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Le corbeau dans sa réalité

29 avril 2012

par Anne Mounic

Vincent Van Gogh, "Champ de blé aux corbeaux" (détail). Huile sur toile.Bernd Heinrich, biologiste et universitaire, ayant occupé quelques-uns de ses hivers, dans le Maine, à observer les corbeaux, en rapporta un ouvrage passionnant, Ravens in Winter, Corbeaux en hiver, publié en 1990. Ayant auparavant, l’été, étudié le comportement des bourdons, il avait aperçu deux corbeaux, qu’il supposait oiseaux solitaires, se comporter selon une autre norme : « Ils partageaient une nourriture précieuse, et ceux qui en avaient, semblait-il, donnaient à ceux qui se trouvaient dans le besoin. C’est l’attitude la plus à gauche que j’aie jamais entrevue dans un système naturel. » [1] Cette rencontre aiguisa sa curiosité et son esprit scientifique. « Il est étonnant qu’on puisse voir quelque chose tous les jours sans cependant le remarquer. A de nombreuses occasions au fil des années, comme bien d’autres en un millénaire, j’avais vu des groupes de corbeaux se nourrir d’une carcasse de cerf ou d’orignal, mais personne n’avait remarqué combien c’était étrange. [...] Pourquoi les corbeaux partageaient-ils ? »
Ainsi, par une température descendant parfois au-dessous de trente-cinq degrés, Bernd Heinrich se posta en observation, dans la neige et la solitude. C’est au Corvus corax qu’il s’intéresse. Membre de la famille des corvidés (liés aux oiseaux de paradis), il se trouve en Europe, en Asie et en Amérique du Nord. Dans l’Arctique, les Inuits prévoient l’arrivée des caribous lorsqu’ils aperçoivent les vols de corbeaux qui les précèdent. On trouve à Lascaux une représentation du corbeau, présent également dans la mythologie nordique (voir l’article de Didier Lafargue). En Irlande, on l’associe à la sagesse (la « sagesse du corbeau »). Bernd Heinrich cite également quelques traces de cet oiseau dans la littérature vieil-anglaise (du septième siècle à 1066). Dans le poème concernant Judith (vers 205-211), il y est « le sombre corbeau, l’oiseau avide de massacres » [2]. On le retrouve dans La bataille de Brunanburh : « Ils laissèrent derrière eux, pour se délecter des cadavres, l’oiseau paré d’ombre, le noir corbeau, au bec cornu. » Il apparaît dans Beowulf (vers 3021-27), comme « le corbeau noir, avide de ceux qui sont condamnés ». Heinrich note qu’en anglais « ravenstone » désigne un lieu d’exécution. [3] L’O.E.D. lui donne aussi « gibet » comme synonyme.
Par contre, dans la Bible (1Rois 17), le prophète Elie qui a prédit la sècheresse est nourri par les corbeaux (voir l’article de Christian Lippinois). Le passage de la Genèse concernant le Déluge est peut-être plus ambigu. En tout cas, l’usage des oiseaux par les marins pour repérer la terre serait attestée de longue tradition. Le corbeau est souvent lié à l’origine du monde. Bernd Heinrich fait état de persécutions en Amérique et en Angleterre. Son statut s’avère donc extrêmement ambigu.

