Temporel.fr

Accueil > à propos > La paresse > Le paradis d’un jour éphémère : Kierkegaard

Le paradis d’un jour éphémère : Kierkegaard

25 avril 2009

par Anne Mounic

JPEG - 21 ko
Roger van der Weyden, L’Annonciation, détail.

Le paradis d’un jour éphémère :
Kierkegaard ou la joie inconditionnée contre le souci existentiel

En 1849, Kierkegaard fait paraître « trois pieux discours », Le lis des champs et l’oiseau du ciel, assortis d’une « Prière », qui se termine ainsi : « Puissions-nous cette fois apprendre du lis et de l’oiseau le silence, l’obéissance et la joie ! » (Œuvres, 16, p. 291) Le philosophe danois commente ici Matthieu 6, 24-34 :

« Nul ne peut servir deux maîtres : ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent.
« Voilà pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent en des greniers, et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas plus qu’eux ? Qui d’entre vous d’ailleurs peut, en s’en inquiétant, ajouter une seule coudée à la longueur de sa vie ? Et du vêtement, pourquoi vous inquiéter ? Observez les lis des champs, comme ils poussent : ils ne peinent ni ne filent. Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a pas été vêtu comme l’un d’eux. Que si Dieu habille de la sorte l’herbe des champs, qui est aujourd’hui et demain sera jetée au four, ne fera-t-il pas bien plus pour vous, gens de peu de foi ! Ne vous inquiétez donc pas en disant : Qu’allons-nous manger ? Qu’allons-nous boire ? De quoi allons-nous nous vêtir ? Ce sont là toutes choses dont les païens sont en quête. Or votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela. Cherchez d’abord son Royaume et sa justice et tout cela vous sera donné par surcroît. Ne vous inquiétez donc pas du lendemain : demain s’inquiétera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine. »

Dans son premier discours, Kierkegaard s’attache à : « regardez les oiseaux du ciel ; considérez le lis des champs » ; dans le second, il considère : « Nul ne peut servir deux maîtres ; car il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. » Il aborde finalement, dans le troisième discours : « Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent ; ils n’amassent rien dans des greniers » - Dans leur insouciance du lendemain. « Considérez l’herbe des champs – qui est aujourd’hui. » Nous verrons que cet « aujourd’hui » signifie pour Kierkegaard adéquation de l’instant et de l’éternité, et que la joie inconditionnée dont il parle dans le troisième discours se fonde sur l’abolition de tout dualisme de la pensée dans le choix de soi-même.
On comprendra d’autant mieux cette question qu’on aura en mémoire ce que l’auteur dit du choix éthique dans Ou bien… ou bien… (1843), ouvrage auquel il fait allusion dans l’avant-propos aux trois discours : « Le choix fait ici deux mouvements dialectiques à la fois, ce qui est choisi n’existe pas et n’existe que par le choix, et ce qui est choisi existe, car autrement il n’y aurait pas de choix. Car si ce que je choisis n’existait pas, mais devenait absolu par le choix, je ne choisirais pas, mais je créerais ; mais je ne me crée pas moi-même, je me choisis moi-même. tandis que la nature est créée de rien, tandis que moi-même en tant que personnalité immédiate, je suis créé de rien, comme esprit libre je suis né du principe de la contradiction, ou je suis né par le fait que je me suis choisi moi-même. » (p. 507) Et il définit ce « moi-même » de la façon suivante : « Si je voulais parler d’un premier instant, le désigner par une expression première, ma réponse serait celle-ci : c’est ce qui est à la fois le plus abstrait et le plus concret – c’est la liberté. » (p. 506) Me choisissant moi-même, je choisis « l’absolu », ou « moi-même dans ma validité éternelle ».

JPEG - 20.8 ko
Tapisserie de la Dame à la licorne, le goût (détail).

Dans le premier discours, le philosophe se met en relation avec le poète, qui paraît faire siennes les paroles de l’Evangile en regrettant de n’être pas un enfant, mais s’en éloigne au contraire en cultivant la dualité du désespoir et du désir : « Que c’est étrange ; car le poète est un enfant, dit-on avec raison. Et pourtant il ne peut s’accorder avec l’Evangile. Car au fond de sa vie se trouve proprement le désespoir de ne pouvoir s’identifier à l’objet désiré ; et ce désespoir engendre « le désir ». Mais le désir est l’invention de la désespérance. » (Œuvres 16, p. 296) Et ceci fait dire au philosophe : « Le poète est l’enfant de l’éternité, mais il n’en a pas le sérieux. » En quoi le sérieux consiste-t-il ? En la compréhension de l’injonction éthique « tu dois », qui fait que l’on reconnaît « avec un sentiment de sérieux le lis et l’oiseau comme des maîtres » (p. 297).

