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Le corbeau dans la fable

29 avril 2012

par Anne Mounic

Jean-Jacques Grandville, "Le corbeau et le renard". « Maitre Corbeau sur un arbre perché » [1], ainsi débute la fable la plus connue de Jean de La Fontaine, deuxième du Livre I, les Fables ayant été publiées pour la première fois en 1668. La Fontaine compte deux prédécesseurs, le fabuliste latin Phèdre (16 avant J.-C. - 50 après J.-C., environ) et, bien sûr, Esope, qui aurait vécu au sixième siècle avant J.-C. Deux autres fables concernent le corbeau : « Le corbeau voulant imiter l’aigle » [2] et « Le corbeau, la gazelle, la tortue et le rat », fable dédiée à Madame de la Sablière, à laquelle La Fontaine adressa un discours [3] dans lequel il s’élève contre la théorie cartésienne de l’animal-machine.

« Que ces Castors ne soient qu’un corps vide d’esprit,
Jamais on ne pourra m’obliger à le croire ».

La fable II du Livre I, « Le corbeau et le renard », si célèbre, répond à la fable 165 d’Esope [4]. Le mot grec est korax. Il tient dans son bec de la viande ; le renard lui dit que nul ne serait mieux fait pour être le roi des oiseaux s’il avait de la voix. « O corbeau, si tu avais aussi du jugement, il ne te manquerait rien pour devenir le roi des oiseaux », déclare le renard. Conclusion : « Cette fable est une leçon pour les sots. » La Fontaine transpose manifestement l’incident à la cour ou dans les salons, et c’est le renard lui-même qui énonce la leçon tout entière.
La fable XVI du Livre II, « Le corbeau voulant imiter l’aigle », s’inspire de la fable 5 d’Esope, « L’aigle, le choucas et le berger » [5]. Le corbeau, impressionné par l’aigle, désire lui aussi s’emparer d’un mouton. Le fabuliste a de la suite dans les idées :

« La Moutonnière créature
Pesait plus qu’un fromage ».

Le « pauvre animal » est pris au piège de la toison « mêlée à peu près de la même façon / Que la barbe de Polyphème ». Et La Fontaine de conclure :

« Il faut se mesurer, la conséquence est nette :
Mal prend aux Volereaux de faire les Voleurs. »

Puis il modifie son point de vue, de celui qui attaque à celui qui pâtit :

« L’exemple est un dangereux leurre :
Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands Seigneurs ;
Où la Guêpe a passé, le Moucheron demeure. »

Chez Esope, le choucas (koloios) est « pris d’émulation », ce qui suscite l’ironie du berger : « Autant que je sache, moi, c’est un choucas ; mais, à ce qu’il prétend, lui, c’est un aigle. » La leçon est énoncée de la sorte : « C’est ainsi qu’à rivaliser avec les puissants non seulement vous perdez votre peine, mais encore vous faites rire de vos malheurs. » En cette cohabitation du monde humain et du monde animal dans la fable, on sent bien, chez Esope comme chez La Fontaine, qu’on est loin de toute idée d’animal-machine.

La Fable XV du Livre XII, « Le corbeau, la gazelle, la tortue et le rat », débute par une adresse à la dédicataire, qui protège La Fontaine, ancien ami de son mari, à partir de 1672 ou 1673. Comme dans le Discours, il l’associe à la déesse Iris, qu’il place au-dessus de Junon elle-même. Vient ensuite la fable, qui illustre la parfaite amitié et coopération des quatre animaux en leurs efforts pour se défendre de l’homme. Dans cette fable, le corbeau est avisé ; il sait parer au plus pressé et imaginer les conséquences de ses décisions. « Il avait trop de jugement », nous dit le fabuliste. Le corbeau sait avertir à temps du danger. Il fait « Office d’Espion, et puis de Messager ».