Dans un premier temps, l’observateur remarque que le cri du corbeau se module en différents appels au moment où les oiseaux dénichent de la nourriture. Il montre ensuite que ces oiseaux ne sont pas seulement des charognards, mais peuvent aussi chasser. Toutefois, face au cadavre d’un animal, ils montrent une très grande circonspection, assez difficile à élucider. Bernd Heinrich établit une corrélation entre la façon de se nourrir et le mode de vie, solitaire ou en groupe. Mais cette idée reste à prouver. Il lui faut, avec beaucoup de patience, marquer les oiseaux. Pour ce faire, il est nécessaire de les attirer dans un piège de sorte à les capturer. La nourriture constitue l’appât. « Mais la principale raison pour l’alimentation prolongée, naturellement, tient à la tentative d’accoutumer les oiseaux à pénétrer dans l’espace clos. De même que les humains, ils ne montrent aucune hésitation du tout à se comporter de la façon la plus téméraire pourvu que les autres se comportent de façon semblable. Si un groupe entre dans le piège, les autres suivent comme s’il n’y avait nulle part d’autre où demeurer. » [4] Et, au petit matin, en plein mois de janvier, dans le froid et la neige, Bernd Heinrich actionne le dispositif qui referme la cage.
« Je regarde hors de mon trou. Les corbeaux volent frénétiquement à l’intérieur du piège ‒ ils doivent être près de quarante. Ceci constitue probablement le moment le plus passionnant de toute ma carrière scientifique, parce que maintenant j’ai les moyens de réunir les données en vue de résoudre cette étonnante énigme qui m’a coûté davantage de temps et d’effort qu’aucune recherche jusqu’à maintenant. » [5]
Il suffit désormais de distinguer chaque oiseau d’une couleur. « Quand mon assistant, Steve Smith, ou moi, entrons dans la cage, les oiseaux, d’un coup d’aile, se réfugient dans le coin opposé, s’entassant tous en une masse noire, grouillante. Tous se montrent dociles, mais ils mordent quand vous les saisissez. Nous les attrapons l’un après l’autre à la main, les plaçons, chacun, dans un sac de toile, sortons les sacs et portons les quarante-trois individus sous toile dans une pièce sombre du refuge. » [6] Dès qu’ils sont mesurés, pesés, équipés, les oiseaux sont relâchés. « Une fois prêts, les corbeaux s’envolent d’une aile rapide, éparpillent quelques fèces liquides, secouent brusquement la tête, jettent des coups d’œil en arrière dans toutes les directions, en silence. » Deux d’entre eux, un adulte et un jeune corbeau, sont équipés d’un émetteur radio. A sa grande surprise, l’équipe d’étudiants qui assiste Bernd Heinrich constate que les oiseaux mangent volontiers le morceau de viande qui leur est proposé. Il serait donc possible de les apprivoiser pour les étudier en captivité.
Pour l’instant, le biologiste observe les oiseaux qui ne sont plus anonymes et note leur comportement à l’égard de la nourriture. Pour les jeunes corbeaux, la nourriture est liée à l’appel. « Comme d’ordinaire, avant qu’ils ne se nourrissent, il se trouve toujours un oiseau qui fait office de ‘hurleur’. » [7] L’appel de nourriture de l’oisillon à l’égard des parents se transforme en ce cri suscité par la découverte d’une carcasse, cri qui occasionne le rassemblement des jeunes corbeaux. Ils se protègent ainsi des adultes. « Tandis que les jeunes corbeaux se nourrissent, un couple d’adultes non marqués se présente, arpentant les lieux d’un air fier, le bec dressé. Les jeunes se ramassent, s’ébouriffent et poussent des cris d’apaisement. Quelques-uns même se couchent sur le flanc au moment où approchent les adultes. L’un d’eux, plus encore, roule sur le dos comme un chiot devant son maître. » Dix-neuf oiseaux supplémentaires sont encore marqués, ce qui permet d’établir un recensement par âge, la plupart des oiseaux appelés pour partager une carcasse étant des jeunes. « Il est difficile d’expliquer pourquoi et comment les oiseaux se rassemblent sans savoir qui se rassemble. » [8] Et Bernd Heinrich conclut ce chapitre par ces réflexions, pertinentes à notre époque où le désintéressement de la recherche n’est plus admis : « Sur le chemin du retour, nous faisons halte à Saint Johnsbury, au petit restaurant, pour tourner dans notre tête et digérer les événements. Nous nous demandons comment quiconque peut s’intéresser à toutes ces choses ordinaires et souvent artificielles qui paraissent absorber tant de gens, quand la nature se montre si passionnante et à portée.
Nous observons que cet enthousiasme se mérite âprement, nécessitant une énergie et une obstination terribles. Il faut parfois se consacrer sans relâche à la tâche avant de pouvoir en apprécier l’unique intérêt.
Ensuite, nous tentons de justifier nos actes en donnant l’impression qu’on leur trouvera un débouché « utile », mais, en vérité, nous agissons parce que cela nous plaît. La nature est un spectacle ‒ l’un des plus beaux sur terre. Et cet argument n’est pas insignifiant, car qu’est-ce que la vie, sinon ce plaisir ? Je pense que la plus grande contribution que nous puissions apporter serait de rendre la vie plus intéressante. » [9]

