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Le canari de Katherine Mansfield, « oiseau blessé ».

27 septembre 2006

par Vincent O’Sullivan

LE CANARI

Quand on lit, pour l’année 1922, la correspondance et les carnets de Katherine Mansfield, il devient plus clair encore que durant les années précédentes que son souci dominant n’était pas simplement de recouvrer la santé, mais d’évaluer l’expérience, de définir de façon satisfaisante sa propre réalité. Comme elle l’écrivait dans un carnet au début de février : « Il me faut guérir mon être avant d’aller bien. » (KMN, 324) Cette pensée ne la quitta pas durant une année où, d’abord en Suisse, elle alla ensuite passer quatre mois à Paris pour un traitement nouveau, mais inutile médicalement, avant de retourner à Sierre, de demeurer deux mois à Londres pour revenir à Paris et tout miser sur un dernier coup de dés : l’Institut de Gurdjieff pour l’harmonieux développement humain à Fontainebleau, où elle mourut le 9 janvier 1923. Les biographes de Mansfield s’empêtrent en des propos de « renouveau spirituel » et ont du mal à accepter ses quelques derniers mois. On invoque l’hypothèse du désespoir pour expliquer sa décision d’intégrer une communauté composée en majeure partie de Russes désillusionnés et exilés du fait du bolchevisme, formant un groupe désireux de se soumettre au mysticisme douteux de Gurdjieff. Un tel état de fait répugne au pragmatisme anglo-saxon. Pour Mansfield elle-même, la décision fut très nette.

« Le monde tel que je le connais ne m’est d’aucune joie et j’y suis inutile. Les gens n’y existent presque pas. Je vois ce monde comme un songe et ses habitants comme des dormeurs. Je n’ai connu que des moments d’éveil, mais c’est tout. Je veux trouver un monde où ces moments forment une unité. Y parviendrai-je ? Je ne sais pas. Je ne m’en soucie guère. Ce qui m’importe, c’est d’essayer d’apprendre à vivre - vivre vraiment - et en lien avec toute chose - pas isolément (cet isolement est pour moi mortel.) » (LKM II, 260)

La plupart des écrits de Mansfield durant les dix-huit mois qui précédèrent sa mort appartiennent à cette tentative volontaire de gagner rapidement de l’argent pour couvrir les frais médicaux. Une partie des nouvelles produites sont de qualité inférieure. D’autres, comme « La mouche », font partie de ses meilleures. Et il est d’un intérêt particulier de retracer la genèse de la dernière qu’elle acheva : « Le canari ».

Indissociable de ce désir d’une nouvelle unité d’être, d’une résolution de sa division intérieure, est la conviction que son écriture littéraire se heurtait à une impasse. Comme elle le dit à sa cousine, la romancière Elizabeth, Comtesse Russell, dans l’une des dernières lettres qu’elle écrivit : « Je suis fatiguée de mes petits récits qui ressemblent à des oiseaux élevés en cage. » (31 décembre 1922) Auparavant, la même année, elle avait dressé des listes de nouvelles auxquelles elle avait réfléchi et qu’elle avait l’intention d’écrire au cours de 1922, dont un long passage intitulé « Le nid des tourtereaux », qui ne subsiste qu’à l’état de fragment. Elle avait même le projet d’une histoire de mariage qui formerait un triptyque avec « Prélude » et « Sur la baie », mais cela aussi fut abandonné. Bien qu’après la mort de son épouse, John Middleton Murry eût pris bien soin de rassembler ses brouillons et les nombreuses nouvelles qu’elle avait laissées inachevées, il a pu s’en trouver d’autres qu’elle aura détruites. Durant la seconde moitié de l’année, elle a même paru considérer comme plus gratifiant de travailler avec son ami ukrainien S.S. Koteliansky sur des traductions de lettres de Dostoïevski et des souvenirs de Gorky, plutôt que de persévérer en ses propres écrits. Il n’existe, en cette seconde partie de 1922, qu’une nouvelle achevée qui subsiste et c’est un adieu élégiaque à un oiseau en cage désormais réduit au silence.

Cette image-là, et les associations qu’elle véhicule, découlent du hasard d’une remarque au début de l’année. Comme elle le dit à sa vieille amie, le peintre Anne Estelle Drey, elle avait, de sa chambre au sixième étage de l’hôtel Victoria Palace, rue Blaise Desgoffe, « vue sur les fenêtres d’en face - ce que j’adore. C’est si agréable de regarder la belle dame [1] en face rentrer son canari quand il pleut et sortir la jacinthe. » (4 février 1922) Menue observation qu’elle développa quelques semaines plus tard quand elle écrivit à sa cousine Elizabeth, Comtesse Russell, la romancière « Elizabeth » : « La femme qui habite en face possède une cage d’osier pleine de canaris. Comment peut-on vraiment exprimer en mots la beauté de leur vif petit chant qui s’élève, pour ainsi dire, des pierres elles-mêmes. Je me demande à quoi ils rêvent quand elle les couvre le soir et ce que signifie vraiment ce rapide battement d’ailes. » (21 février 1922) Quelques jours plus tard, à nouveau, elle dit à son amie de Londres, peintre elle aussi, Dorothy Brett, que « je pense que la nouvelle que j’écrirai pour toi parlera de canaris. La grande cage en face m’a complètement fascinée. Je ne cesse de penser à eux : leurs sentiments, leurs rêves, la vie qu’ils menaient avant d’être capturés. La différence entre les deux petits, pâles et duveteux, nés en captivité & leurs grand-père et grand-mère qui ont connu les forêts sud-américaines et ont vu la mer immense et parfumée... Les mots ne peuvent exprimer la beauté de cet intense petit chant aigu qui s’élève des pierres elles-mêmes. » (26 février 1922)

Mansfield convertit alors les canaris en une fugitive analogie de son propre enfermement dans la maladie, quand elle dit à Elizabeth au début de juin que « la vérité est que certains vivent en cage et d’autres sont libres. Il vaut mieux accepter sa cage et n’en rien dire de plus. Je le peux. Je le veux. Et je pense qu’il est simplement impardonnable d’ennuyer ses amis avec ceci : ’Je n’en sors pas.’ » (5 juin 1922) Les oiseaux en cage offrent un parfait parallèle de sa propre réclusion, tout comme durant la Première Guerre mondiale, le « champ de bataille » était devenu une façon de parler de ses poumons endommagés.

