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La terrasse

1er février 2006

par Laure Fardoulis

 [1]

Tout venait semblait-il du silence du ciel, et de l’absence irrémédiable de toute présence divine. Du plus lointain souvenir venant de mon enfance, il y avait derrière toute chose un vide abyssal. Palpable. Mon père ne donnait jamais aucune solution autre que poétique au sens de la vie. Sa silhouette - il était souvent assis sur la terrasse de notre maison en Provence - se détachait du ciel d’été, immuable, alors que le muret semblait cacher une chute soudaine vers la mer. Mais la mer était beaucoup plus loin au-delà des montagnes, nous n’avions ainsi que des taillis alentour, et l’ombre des grands arbres n’atteignait jamais la terrasse.

Mon père s’accommodait parfaitement de la chaleur que renvoyaient sans pitié les dalles de pierres et de la réverbération éclatante du sud au mois d’août. Son vieux chapeau de paille effiloché n’avait plus de couleur, ainsi que le fauteuil en osier, dépeint lui aussi par des séjours prolongés dehors. Un vague parasol soulignait l’écrasement solaire.

Ces séjours étaient initiatiques. Il n’y avait que l’observation du temps et l’attente d’éventuelles visites pour nous distraire - isolés en pleine montagne dans ce mas aux grosses pierres qui faisaient de nos nuits un refuge de fraîcheur, où des fantômes circulaient comme chez eux, les enfants les voyaient parfaitement ces habitants religieux - eux -officiant des prières afin d’amener tous ces hérétiques endormis vers le chemin des oliviers en contrebas de la maison.

Notre mas, un ancien couvent du 15 ème siècle, avait ainsi la mémoire vive de ses anciens occupants. Ils pouvaient circuler librement et s’approprier nos âmes innocentes perdues si loin du monde.

Que faisait mon père sur cette terrasse chauffée à blanc ?

Il attendait que les participants de la partie de boules arrivent - vers 5 heures de l’après-midi - interprétant chaque bruit, identifiant les arrivants et ainsi il pouvait anticiper, avec justement son sens poétique, le déroulement imagé de l’événement avant son déroulement réel .L’évènement en soi demeurait alors une anecdote, un complément sonore à son rêve perpétuel, à sa vision prémonitoire. Il avait d’ailleurs la hantise, en ces visions prémonitoires, de voir soudain, un jour, en représentation trop réaliste, se dérouler son passage redouté de vie à trépas. Cette peur était immédiatement perceptible chez lui. Mon père adorait la vie, et il disait souvent que « l’autre côté » n’avait rien à voir avec ce versant bouleversant du monde. Bouleversant de beauté. Et quand un nuage noir passait sur son visage, nous savions qu’il appréhendait la force de ses visions, qu’il les subissait physiquement - Je l’avais vu prendre la fuite un jour sur une place de marché - m’abandonnant avec le panier rempli de poireaux - ne se souciant plus que de sa course éperdue, chemise déboutonnée, vers une destination pouvant le sauver du temps, du passage insensé du temps.

Il semblait voir dans le ciel, Icare tournoyant au sein des cumulonimbus et courait dans l’espoir, en un geste ultime, d’amortir la chute du jeune homme plein de rêves dont les os allaient se fracasser, encore une fois toujours selon sa vision prémonitoire, subite et tragique.

Le poids de la présence paternelle provoqua plus tard, lors de son absence définitive, un manque, un vide terrible - Car « il se contemplait lui-même ainsi que sa puissance d’agir... imaginaire »- Des proposition à l’infini.......En permanence semblait-il et sans restriction envers les autres. Et ce sont les propositions qui ont disparu avec lui et notre sollicitation imaginaire à nous, les enfants.

Laure Fardoulis. Décembre 2005

Notes

[1Sybille Baltzer, titre “titre “bleu de prusse et orange”” 2000-2002
160 x 210 cm ; Tableau suivant : titre “peinture bleue” titre “titre “trace blanche” 160 x 210 cm
© collection de l’artiste


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