Affinant son observation, le chercheur montre que les groupes de jeunes corbeaux appellent par leurs cris leurs homologues pour faire face par leur nombre aux couples d’adultes qui contrôlent le territoire. En petits nombres, ils n’appellent pas et se nourrissent furtivement. Quant aux adultes, s’ils appellent, c’est pour éloigner les jeunes oiseaux. La comparaison avec les corneilles, animaux paisibles, établit que les corbeaux adoptent ces attitudes du fait de leur tempérament agressif. « Les corbeaux partagent parce qu’ils sont agressifs. » [10] Ils s’occupent aussi à cacher la nourriture, comme l’avait d’ailleurs signalé Dickens en parlant de ses propres corbeaux dans sa préface de 1849 à Barnaby Rudge (voir article).
Au chapitre « At the Nest » (« Au nid »), Heinrich nous décrit les petits (« Trembling featherless elbows in the nest’s filth / Un tremblement de coudes dépourvus de plumes dans la crasse du nid », nous dit Ted Hughes. Voir « Le corbeau ou le possible de la parole ») dans le nid de branchages : « Dans le nid se trouvent quatre jeunes corbeaux, qui ont de cinq à huit jours. (Il est courant qu’un œuf n’éclose pas.) L’aîné commence à peine à voir sortir l’extrémité de ses plumes sur ses ailes encore minuscules, mais ils ont tous encore un petit bec frangé de blanc et l’épiderme, rose, à nu, sur lequel se profile l’« ombre de quatre heures » du plumage sombre à venir, qui se dressera bientôt en menues pennes. La plupart du temps, leurs yeux sont clos, mais ils s’agitent beaucoup, comme insomniaques. L’un des petits se tient presque sans cesse bouche bée, la muqueuse rose et vive, et les yeux clos. En plus de remuer et de laisser retomber leur tête les uns sur les autres ou sur le rebord du nid, l’un d’eux étire le cou de temps à autre et baye aux corneilles, comme dans l’attente de nourriture. Peut-être rêve-t-il. Quand ils ne bougent pas, ils se blottissent les uns contre les autres, superposant leurs cous, et le monticule se soulève d’un souffle commun. » [11] Les petits ont les yeux bleus ; les adultes, des yeux brun foncé. La femelle leur lisse les plumes, ce qui semble leur faire plaisir, car ils émettent de petits bruits de contentement. Les corbeaux disposent d’ailleurs d’un langage adapté aux différentes situations de l’existence et aux humeurs qu’elles engendrent. Ils chantent également.
Les mâles doivent, pour se nourrir et nourrir leur famille (la femelle et les petits), faire preuve de courage. Il leur faut en effet dominer leur territoire, se garder des autres prédateurs et déceler les possibles sources de nourriture d’un œil exercé. Le corbeau mâle exhibera ces capacités durant les parades nuptiales. Le courage est la qualité qui distincte l’adulte de l’oiseau non encore parvenu à maturité. La population des corbeaux se divise entre ceux qui possèdent un territoire et vivent en couple, ‒ des « aristocrates », nous dit Bernd Heinrich ‒, et ceux qui demeurent sans attaches. « Etant donné l’équilibre des risques et des gains, les errants et ceux qui sont attachés à un territoire paraissent en conflit, mais peuvent à long terme réellement s’entraider. Les détenteurs du territoire, hautement dominants, peuvent se nourrir de tout appât que trouvent les vagabonds et qu’eux-mêmes auraient pu ne pas repérer ; jamais ils ne sont exclus. En vérité, sous couvert de la foule, ils peuvent même se nourrir des filons du voisin, dont ils n’auraient pas vent sans l’activité de la multitude, et auxquels ils n’auraient pas autrement accès seuls. En outre, dans les périodes difficiles, les couples de résidents peuvent abandonner leur territoire et rejoindre alors le groupe des errants. » [12]
S’apercevant qu’il lui faut aussi, pour parfaire sa recherche, étudier des corbeaux en captivité, notre chercheur émet cette remarque : « Quand vous tenez un sujet de recherche qui vous passionne, impossible de l’abandonner pendant des mois dans l’attente de fonds non assurés. Les fondations détestent ce qui présente un caractère risqué (c’est-à-dire intéressant). Si d’autres n’ont pas entrepris une semblable recherche, la vôtre passe pour inintéressante ou infaisable. Ainsi je ne puis attendre les fonds pour construire le site. » [13] Il s’aperçoit alors que certains oiseaux, dominants, ceux qui crient, conduisent les autres à la nourriture dont ils ont peur. Ces oiseaux dominants deviennent vite « populaires » et puissants. Un corbeau peut commencer à courtiser durant son premier automne, à l’âge de six mois, mais l’accouplement ne se fait que plus tard, quand il atteint au moins trois ans. « La parade nuptiale advient à tout moment de l’année pour les oiseaux dominants non encore accouplés, mais les oiseaux de statut inférieur sont écartés de la reproduction par ceux qui les dominent. » [14] Ainsi la capacité à détecter la nourriture et à y convier les autres détermine-t-elle chez les corbeaux leur statut « social » : « Selon ce schéma, les jeunes corbeaux quittent le nid pour errer. Grégaires, ils rejoignent d’autres jeunes oiseaux pour partager habitat et nourriture et trouver une séduisante compagne. Un corbeau célibataire qui trouve de la nourriture en convie d’autres de même statut à le rejoindre au banquet, non seulement gagnant et sauvegardant par là même l’accès à la nourriture, mais accroissant peut-être aussi son propre statut et démontrant sa capacité en tant que futur chef de famille chargé d’âmes. Voici un système élégant, simple et magnifique, paré de détails complexes et de subtilité. Autant que je sache, aucun animal ne déploie un semblable modèle. » [15]

Bernd Heinrich soulève par son étude passionnée et passionnante une autre question : recherche et empathie. Peut-on étudier quoi que ce soit si l’on ne pénètre pas son sujet dans une sorte d’intériorité communicative ? Peut-être reviendrons-nous sur cette question dans le numéro 14 de Temporel, où il sera question de l’empathie. En tout cas, lisant Ravens in Winter, on se prend de sympathie pour le chercheur et pour les individus qu’il étudie.

Notes

[1Bernd Heinrich, Ravens in Winter. London : Barrie & Jenkins, 1990, p. 12.

[2Cité par Bernd Heinrich, op. cit., p. 22.

[3Ibid., p. 23.

[4Ibid., p. 192.

[5Ibid., p. 195.

[6Ibid., p. 196.

[7Ibid., p. 217.

[8Ibid., p. 220.

[9Ibid., pp. 220-21.

[10Ibid., p. 225.

[11Ibid., pp. 233-34.

[12Ibid., p. 278.

[13Ibid., p. 287.

[14Ibid., p. 312.

[15Ibid., p. 313.


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