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Le Nuage de l’inconnaissance, par Christian Lippinois

29 avril 2012

par Christian Lippinois

Le Nuage de l’inconnaissance : une mystique pour notre temps, Présentation et commentaire de Bernard Durel. Albin Michel (Spiritualités vivantes), 2009.

Le nuage de l’Inconnaissance, ce traité anonyme de la mystique médiévale anglaise du 14ième siècle est une invitation à abandonner toute forme de savoir pour se laisser conduire jusqu’au mystère au-delà de tout nom. En commentant pas à pas ce classique de la mystique chrétienne, Bernard Durel, ce Dominicain formé par ailleurs aux pratique zen, permet de rapprocher le silence de l’intellect proposé par le Nuage des traditions orientales de méditation et de lâcher-prise.

Dans l’introduction, il nous confie : « Après avoir successivement fréquenté bien des lieux et des maîtres — dans la famille, l’école et l’Université, l’Église et l’ordre dominicain —, j’ai choisi de me rapprocher du Nuage de l’Inconnaissance. Car j’ai trouvé dans ce texte la perception la plus juste, la plus ultime de l’état des lieux : impermanence, incertitude, dilution à travers tous les niveaux. Un temps où le bavardage des experts a engendré le scepticisme général, où la maîtrise prométhéenne a donné naissance à une impuissance abyssale. [Notre époque] — celle d’Auschwitz et celle d’Hiroshima — a été couverte de l’ombre d’un "nuage". »

La mystique du Nuage de L’Inconnaissance appartient essentiellement à un temps de détresse, c’est sans doute pour cela qu’elle nous touche aujourd’hui. Le 14ième siècle, est une époque terrible. C’est le siècle de la guerre de Cent Ans, celui de la Grande Peste, qui entraîne des pertes humaines considérables dans toute l’Europe. Partout les rivalités incessantes entre le pape et les souverains font naître des troubles. Les conditions de la Réforme sont déjà largement présentes : corruption, perte de crédibilité de l’Église (il y a deux papes, l’un à Rome, l’autre à Avignon). Cette époque est marquée par une plus grande accessibilité aux textes sacrés, grâce à leurs traductions en latin ou en langues vernaculaires. C’est le cas des écrits mystiques attribués à Denys l’Aréopagite qui forment la référence centrale du Nuage. Cette mystique, explique Bernard Durel (p. 35) « distinguait entre Dieu en lui-même, (ousia) et Dieu dans ses biens, ses manifestations, ses actions (energeia). Dieu en lui-même est inconnaissable, et c’est sur ce socle-là que repose la démarche de notre texte. Être en route vers Dieu en lui-même, c’est être en route vers le « nuage de l’inconnaissance » — chez Eckhart, la « Déité » [...] Le Nuage nous propose un itinéraire pour aller vers l’au-delà de tout (comme d’autres mystiques, par exemple La montée du Carmel de Jean de la Croix) et il faut s’équiper pour ce chemin, d’un équipement différent de celui dont on a besoin pour connaître les énergies de Dieu. »

« Ce Denis l’Aréopagite, précise Bernard Durel, apparaît au chapitre 17 des Actes des Apôtres où prend place la conférence que Paul de Tarse fait à Athènes. L’attribution ultérieure d’écrits mystiques à ce Denys est une légende destinée à accréditer le fruit tardif de l’expérience des Pères de l’Église grecque : Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu. En fait, le véritable auteur des textes attribués à ce Denys d’Athènes est un moine syrien du 5ième siècle. Vers 800 Scott Erigène traduit le Pseudo-Denys en latin. Cet écrit constitue une des dernières injections en Occident de la mystique des pères de l’Église grecque. Après cela, aux 15ième et 16ième siècles, la théologie romaine va s’imposer, une théologie du rachat. Entre le 15ème siècle et l’époque moderne, il y a une coupure. Pour ceux qui aujourd’hui pratiquent la méditation contemplative, il est utile de disposer de ponts avec la théologie chrétienne d’orient, et ce sont les mystiques du 14ième siècle qui offrent cette possibilité. »