Chez Esope, nombre de fables ont pour protagonistes choucas, corneilles ou corbeaux. Dans la fable 160, « Le choucas et le renard » [6], le second met le premier, qui attend que mûrissent les figues, en garde contre l’espérance, qui ne nourrit pas son monde. « Cette fable s’applique au convoiteux. » La fable suivante, « Le choucas et les corbeaux » [7] incite à ne pas se séparer de ses semblables ; le choucas allant rejoindre les corbeaux se voit rejeté et ne peut plus revenir chez les siens, qui le rejettent à leur tour. « Il arriva ainsi qu’il fut exclu de la société des uns et des autres. » Dans la fable 162, « Le choucas et les oiseaux », celui-ci, appelé avec tous les oiseaux à comparaître devant Zeus pour que ce dernier leur désigne un roi, se rendant « compte de sa laideur », se pare des plumes empruntées à tous les autres oiseaux ; il devient alors le plus beau. Zeus s’apprête à le nommer roi, mais les autres oiseaux lui ôtent toutes les plumes volées : « Il en résulta que le choucas dépouillé se retrouva choucas. » La leçon incite à ne pas faire de dettes.
La fable 163, « Le choucas et les pigeons » [8], offre une variante de la fable 161, mais cette fois-ci, le choucas se mêle aux pigeons, car ces derniers sont bien nourris. La morale met en garde contre la convoitise. La suivante, « Le choucas échappé », montre que pour échapper à de « médiocres dangers » on risque de se jeter dans des « périls plus redoutables ». L’oiseau, lié à la patte par un fil de lin et donné à un enfant, veut en effet fuir le monde des hommes, mais le fil s’étant pris dans les branches, il ne peut plus s’envoler et se voit « sur le point de mourir ».
La fable 166, « Le corbeau et Hermès » [9], vise l’ingratitude. Le corbeau oublie sa promesse à Apollon qui l’a sauvé d’un piège. Pris dans un autre piège, il s’en remet à Hermès, qui refuse de se fier à lui. Dans « Le corbeau et le serpent », l’oiseau attrape un serpent pour s’en nourrir, mais celui-ci le mord. « Je suis bien malheureux d’avoir trouvé une aubaine telle que j’en meurs. » Quant au « Corbeau malade » [10], il ne peut compter sur aucun dieu pour lui venir en aide, tant il a dérobé de viande.

La corneille (korônê) apparaît dans les fables 170, « La corneille et le corbeau » et 171, « La corneille et le chien » [11]. Jalouse du corbeau capable de donner des présages, le corneille se poste sur un arbre et crie, mais les voyageurs se moquent d’elle. La morale offre une variante du choucas, ou du corbeau, voulant imiter l’aigle.
La corneille invite un chien au sacrifice qu’elle offre à Athéna. Celui-ci s’étonne qu’elle dépense ainsi son bien puisque la déesse la hait au point d’ôter toute créance à ses présages. Celle-ci lui explique que justement, elle se comporte de la sorte pour qu’Athéna se réconcilie avec elle. « C’est ainsi que beaucoup de gens n’hésitent pas à faire du bien à leurs ennemis, parce qu’ils en ont peur. »

Les fables d’Esope, en prose, énoncent une sagesse populaire, mais témoignent aussi, me semble-t-il, d’une grande empathie avec ce monde animal si bien observé dans ses traits caractéristiques qu’on se plaît à y reconnaître des habitudes humaines. La Fontaine fait œuvre de poète. Le moraliste en lui porte un regard amusé sur le monde, mais ne juge pas de façon péremptoire. On pourrait même dire que la fable procède à une miniaturisation du propos. A la fin de « Le corbeau, la gazelle, la tortue et le rat », La Fontaine écrit qu’il pourrait écrire très longuement sur ce sujet :

« J’en ferais, pour vous plaire, un Ouvrage aussi long
Que l’Iliade ou l’Odyssée.
Rongemaille ferait le principal héros,
Quoiqu’à vrai dire ici chacun soit nécessaire. »

La fable conduit l’héroïsme dans le monde des petites gens. Rongemaille, le rat, est capable de hauts faits. S’il existe une hiérarchie parmi les animaux de la fable, cette dernière vise à déjouer les travers de la souveraineté et de l’orgueil. Le fabuliste ne se coupe pas de la réalité sensible ; il invite même à l’empathie. Un défaut, vu à travers une figure animale, porte moins à conséquence. On voit le monde humain avec plus d’indulgence. La figure animale évite le tragique, même quand le vieux chat refuse de pardonner à la jeune souris. [12]

Gustave Doré, "Le corbeau et le renard".

Notes

[1Jean de La Fontaine, Fables (1668). Présentées par Alain-Marie Bassy. Paris : Garnier-Flammarion, 1995, p. 76.

[2Ibid., p. 111.

[3Ibid., p. 287.

[4Esope, Fables. Texte établi et traduit par Emile Chambry. Paris : Belles Lettres, 1985, p. 73.

[5Ibid., p. 5.

[6Ibid., p. 70.

[7Ibid., p. 71.

[8Ibid., p. 72.

[9Ibid., p. 73.

[10Ibid., p. 74.

[11Ibid., p. 75.

[12Jean de La Fontaine, « Le vieux chat et la jeune souris », Fables, op. cit., p. 342.


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