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Le Cahier parisien

9 mars 2007

par Claude Vigée

Quand le poème n’est pas assez beau, il ne fait même pas mal, et nous empêche aussi d’en jouir pleinement : car la beauté est une réjouissance de nature céleste, plantée comme un éclair au cœur de la souffrance de vivre.

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L’ultime dépossession, dans sa version tragique, vécue à la française : les morts ne connaissent plus les règles d’accord du participe passé !

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Quand les gros mangeurs maigrissent, tous les maigres périssent.

(Dicton de mon aïeule Coralie.)

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Vers vingt-deux ans, j’ai découvert seul que, contrairement à la doctrine lénifiante de Spinoza sur la bonté intrinsèque du cosmos,
« Le monde, sans le Nom, n’est qu’activité pure :
Le modèle d’Auschwitz fut pris dans la nature. »

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Dans la société paterne où nous survivons, il faut toujours s’attendre au meilleur, et par conséquent au pire : c’est le principe d’une philanthropie bien comprise.

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A Jérusalem, en juin 1967, après la guerre victorieuse des Six Jours, le premier ministre en fonction Lévi Eshkol, connu pour son robuste humour et son franc-parler de vieux Kibboutznick happé par la politique, répond en yiddish russo-polonais à un journaliste étranger admiratif, qui lui demande de définir la nature du peuple d’Israël triomphant seul des armées de l’Egypte, de la Syrie et de la Jordanie coalisées :
« Israel iss a nebbischdiger Shimson ! », –
Israël est un pitoyable petit Samson, –
(mais un grand héros biblique tout de même).

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L’ingratitude est la plus humaine des vertus… La reconnaissance, au contraire, témoigne d’une nature quasiment surhumaine.

(novembre-décembre 2006)

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Suite : 18 février 2007

J’ai laissé précocement éclore en moi une sexualité d’ordre religieux et charnel à la fois. Elle n’a donc pas dépendu seulement de mon moi personnel, ni du bon plaisir d’autrui, dans les circonstances étroites du monde présent. Chez moi, l’amour naissant, la quête de la jouissance et celle du salut, portés, nourris, éclairés par l’afflux lumineux du désir, se sont très tôt donné la main pour ne plus lâcher prise, au cours si agité de mon existence. D’où peut-être aussi la surprenante longévité dont je suis le premier à m’étonner : rien ne la laissait prévoir à l’époque de ma jeunesse. Enfant à la santé fragile, je n’étais pas d’une robustesse à toute épreuve. Maintenant, dans ma quatre-vingt-septième année de vie, je constate une résilience mentale et corporelle en dépit des contraintes imposées par la vieillesse à chaque créature mortelle ; une activité intellectuelle relativement constante et préservée, grâce à Dieu ; la persistance enfin d’une énergie créatrice qui trouve à s’exercer encore aux frontières actuelles de mon temps de vie, en défiant la précarité de cet état crépusculaire, menacé d’éclipse à tout moment.
C’est qu’une telle force ne dépend peut-être pas totalement de ce temps-ci seulement, ni des catégories socio-biologiques rigides et mécaniquement délimitées qui le caractérisent trop souvent ici-bas. Je n’ai jamais succombé tout à fait à la double tentation d’être, depuis l’époque lointaine de ma puberté finissante, un automate égocentrique au service de ma seule volupté de l’instant, ni davantage un ascète moralisateur, contempteur obtus du sexe, qui est une manifestation évidente de la grâce divine sur terre.
J’ai vite répondu vers quinze ans à l’appel de nos corps vivants, par l’accueil simple et joyeux du plaisir partagé, et par une tendresse ludique complice, bientôt, des savantes caresses, - des mains chaudes qui se posent entre les deux seins nus, et glissent doucement le long des jambes fraîches.
Mais ce bonheur, pour moi, si longtemps renouvelé entre nous, appartient maintenant à autrefois. De cette tendresse bienfaisante, de cette bienveillance inséparables de l’amour humain, la mort d’Evy tout à coup me prive à jamais. Comment, aujourd’hui et demain, me remettrai-je, sans elle, à devenir un vivant ?

