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Le Chevalier de Méré

30 septembre 2009

par Anne Mounic

L’honnêteté, ou la « quintessence de toutes les vertus »

Et, si de probité tout était revêtu,
Si tous les cœurs étaient francs, justes et dociles,
La plupart des vertus nous seraient inutiles,
Puisqu’on en met l’usage à pouvoir sans ennui
Supporter dans nos droits l’injustice d’autrui.

Philinte, dans Le Misanthrope  ; V, 1, 1564-1568.

Moy, je m’offre par mes opinions les plus vives et par la forme plus mienne. Tendre négociateur et novice qui ayme mieux faillir à l’affaire qu’à moy ! »

Montaigne, « De l’utile et de l’honneste », Essais, Livre 3.

Les Conversations d’Antoine Gombaud, chevalier de Méré (1607-1684), parurent en 1668, un an après la publication du Misanthrope de Molière. Elles contiennent de nombreuses considérations sur le personnage de l’honnête homme, dont Philinte offre un exemple, alors qu’Alceste, prototype de l’honnêteté, fait sourire par sa naïveté. Philinte, lui, suit les conseils de Montaigne : « J’aime les natures temperées et moyennes. L’immodération vers le bien mesme, si elle ne m’offense, elle m’estonne et me met en peine de la baptizer. » (« De la modération », Essais, Livre 1). Il met en garde son ami Alceste : « Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage. » (I, 1, 97)


Dans sa Préface à ses six Conversations avec le Maréchal de Clérambault, Méré présente ainsi leur tournure générale : « A force de considérer les Conquerans, et mesme les Héros ; de chercher et d’examiner ce qui peut faire un grand homme, ou plûtost ce qui peut achever un honneste homme, car c’estoit-là son dessein, il arrivait que nous parlions de tout, et comme la parfaite honnesteté paroist à dire, et à faire, nous disions nos avis de l’un et de l’autre : et ce commerce dura jusqu’à son départ. » (p. 5) On apprend ainsi que l’honnête homme aime à plaire, mais avec délicatesse et sans démesure, montrant de l’esprit, sans l’afficher. Il ne se spécialise pas non plus, rejoignant ainsi Pascal (« Car il est bien plus beau de savoir quelque chose de tout que de savoir tout d’une chose ; cette universalité est la plus belle. » Pensées, 37 – édition Brunschicg. Voir aussi 35 et 36) : « … un honneste homme n’a point de mestier. » (p. 11) Il s’attache à « une certaine justesse de langage » (p. 15) « qui consiste à se servir des meilleures façons de parler, pour mettre sa pensée dans l’esprit des gens comme on veut qu’elle y soit, ni plus ni moins. » Il se défie de l’obscurité et se garde de donner des préceptes (pp. 24-25). Il se garde aussi bien de la confiance excessive (p. 15) que de la vanité (p. 25). Il parle des choses savantes avec simplicité (p. 28). L’honnêteté ne se mesure pas à la richesse (p. 38), mais elle consiste en un art de vivre et de se rendre agréable à autrui pour « le plus grand bon-heur de la vie » (p. 51).

« Le parti qui plaist aux honnestes gens est celuy de la franchise et de la simplicité. » (p. 52) Elle engage l’esprit et le cœur, « n’est pas une simple spéculation, il faut qu’elle agisse et qu’elle gouverne. » (p. 55) Elle écarte l’ennui (p. 57) et se plaît à la conversation. Elle s’attache à « bien penser » (p. 73). Au cours de la cinquième conversation s’en présente une définition plus complète : « Il me semble qu’elle ne fait mystère de rien, et, comme elle fuit les extrémitez, qu’elle ne cherche ni à se cacher, ni à se montrer. Son abord n’a pas tant d’éclat que l’on en soit ébloui ni surpris : mais quand on en vient à la considerer, on void quelle a tant de grace en tout ce qui se presente de bien ou de mal, de sérieux ou d’enjoüé, qu’on dirait que tout luy est égal pour estre agréable. […]

« Je trouve qu’elle n’est point rigoureuse, qu’elle excuse et pardonne aisément, et que bien loin de se faire valoir aux depens d’un miserable, elle est toûjours preste à le secourir. Elle rend heureux tous ceux qui dépendent d’elle, autant que la fortune le permet. […] Elle n’est jamais si satisfaite d’elle-mesme, qu’elle ne se sente quelque chose au-delà de ce qu’elle fait. » (pp. 75-76)
Elle se passe de la « fausse gloire « (p. 80), lit-on dans la sixième conversation. Dans le Discours « De l’esprit », il est dit que l’honnêteté s’accorde avec un esprit « au dessus de l’interest, et d’une estenduë infinie » (Tome 2, p. 93) : « … c’est l’honnêteté parfaite et consommée, qui nous peut rendre heureux en cette vie, et dans l’autre. » (p. 93) La conversation qui la manifeste doit être modérée (« De la conversation », p. 103). Il faut parler avec justesse et pour se faire aisément entendre : « On gaste souvent ce qu’on veut trop finir et trop embellir. Le moyen d’éviter cet inconvénient, tant pour bien écrire que pour bien parler, c’est d’avoir encore plus de soin de la naïveté que de la perfection des choses. » (p. 106) Ne pas embarrasser, mais égayer (p. 108), ne se montrer ni « trop hardy, ny trop enjoüé », mais « civil, et plus retenu, et qu’il s’y prenne de bon air » (p. 109). Pour cela, on sera sincère (p. 115) et on cherchera « un certain milieu » entre « le peu et le trop » (p. 127). L’honnêteté s’assortira de confiance (p. 130).

