pas suggérer que la langue d’Eliot se caractérisit par la « pauvreté * », mais plutôt qu’il insiste pour dire qu’elle l’est et que de telles répétitions, en plus d’être lassantes, sonnent faux, en une tonalité de fausse humilité et d’imploration bien à lui. »

[2« 6. 421 – Il est clair que l’éthique ne se laisse pas énoncer. L’éthique est transcendantale. (Ethique et esthétique sont une seule et même chose.) » L. Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus (1922). Traduction, préambule et notes de Gilles-Gaston Grangier. Paris : Gallimard, 1993, p. 110.


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page