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Suite, janvier 2007

Etonnamment, on survit à presque tout ; mais à la terrible condition de savoir rester en vie. C’est justement là qu’est le problème…

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Pour jouir d’une santé parfaite dans l’au-delà, disent les sages, il n’est de meilleur médecin que la mort elle-même…

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Avec nous autres, Dieu n’est ni « bon », ni « mauvais ». Dieu, parfois, est chic avec nous, ou bien non : quand ça lui plaît. Tel est le sens profond que recèle le terme hébraïque de ‘héssèd, que ne rend pas exactement le mot miséricorde en français.

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Le mépris quelquefois manifesté à mon égard par autrui ne m’a jamais vraiment gêné. Ce n’est que la forme avancée de la mort inéluctable, qui me guette au-dehors à chaque instant de cette vie précaire. La chose grave, c’est le mépris de soi-même. Pour lui, il n’existe nulle cure, aucune guérison spontanée. De ce mal intime, sans remède, de ce malheur dernier, la bonté gratuite d’En-Haut m’a préservé, jusqu’à présent.

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Après l’inhumation d’Evy dans le petit cimetière juif familial de Bischwiller, le 22 janvier, ma voici de retour à Paris dans l’appartement vide, mais hanté de tous côtés par la présence/absence silencieuse d’Evy, invisible tout à coup à mes regards furtifs : toute proche encore de moi, mais hors-les-lieux, déjà aspirée vers l’ailleurs, enlevée à mes mains, privée d’horizon dans mon temps restant d’ici même. Je suis dans une grande affliction, parce que je la cherche ici, et qu’elle n’est nulle part autour de moi.

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Suite : Boulogne-Paris, 1er décembre 2006.

Evy, de nouveau très gravement malade, est hospitalisée d’urgence à l’hôpital Ambroise Paré depuis le 26 novembre. Elle souffre d’une variété rare de lymphome, – la maladie de Waldenström –, du diabète, d’une crise aiguë d’anémie et de leucopénie qui met sa vie en danger immédiat. Dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre, elle fait le rêve, ou plutôt le cauchemar suivant, qu’elle me raconte le vendredi 1er décembre, clouée par l’épuisement sur son lit d’hôpital :
« Je rêve que je vois devant moi une sorte d’embryon au stade de développement primordial. Il est fait de cinq, six, sept, huit cellules qui d’abord se multiplient. » (C’est ce qu’on appelle la morula – la-mort-est-là ?) « Puis s’effectue un mouvement inverse ; le nombre des cellules régresse soudainement, elles disparaissent sous mes yeux une par une, – huit, sept, six, cinq, quatre… »
A ce moment précis, Evy se sent les lèvres, la cavité buccale et la gorge totalement sèches. Elle ouvre grand la bouche pour respirer ou boire, mais en vain ; elle lutte contre un terrible retour du cauchemar :
« Les cellules de l’embryon s’en vont l’une après l’autre, il en reste encore une ou deux ; bientôt il ne subsistera plus rien, – sauf le néant, la nuit aveugle. je me réveille dans l’épouvante. »

18 mars 2007

Ce rêve d’angoisse mortelle était de nature prémonitoire. Il figure l’inversion de la croissance embryonnaire, le renversement du sens de la conception et de la naissance, la chute dans la désintégration et la mort. C’est le dernier rêve qu’Evy m’ait raconté dans cette vie. Elle est morte quelques semaines plus tard, détruite par le lymphome déchaîné, après dix ans, ou plus, de résistance acharnée au mal, dans la nuit du 17 janvier 2007. Son rêve du premier décembre hallucine avec une précision inouïe ce qu’elle allait réellement endurer dans les derniers jours de son existence, à l’hôpital Saint-Louis et à la clinique de la Jonquière. Elle a eu prophétiquement la vision de sa propre destruction, et de son passage hors des formes de ce monde. Je prie pour que dans l’au-delà, son souffle soit en paix.


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