La question est donc : que nous apprennent le lis et l’oiseau ? « Le silence ou l’art de nous taire », répond Kierkegaard, qui affirme que « la parole est un privilège » (p. 298) et que, pour cette raison même, « la faculté de se taire » est un « art ». Le silence, qui est « crainte de Dieu » fait taire les « pensées nombreuses du désir et de la convoitise » (p. 299). Il restaure l’unité de l’être et le rend disponible à l’écoute : « « Il est devenu muet et, chose qui, si possible, s’oppose à la parole plus encore que le silence, il est devenu capable d’écouter. »

En ce silence de l’oiseau et du lis disparaît l’« inquiétude, qui est dualité, puisque le souci du lendemain ébrèche l’intégrité de l’instant présent, qui « n’est que dans le silence » (p. 301). Cet être de l’instant scelle une parfaite jonction du temporel et de l’éternel. La dissociation de ces deux éléments provoque la souffrance. On voit ici à l’œuvre la parfaite dialectique de Kierkegaard : « Mais d’où vient que la souffrance humaine, quand on la compare à celle de l’oiseau, semble si terrible ? N’est-ce pas parce que l’homme possède la faculté de la parole ? Non, car elle est un avantage. La cause en est que l’homme est incapable de se taire. » (pp. 302-303) En d’autres termes, et ceci est capital, le silence ne condamne pas la parole, mais lui évite de creuser la dualité de l’idée et de l’expérience. Comme « le lis ne peut parler », « pour lui, souffrir, c’est souffrir, ni plus ni moins » (p. 303). Sa souffrance « est, et est ainsi ce qu’elle est ».

Kierkegaard distingue le silence du lis et celui du poète : la fiction introduit une dualité entre la parole et l’expérience. Le poète s’éloigne donc du silence, qui est abandon à l’expérience. Dans l’unité ainsi ménagée se trouve ce que Kierkegaard, avec Matthieu, nomme le « royaume de Dieu ».

JPEG - 71 ko
Tapisserie de la Dame à la licorne, la vue (détail).

Dans le second discours, le philosophe s’interroge sur l’alternative, exprimée en 1843 par Ou bien… ou bien… Là encore, une dialectique existentielle très subtile est à l’œuvre : « Mais dans le silence de la nature où vivent le lis et l’oiseau, saurait-on mettre en doute quelle est cette alternative ; saurait-on mettre en doute qu’en dernière analyse elle est la seule alternative ?
Non, nul ne saurait en douter dans le silence solennel qui non seulement règne sous le ciel de Dieu, mais est encore devant Dieu. Là il y a une alternative : ou bien Dieu, ou bien… mais peu importe le reste ; quel que soit d’ailleurs le choix d’un homme, s’il ne choisit pas Dieu, c’est qu’il échappe à l’alternative ou qu’il est en perdition du fait de son alternative. Donc : ou bien Dieu ; tu le sais, le reste n’est en rien spécifié, sinon par opposition à Dieu ; ainsi, l’accent est mis infiniment sur Dieu, de sorte que Dieu, objet même du choix, donne proprement à la décision de ce choix la tension qui en fait une alternative véritable. » (p. 309) La notion d’alternative met ici en relief la question du choix. Cette alternative ne peut donc être une dualité : « quel que soit d’ailleurs le choix d’un homme, s’il ne choisit pas Dieu, c’est qu’il échappe à l’alternative ou qu’il est en perdition du fait de son alternative ». Elle désigne la relation dialectique à Dieu dans la « tension qui en fait une alternative véritable ». On peut penser ici à la notion cabalistique du tsimtsoum, ou retrait de Dieu après la Création, retrait qui instaure la liberté de l’homme. « Dieu, objet même du choix, donne proprement à la décision de ce choix la tension qui en fait une alternative véritable ». « Choisis la vie », dit le Deutéronome (30, 19). Et ceci, au sein du devenir, au sein de la dialectique du temporel et de l’éternel. « J’en atteste sur vous, en ce jour, le ciel et la terre ; j’ai placé devant toi la vie et la mort, le bonheur et la calamité ; choisis la vie ! et tu vivras, alors, toi et ta postérité. »
Le choix sans cesse s’opère au sein de cette tension existentielle : « Ou bien Dieu ; et, comme l’Evangile le déclare, ou bien s’attacher à lui, ou bien le mépriser. » (p. 310) On songera ici à Camus, qui fait du suicide la question philosophique première, dans Le mythe de Sisyphe : « Mais Dieu, qui ne meurt pas, est plus proche de toi que deux amants ne le sont entre eux, lui, ton créateur et ton nourricier, lui en qui tu as la vie, le mouvement et l’être, lui dont la grâce te dispense toutes choses. » (p. 311) Ce que Kierkegaard nomme « obéissance inconditionnée », c’est l’unité de la vie, qui implique « une totale insouciance » (p. 315), mais aussi la plénitude : « Je l’ai dit, la certitude de sa perte troublerait un homme ; il ne réaliserait pas les virtualités pourtant déposées en lui, même si la plus courte existence lui était départie. ‘Pourquoi essayer, dirait-il, à quoi bon ?’ Ou encore : ‘A quoi cela me servirait-il ?’ Il ne donnerait pas toute sa mesure, mais chétif et ingrat, il se rendrait coupable de succomber l’instant d’avant. Seule l’obéissance inconditionnée peut de façon exacte et inconditionnée rencontrer ‘l’instant’ ; seule, elle peut le mettre à profit, inconditionnellement indifférent à l’instant suivant. » (p. 316) Ici affleure l’opposition biblique entre Jacob, qui accepte, et endosse, sa tâche vitale en sa dimension spirituelle, et Esaü, qui, être pour la mort, s’en détourne.