(Aparté suggestif : tandis que les oiseaux lui offraient l’image de son propre enfermement, elle trouva aussi une plus sinistre comparaison. A la mi-février, moment où elle fut particulièrement malade, elle nota à la hâte dans un carnet : « Les canaris chantent. » tout en écrivant : « la douleur que je ressens dans le dos et le reste, tout cela rend ma prison presque insupportable... je ressemble plutôt à un scarabée pris entre les pages d’un livre, l’entrave étant si puissante qu’on ne peut rien faire sinon de demeurer couché. » (KMN, 326) Sinistre, surtout si on associe cela à l’image récurrente de la mouche qui parcourt les carnets. On pourrait penser, par exemple, à ce moment de 1918 où elle découvrit que depuis plusieurs années, elle souffrait de blennorragie, inscrivant dans son carnet : « Oh, l’époque où je marchais au plafond la tête en bas, escaladais les vitres miroitantes, flottais dans un lac de lumière et traversais d’une traite un rayon étincelant !

Et Dieu d’en haut regarda la mouche tombée dans le pot de lait et vit qu’elle était bonne. Et Chérubins et Séraphins, les plus petits de tous, que ravissent les infortunés, firent résonner leurs harpes d’argent et crièrent d’une voix flûtée : ‘Comme la mouche est tombée, tombée.’ » (Voir Alpers, 289)
Une telle notation annonce la créature tourmentée et pourtant rebelle qui se noie peu à peu dans le flot d’encre de « La mouche », nouvelle écrite à l’hôtel Victoria Palace en février 1922. On peut raisonnablement considérer ces images contrastées de la mouche prise au piège et de la lutte des oiseaux chanteurs en cage pour atteindre beauté et « voix », comme pôles représentatifs de la majeure partie de la pensée de Mansfield en sa dernière année. Ce sentiment d’un destin inflexible, pour ainsi dire, en sa maladie incurable et, à l’encontre, en découlant même, sa posture existentielle définitive et rebelle. Mais ceci est une autre histoire, beaucoup plus longue !)

La nouvelle que Mansfield avait promise à son amie Brett pour sa gentillesse est de nouveau mentionnée au moment où elle retourna en Suisse, en juin. Elle s’enchantait de l’été, de la campagne, des animaux, de l’agréable hôtel quand elle se rendit compte que le traitement médical conventionnel ne pouvait pas faire grand-chose de plus et qu’elle devait « tout risquer » en choisissant Fontainebleau. Ce fut en cet intervalle de rare satisfaction qu’elle écrivit « Le Canari », le 7 juillet. On trouve, au cœur de l’une des plus brèves nouvelles qu’écrivit Mansfield, une aspiration à être, à exprimer une plénitude fugace mais irréfutable. Elle replace dans le Wellington de ses jeunes années les détails de son observation des oiseaux d’une fenêtre en étage donnant sur une rue de Paris, en ce qui est à la fois une célébration et une complainte au regard de cette joie pure, désormais souvenir plutôt qu’expérience. Pour en apprécier la pleine importance biographique, il faut lire cette nouvelle en même temps que le poème sur l’oiseau blessé, écrit durant ces mêmes semaines au même hôtel. Dans la nouvelle, la vive présence de l’oiseau se déduit du deuil de la narratrice face à son absence. Dans le poème, l’écrivain revêt la persona de l’oiseau en péril. (On trouve de nombreux passages dans la correspondance où Mansfield parle de ses poumons comme de ses « ailes ».) Mais considérer ensemble la nouvelle et le poème, c’est entendre la voix créatrice de leur auteur, qui présente et modèle de nouveau la réalité pour la dernière fois. Il s’agit aussi d’une description qui la contrarie. Le souvenir du canari chantant dans sa cage, l’insistance finale de l’autre oiseau : « Je ne suis pas si affreusement blessée », gravissent une échelle d’intention et d’accomplissement qui paraît ne pas suffire ; pourtant, que peut-on demander de plus que d’avoir l’occasion de le déclarer ? De même qu’elle allait être capable de dire, écrivant à Murry une quinzaine de jours avant de mourir, et défendant sa décision de se rendre à Fontainebleau : « ... cet endroit... m’a ôté une chose après l’autre (ces choses ne furent jamais miennes) jusqu’à ce que, à l’heure actuelle, tout ce que je sais soit que je ne suis pas anéantie. » (26 décembre 1922)

L’histoire et le poème furent les derniers éléments littéraires, pourrait-on dire, dont il fallût se débarrasser avant l’absolue pureté existentielle de cette dernière remarque.

Traduction Anne Mounic

version anglaise

Textes cités :
Alpers Antony Alpers, The Life of Katherine Mansfield, 1980
LKM The Letters of Katherine Mansfield, ed. John Middleton Murry, 1928
KMN The Katherine Mansfield Notebooks, ed. Margaret Scott, 1997
Les autres lettres citées vont paraître dans The Collected Letters of Katherine Mansfield, vol. V, ed. Vincent O’Sullivan and Margaret Scott, date encore inconnue.

Notes

[1En français dans le texte


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