Enfin, Méré consacre deux discours au sujet « De la vraie Honnêteté » : « Je ne comprens rien sous le Ciel au dessus de l’honnêteté ; c’est la quintessence de toutes les vertus. » (Tome 3, p. 71) Comme l’indique Patrick Dandrey dans sa préface, il s’agit d’un humanisme : « Cette science est proprement celle de l’homme, parce qu’elle consiste à vivre et à se communiquer d’une manière humaine et raisonnable. » (p. 72) L’honnête homme s’instruit des « choses de la vie » et, perspicace, ou attentif, se pénètre de la personnalité d’autrui. Toutefois, l’honnête homme se doit reconnaître à la Cour comme au fond d’un désert (p. 74). Les « entretiens des dames » concourent à faire un honnête homme (p. 75), qui a l’esprit d’à propos et se montre disponible à l’instant (p. 79). En ce sens, l’honnêteté est une souplesse de l’esprit agissant. Elle participe du bonheur et de l’agrément de la vie, au plus haut point.

« Rien de moins élitiste », écrit Patrick Dandrey, « que cette volonté de tirer de soi le meilleur de soi pour l’assortir avec la meilleure grâce au meilleur que les autres tirent d’eux-mêmes. C’est faire de sa vie une perpétuelle école d’élévation de soi en s’exerçant inlassablement à approprier ses conduites, ses propos, ses pensées à l’agrément de ceux qui participent à la même édification. » (p. k) Et pour revenir à Montaigne, qui fait la part de l’utile et de l’honnête : « C’est ainsi que l’école républicaine en France, de la fin du XIX` siècle aux années 90 du XX`, sans assurément l’accomplir ni en faire son projet proprement dit, aura ménagé à ce rêve des ouvertures et des biais : parce qu’elle osait définir parmi ses objectifs implicites ou explicites – en grande partie utopiques peut-être, mais l’intention du moins y était, et une part indéniable quoique modeste de réalisation aussi – non pas seulement l’acquisition quantifiée d’un savoir, mais l’innutrition d’une culture qui participait de l’édification de soi et s’offrait hors du fatalisme sociologique, à la faveur au moins formelle d’un mérite évalué dans l’anonymat des concours et dans un cadre de gratuité des études. Non que l’on sortît nécessairement honnête homme des classes de cette (désormais ancienne) école. Mais le double principe qui la gouvernait, celui d’un dégagement des élites fondé sur l’appréciation anonyme des mérites et celui d’un humanisme ajoutant à l’objectif, matériel, de professionnalisation celui, libéral, de culture au sens large – ce principe autorisait qu’on détournât en direction d’un apprentissage de soi, éthique et esthétique, l’élaboration du citoyen productif qui constituait l’objectif avoué de l’institution. » (p. l)

Montaigne
Je renvoie ici à ce que dit Hannah Arendt de la culture et de l’éducation dans La crise de la culture : « … l’individu moderne – et qui n’est plus si moderne – fait partie intégrante de la société contre laquelle il tente de s’affirmer et qui lui prend toujours le meilleur de lui-même. » (p. 256) Nous sommes loin de la prudente réserve de Montaigne citée en exergue et du jugement que Méré attribue à l’honnête homme : « Je trouve que l’honnesteté juge toûjours bien, quoy qu’elle soit assez retenuë à décider : qu’elle préfere le choix à l’abondance, qu’elle a plus de soin de la propreté, que de la parure, et des choses qui sont peu en veuë, que de celles qu’on découvre d’abord. Ne remarquez-vous pas aussi qu’elle a plus d’égard au mérite qu’à la fortune, qu’elle n’est point sujette aux préventions, que ce qui choque les gens bornez, ne la surprend guere, et que les sentimens du monde ne l’empeschent pas de connoistre la juste valeur des choses ? » (Tome 1, p. 76)

L’honnêteté consisterait-elle aussi à concilier individualité et sociabilité, à se préserver une liberté intérieure pour apprécier avec délicatesse le commerce des autres, et se prévenir de l’agression des indélicats et des arrogants, de la volonté et de sa souveraineté ?

Ouvrages consultés :

- Chevalier de Méré, Œuvres complètes. Texte établi par Charles-Henri Boudhors. Préface de Patrick Dandrey. Paris : Klincksieck, 2008. Fac-similé de l’édition de 1930.

- Montaigne, Essais, Livres 1, 2 et 3. Chronologie et introduction par Alexandre Micha. Paris : Garnier-Flammarion, 1969.

- Molière, Le Misanthrope. Edition de G. Sablayrolles. Paris : Classiques Larousse, 1965.

- Pascal, Pensées. Préface et introduction de Léon Brunschcg. Paris : Le Livre de poche, 1972.

- Hannah Arendt, La crise de la culture. Traduit de l’anglais sous la direction de Patrick Lévy. Paris ; Idées Gallimard, 1972.


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