Plénitude implique simplicité, et cette dernière s’oppose à l’équivoque : « voilà la proie qu’épie le regard perçant de Satan » (p. 320). Le péché, conclut Kierkegaard, c’est ce qui brise l’harmonie du monde. Seule l’unité mène à la joie, que Kierkegaard considère dans son troisième discours.

« Or dans la nature le lis et l’oiseau enseignent la joie qui s’y trouve toujours et jamais ils ne sont dans l’embarras où tombe parfois un maître humain qui possède couchée sur le papier ou dans sa bibliothèque la matière de son enseignement, bref ailleurs qu’en lui-même et non pas toujours en lui-même. Non, là où le lis et l’oiseau enseignent la joie, elle règne toujours, car elle est en eux. » (p. 323) La joie est unité absolue du choix éthique : « Si ce dont on se réjouit n’est rien, alors pourtant que l’on est incroyablement heureux, cela prouve excellemment que l’on est soi-même la joie, et la joie elle-même, comme c’est le cas du lis et de l’oiseau, ces maîtres joyeux qui instruisent de la joie parce qu’ils sont inconditionnellement joyeux, sont la joie elle-même. Car celui dont la joie dépend de certaines conditions n’est pas la joie elle-même ; sa joie est celle de ces conditions et en dépend. Mais celui qui est la joie même est inconditionnellement joyeux, comme, inversement, celui qui est inconditionnellement joyeux est la joie même. » (p. 324)

JPEG - 23.3 ko
Roger van der Weyden, L’Annonciation, détail.

La joie consiste donc en une capacité du sujet à être et n’a rien à voir avec les circonstances. Le lis et l’oiseau « sont en eux-mêmes la matière de leur enseignement » (p. 325). Le silence ne scinde pas l’instant présent : « Leur joyeux enseignement, confirmé par leur vie, est en un mot le suivant : il y a un aujourd’hui qui est, et un accent infini caractérise ce est ; il y a un aujourd’hui, et il n’y a aucun, absolument aucun souci du lendemain ou du matin suivant. Ils ne témoignent pas ainsi de légèreté, mais manifestent la joie de leur silence et de leur obéissance. Car lorsqu’on se tait dans le silence solennel qui règne dans la nature, le lendemain n’a pas ombre d’existence. »
Pour trouver la joie, l’être humain se délivrera du « souci » (p. 329) par le « recueillement » dans la « souplesse de l’inconditionné » (p. 328). C’est en cette dialectique de l’instant et de l’éternel que se choisit, non dans la dualité de la tristesse, mais dans l’unité de la joie, la vie : « alors il y a pour toi un aujourd’hui qui ne prend jamais fin, un aujourd’hui où tu peux éternellement devenir toi-même présent. Que le ciel s’écroule, que les astres changent leur position dans le bouleversement de l’univers, que l’oiseau meure et que le lis se dessèche : ta joie dans l’adoration, et toi-même en ta joie, vous n’en subsistez pas moins et dès aujourd’hui à toute ruine. » (pp. 330-331) Le paradis d’aujourd’hui même est : « Le lis et l’oiseau ne vivent qu’un jour, un jour éphémère, et ils sont pourtant la joie ; car je l’ai montré, ils sont justement aujourd’hui, ils sont eux-mêmes présents en ce jour. » (p. 331) L’individu, en sa singularité, est l’instant présent qui, s’il le vit de façon « inconditionnée », donc absolue, est la petite porte qui s’ouvre sur l’éternel.