Tout au long de son discours, l’auteur anonyme du Nuage s’adresse à chacun de nous comme à son disciple le plus proche et le plus cher. Il s’applique d’abord (chapitre IV) à nous faire ressentir la nécessité de nous engager dès aujourd’hui sur le chemin de la vie divine : « Ne t’étonne donc pas que je t’excite à cette œuvre, car c’est celle, tu le verras dans la suite, où l’homme aurait dû persévérer s’il n’avait pas péché ; celle pour laquelle l’homme a été fait, et toutes choses ont été faites pour l’homme afin de l’y aider et de l’y faire progresser ; c’est par elle encore que l’homme sera ramené à la perfection. » Pour Bernard Durel (p. 41) cette quête doit s’inscrire dans notre quotidien comme une tâche centrale : « Quand je rejoins cette permanence, écrit-il, ma vie se centre peu à peu dans ce regard tourné vers le « nuage de l’inconnaissance » ; même si je suis distrait, occupé, je reviens à ce centre, je ne suis plus perdu, je sais quel est l’axe de ma vie, je suis déjà, en espérance au moins, dans cette demeure [mon lieu]. Dès qu’il y a permanence, même en désir — et surtout en désir —, elle est de nature divine. Dès que je goûte en moi quelque chose de la permanence du désir, c’est vraiment l’éveil en moi de la nature divine. Cette permanence, c’est le « fond », le Gemüt d’Eckhart et de Tauler. »

Mais cette quête ne se limite pas à une aventure individuelle : « Les hommes vivant sur la terre en retirent un très grand secours, bien que tu ne saches pas comment. » écrit l’auteur du Nuage (p. 36) — « Avouons que nous nous posons souvent cette question, ajoute Bernard Durel : comment cela peut-il être utile ? Elle a ici sa réponse, qui est la conviction de tous les mystiques : si une personne pose un acte quelque part dans le secret, a une pensée juste, l’univers dans l’ensemble de son étoffe en est touché (sans doute d’ailleurs que les conceptions de la physique moderne, d’une certaine façon, rendent cela plus plausible — l’idée que nous vivons dans une concaténation, un réseau où tout est lié. »

La communauté d’intérêt qui se met en place manifeste en retour une autre dimension : bien qu’il s’agisse « d’un chemin tout à fait personnel, pour celui ou celle qui est appelé à le faire, paradoxalement, cette personne est la moins seule de tous : elle s’est enfoncée dans la solitude du chemin mais elle est entourée d’une fraternité cosmique dont les autres, au fond, ne bénéficient pas de la même façon. Les saints et les anges sont les seuls en état d’apprécier le chemin qu’elle fait et l’aident — ils sont ses compagnons de route. »

« C’est assez mystérieux, mais je pense qu’il y a une solidarité de l’humanité, ajoute-t-il (p. 52). [...] Devant la décision quotidienne, je suis face à moi-même, face au Seigneur, et si je m’abstiens de l’exercice, je déserte, de quelque façon, une aventure commune, même si personne ne le sait. C’est pour moi une conviction qui s’est faite peu à peu, non sans lien avec notre dignité d’homme. Le fait de ne pas être dans mon lieu est au fond une façon de pécher contre moi-même. [...] Dans ce lieu en moi du « sans pourquoi », [...] je fais les choses parce que sinon je me renierais moi-même. Et la communauté humaine, proche mais aussi lointaine, est touchée aussi bien par ce que je fais qu’inversement par ce que je n’ai pas fait. [...] Là nous touchons à notre dignité ; sans cette attitude, on n’est pas vraiment dans la pleine coulée de sa propre vie. »

Et de nouveau, commentant le chapitre IX (p. 93). « Nous oublions trop cet aspect en Occident ; or je ne vois pas comment on peut méditer, se livrer à une activité spirituelle de façon non perverse si on n’a pas quelque perception de cela, qui parfois prend chair, se vérifie. Il y a là un paradoxe extrêmement fécond : s’il y a un endroit dans la vie où tu ne désertes pas le champ humain, c’est justement lorsque tu te livres à cette « œuvre » ; c’est pourquoi ce n’est pas une mince affaire. [...] Ce qui est en jeu, c’est l’endroit où je suis dans l’ensemble du tissu du cosmos. Nous rejoignons là la grande méditation de Teilhard de Chardin. [Teilhard de Chardin, Hymne de l’Univers, Le Seuil, coll. « Points Sagesses », 1961, en particulier « La Messe sur le monde »]