Kierkegaard écrit, dans Crainte et tremblement (1843), expliquant la tension du choix individuel : « Comment Abraham exista-t-il ? Il crut. Voilà le paradoxe par lequel il reste sur le sommet et qu’il ne peut expliquer à nul autre : le paradoxe, en effet, consiste en ceci qu’il se met, comme individu, en rapport absolu avec l’absolu. Y est-il autorisé ? Son autorisation constitue à son tour le paradoxe car, s’il l’est, il ne saurait l’être en vertu de quelque chose de général, mais en vertu de sa condition d’individu. » Crainte et tremblement, pp. 118-119)
Cette adhésion au présent peut être décrite comme foi : « Aussitôt que je me trouve en dehors de mon entendement religieux, je me sens comme doit se sentir un insecte avec lequel jouent les enfants, car il me semble que l’existence a agi d’une manière aussi impitoyable avec moi ; aussitôt que je me trouve dans mon entendement religieux, je comprends que cela, précisément, a une importance absolue pour moi. Ce qui dans un cas précis est une plaisanterie affreuse, est en un autre sens le sérieux le plus profond. » (Etapes sur le chemin de la vie, pp. 295-96) L’extériorité s’oppose à l’intériorité, l’aliénation au choix du sujet. En ce sens, le stade éthico-religieux consiste en une pleine adéquation de l’individu à lui-même en sa singularité, non comme « parangon » ou comme « prototype », mais comme unité d’être. « La personnalité a son centre en elle-même, et celui qui ne se possède pas soi-même est excentrique. » (Ou bien… ou bien…, p. 518) Dans l’univers esthétique, l’être est toujours excentrique : « Celui qui vit esthétiquement attend tout du dehors. C’est de là que vient l’angoisse maladive avec laquelle beaucoup de gens parlent de ce qu’il y a de terrible dans le fait qu’ils n’ont pas trouvé leur place dans le monde. Qui nierait ce qu’il y a de réjouissant dans la pensée d’avoir réussi à cet égard ? mais une telle angoisse montre toujours que l’individu attend tout de la place, rien de lui-même. » (Ibid., p. 533)

En ce sens, l’inquiétude, l’affairement, le souci ininterrompu du lendemain au mépris du présent insouciant tiennent du divertissement et de l’aliénation. Le sujet se définit par rapport aux objets de son désir. En lui-même, il n’est rien, et abdique sa responsabilité. La liberté se définit ici comme choix individuel inconditionné se démarquant de toute forme de dualité – utilité et utilitarisme, souci rongeant l’être pour la mort, conception du temps comme seule extériorité destructrice, etc.
Le stade esthétique, univers fini de l’immédiat (« la condition qui s’y rapporte se trouve dans l’individu lui-même, mais sans être posée par la volonté de l’individu lui-même » Ibid, p. 483), trouve son plein épanouissement dans la mélancolie, « hystérie de l’esprit » (Ibid., p. 487), dont Néron, selon Kierkegaard, est le prototype. « Son âme est languissante, il n’y a que les plaisanteries et les jeux d’esprit qui soient capables de le mettre en haleine pour un instant. Mais ce que le monde en possède est épuisé et, cependant, il ne peut pas respirer si cela s’arrête. Il pourrait abattre l’enfant devant les yeux de sa mère afin de voir si son désespoir ne peut donner à la passion une expression nouvelle qui soit capable de le divertir. S’il n’était pas l’empereur de Rome, il finirait peut-être ses jours par un suicide ; car, en vérité, il y a deux manières d’exprimer la même chose : que Caligula souhaite que les têtes de tous les hommes se trouvent sur un seul cou afin de pouvoir anéantir le monde entier par un seul coup, ou qu’un homme se donne la mort lui-même. »
Baudelaire fait écho à ces remarques dans les dernières strophes de son adresse « Au lecteur », dans Les Fleurs du Mal :
« Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
Dans la ménagerie infâme de nos vices,

Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde ;

C’est l’Ennui ! – l’œil chargé d’un pleur involontaire,
Il rêve d’échafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur. ce monstre délicat,
– Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère ! »

Kierkegaard dénonce une vie sans continuité, à la merci de la première séduction : « en d’autres circonstances tu l’es et à tous égards prêt à servir » (Ou bien… ou bien…, p. 493) L’oisiveté, désespoir de l’esprit, est de même nature que son contraire, le travail forcené, sur impulsion, et non « patiemment voulu » : « Toutefois, l’esprit ne permet pas qu’on blasphème contre lui, il se venge de toi, il te lie dans les chaînes de la mélancolie. Mon jeune ami, voilà le chemin à suivre pour devenir un Néron, à moins qu’il y ait dans ton âme un sérieux originel, une profondeur innée en ton esprit, une générosité dans ton âme – et à condition que tu sois empereur à Rome. » (p. 499)

Il ne s’agit pas pour Kierkegaard d’opposer au dogme du travail une quelconque paresse du lis et de l’oiseau, mais de mettre en garde son lecteur contre l’irresponsabilité esthétique – l’excentricité de l’immédiat, source de violence (et si l’on y songe, l’histoire du vingtième siècle ne paraît pas lui donner tort). Contre l’abstraction du devenir hégélien, pure extériorité escamotant l’individu, il ancre sa dialectique existentielle dans l’instant, le sujet et sa singularité au sein de la tension de la vie et de l’éternel. Comme tout poète du réel, et non de la fiction, il puise au silence le souffle de la voix, ouvrant sur un infini qui donne sens à l’existence, en soi. « L’individu a sa téléologie en lui-même, il a la téléologie intérieure, il est lui-même sa téléologie ; son ‘Soi’ est alors le but vers lequel il aspire. Ce ‘Soi’ n’est cependant pas une abstraction, mais absolument concret. Dans le mouvement vers soi-même il ne peut alors prendre aucun attitude négative envers son entourage, car son ‘Soi’ serait et resterait une abstraction ; son Soi doit s’ouvrir d’après toute sa concrétion, mais les facteurs qui sont destinés à intervenir activement dans le monde appartiennent également à une concrétion. » (p. 550)
Telle est, dans la tension induite par l’alternative que connaît l’être humain, l’insouciance de l’oiseau et du lis des champs, insouciance contraire à cette violence suscitée par la mélancolie esthétique : « La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent en des greniers, et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas plus qu’eux ? »

Choisir la vie, c’est aussi en mesurer la valeur et exalter la confiance – reconnaître en chacun la « concrétion » de l’être qui se révèle au paradis d’aujourd’hui, saisir le temps pour le faire sien à l’instant présent. Il est deux sortes de paroles : celle que guide le souci et qui scinde l’individu ; celle qui monte du silence, du sérieux existentiel, et qui est un « avantage ». On parlera donc d’un bon usage du temporel à des fins de liberté et d’unité. Ni l’oisiveté ni le travail forcené ne répondent à cette exigence. L’acte vrai scelle le choix de soi-même qui écarte le désespoir et la mélancolie, ainsi que la violence qu’ils engendrent.

Il est difficile de parler de paresse à propos de Kierkegaard qui a tant écrit – de façon compulsive, disent certains. Il est vrai que l’oisiveté ne semble pas avoir été son fort. Son œuvre est l’acte qui manifeste ce choix éthique dont il parle et qui redonne voix à la puissance intérieure et singulière qui anime tout un chacun. Le choix de l’instant est le choix de l’œuvre, en la « concrétion » de l’être et du réel.

JPEG - 15.9 ko
Tapisserie de la Dame à la licorne, le goût (détail).

Ouvrages cités :

Sören Kierkegaard, Ou bien… ou bien… (1843). Traduit du danois par F. et O. Prior et M. H. Guignot. Introduction de F. Brandt. Paris : Tel Gallimard, 1984.
Crainte et tremblement (1843). Traduit du danois et présenté par Charles Le Blanc. Paris : Rivages Poche, 1999.
Etapes sur le chemin de la vie (1845). Traduit du danois par F. Prior et M. H. Guignot. Paris : Tel Gallimard, 1979.
Œuvres complètes, 16 (1848-49). Traduction de P.-H. Tisseau et E.-M. Jacquet-Tisseau. Introduction de Jean Brun. Paris : Editions de l’Orante, 1971.


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page