À mesure qu’il avance dans son traité, qui compte soixante-quinze chapitres, l’auteur du Nuage aborde les problèmes que rencontre le disciple. Ainsi, au chapitre XXIII : « Comment ceux qui sont trop absorbés dans l’amour de Dieu pour consentir à se défendre ou à s’occuper d’eux-mêmes peuvent être assurés que Dieu répondra intérieurement à leurs ennemis et pourvoira à tous leurs besoins. ». Il écrit : « Tu peux être certain de ceci : si tu as abandonné le monde et si tu t’es sincèrement tourné vers Dieu, Dieu t’accordera, sans que tu aies à t’en soucier, ou bien l’abondance de tout ce qui est nécessaire, ou bien la force physique et la patience requises pour supporter la pauvreté. » « La clef de toute cette réflexion, commente Bernard Durel (p. 165), c’est la confiance : je ne peux pas m’engager dans une démarche de contemplation, qui passe par un lâcher-prise, un abandon, si en même temps je ne lâche concrètement rien dans ma vie. Et dans cette attitude, Dieu pourvoira [...] Même si les mots ne sont pas prononcés, nous sommes ici au plus près de ce que nous avons rencontré chez Eckhart et Tauler : Gleichmüt, l’indifférence, la « sainte indifférence », c’est-à-dire la confiance [...]. »

Autre problème, au chapitre XXXII : la dissipation à certains moments du « désir de Dieu ». Et Bernard Durel de commenter (p. 196) : « Cela peut nous rappeler encore une fois Eckhart qui fait place à l’objection d’un auditeur : je n’y arrive pas ; Eckhart répond : désire !, et à celui qui dit encore : je n’y arrive pas !, il dit : eh bien désire désirer ! Et quand l’objection reprend : Eh bien, désire désirer désirer ! [...] Pensons à Zachée dans l’Évangile qui bondit pour apercevoir Jésus de loin (Lc 19, 1-10) — déjà tout est joué. Ce dynamisme, une fois qu’il est en route, finit par porter du fruit. L’important c’est l’intensité du désir. » La réponse d’Eckhart ne déplairait pas à un maître zen !

Au cœur du traité, le chapitre XXXIV présente une sorte de synthèse de la démarche : « En résumé : laisse ce quelque chose que tu ne comprends pas s’emparer de toi et te conduire où il lui plaît ; qu’il agisse et que tu reste passif ; contente-toi de le regarder et laisse-le faire. Ne t’en mêle pas comme si tu voulais l’aider, de crainte de tout brouiller. [...] Qu’il te suffise de te sentir poussé avec une complaisance intérieure par quelque chose dont tu ne sais rien, sinon qu’alors tu n’as la pensée d’aucune chose au-dessous de Dieu et que ton âme tend vers Dieu dans une nudité parfaite. » « Même si dans son ensemble, ajoute Bernard Durel (p. 204), le texte du Nuage fait davantage fond sur l’effort de l’homme que ne le fait Eckhart, il affirme la même chose : si tu ôtes les obstacles, Dieu s’installe en toi. »

*

Après des études d’ingénieur, Bernard Durel entre en 1964 dans l’Ordre des Dominicains. Envoyé en Scandinavie à l’issue de son noviciat (1971), il commence à suivre l’enseignement de Karlfried Dürkheim et s’engage sur le chemin du zen. Il découvre à cette occasion les écrits du Père Lassalle, ce jésuite allemand qui a passé une partie de sa vie au Japon (voir son livre : Méditation zen pour les chrétiens). Bernard Durel effectue avec lui un premier sesshin avant de s’investir dans le mouvement de dialogue inter monastique, alors à ses débuts. En 1990 il participe à la délégation qui amène au Japon un premier groupe de vingt moines catholiques. Là-bas, il effectue un séjour dans un monastère bouddhiste sous l’égide du Père Oshida, un dominicain japonais. C’est le chemin du zen qui a éclairé pour Bernard Durel l’existence des mystiques occidentaux, et notamment des mystiques Rhénans. Eckhart, dit-il, a permis le retour de l’Orient Chrétien vers l’Occident qui s’en était coupé. En 2011, Bernard Durel a rejoint la communauté dominicaine de Strasbourg. Il anime dans divers pays d’Europe des sessions dans lesquelles sa pratique de la méditation zen vient éclairer la spiritualité chrétienne.