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La paresse de Dieu, entretien avec Claude Vigée

25 avril 2009

par Anne Mounic, Claude Vigée

La bonne paresse, la paresse de Dieu

Entretien avec Claude Vigée

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Vincent Van Gogh

A.M. : Je voulais, dans le cadre de notre numéro sur la paresse, que nous nous entretenions du shabbat, non pas parce que ce jour serait un jour de paresse et de fainéantise, mais parce que ce repos permet d’accéder à une autre dimension de vie en brisant avec toute forme d’activité ne visant qu’à la survie. Le shabbat, en effet, une fois par semaine, constitue une interruption et un accès à autre chose. Qu’est-ce que l’on interrompt ? Quelle perspective désire-t-on ouvrir grâce à cette interruption ?

C.V. : Nous devons préciser tout d’abord que le Shabbat est une institution essentielle qu’édicte la Bible. Il s’agit en effet d’une des premières ordonnances que l’on y trouve, et celle-ci est répétée plusieurs fois dans la Torah. Dans la tradition biblique, le jour du Shabbat n’a rien de banal. Bien au contraire ; il s’agit d’une réaction radicale à la banalité et à l’aspect mécanique de la vie subie lors des autres six jours, que l’on appelle « les jours de sable ». Le shabbat nous arrache à la grisaille de l’existence ordinaire en nous demandant de renoncer à l’activité fonctionnelle pour nous projeter dans une autre dimension temporelle.
Pour délimiter les contours de notre entretien improvisé sur le Shabbat, je vais vous rappeler dans un premier temps quelques versets de la Bible qui y ont trait. Prenons tout d’abord Lévitique 23, 1-3 : « L’Eternel parla ainsi à Moïse : ‘Parle aux enfants d’Israël et dis-leur les solennités de l’Eternel, que vous devez célébrer comme convocations saintes. les voici, mes solennités : pendant six jours, on se livrera au travail, mais le septième jour il y aura repos, repos solennel pour une sainte convocation : vous ne ferez aucun travail. Ce sera le Sabbat de l’Eternel, dans toutes vos habitations.’ » (Traduction du Rabbinat)
Nous n’avons pas là simplement un appel au repos individuel, mais il s’agit d’accomplir une autre forme de travail. Il est nécessaire d’abandonner le travail d’esclave, celui qui tire son origine du tripalium latin, instrument de torture. Il est, en d’autres termes, interdit de trimer, même si, les six autres jours, il faut bien s’y résoudre. Dans l’antiquité grecque et latine, l’aristocratie ne travaillait pas tandis que, dans la tradition juive, on suit le précepte énoncé dans la Genèse : tu travailleras à la sueur de ton front
Cette peine, le jour du Shabbat, cesse. L’emploi du mot « peine » est très important. Au septième jour, on suspend cette souffrance, par ailleurs justifiée, puisque dans le monde séparé du paradis originaire, nous devons travailler.
Ce shabbat instauré dans la Bible est celui du Tétragramme, autrement dit du Dieu de la miséricorde et de la bonté, non d’Elohim seulement, juge et souverain, créateur unique de ce monde. Cette ordonnance est valable pour la terre entière. Où que l’on se trouve, le vendredi, dès que la nuit tombe, l’espace se sanctifie grâce à une temporalité nouvelle qui semble résider hors du temps. Dans la Genèse, la raison pour laquelle il s’agit là d’un moment de sainteté est expliquée ; c’est simplement que Dieu lui-même, Elohim, s’arrête d’œuvrer et prend son repos :
« Dieu mit fin, le septième jour, à l’œuvre faite par lui ; et il se reposa, le septième jour, de toute l’œuvre qu’il avait faite. Dieu bénit le septième jour et le proclama saint, parce qu’en ce jour il se reposa de l’œuvre entière qu’il avait produite et organisée. » (Genèse, 2, 2-3)
L’œuvre de la Création lui prit six jours. Ce qui caractérise le septième, c’est la suspension provisoire de ce processus. Il met fin à la fabrication, à la manipulation ; il cesse d’édifier l’univers. Et, au septième jour, il se retrouve enfin au chômage. Shabbat veut dire littéralement « arrêt de travail, chômage ». Le mot est également lié au verbe lashévèt, qui signifie « s’asseoir » − au lieu de se tenir debout à trimer. Par son repos, Dieu bénit le septième jour et le rend saint. On en retrouve l’ordonnance dans Exode 31, 12-17 :
« L’Eternel parla ainsi à Moïse : ‘Et toi, parle aux enfants d’Israël en ces termes : Toutefois, observez mes sabbats, car c’est un signe de moi à vous dans toutes vos générations pour qu’on sache que c’est moi, l’Eternel qui vous sanctifie. Gardez donc la sabbat, car c’est chose sainte pour vous ! qui le violera sera puni de mort ; toute personne même qui fera un travail en ce jour sera retranchée du milieu de son peuple. Six jours on se livrera au travail ; mais le septième jour il y aura repos, repos complet consacré au Seigneur. Quiconque fera un travail le jour du sabbat sera puni de mort. Les enfants d’Israël seront donc fidèles au sabbat, en l’observant dans toutes leurs générations comme un pacte immuable. Entre moi et les enfants d’Israël, c’est un signe perpétuel, attestant qu’en six jours l’Eternel a fait les cieux et la terre, et que, le septième jour, il a mis fin à l’œuvre et s’est reposé.’ »
Dans Le judaïsme de Dominique de La Maisonneuve (Editions de l’Atelier, 2007), je trouve cette traduction que je n’avais jamais vue auparavant : « En six jours le Seigneur a fait le ciel et la terre, mais le septième jour il a chômé et repris son souffle. » On lit, dans la Bible de Jérusalem : « … mais le septième jour il a chômé et repris haleine ».
Le souffle, c’est l’outil de Dieu, puisque, pour créer, Il parle. Pour l’homme, observer le shabbat, c’est également reprendre pour lui-même son souffle. Le shabbat est « un signe à perpétuité ».

A.M. : En somme, le shabbat ressemble à un signe de ponctuation. Il instaure le rythme non seulement au sein de la parole, mais aussi au sein du temps linéaire, routinier et répétitif, auquel il donne un relief.

C.V. : Oui, c’est bien cela ; il s’agit d’une ponctuation, et c’est aussi un signe de ce qui est encore à venir. Le futur en puissance ne peut agir que si on cesse d’accomplir les tâches ordinaires. On sépare le temps du shabbat du reste du temps : sanctifier signifie séparer. Dieu dit, dans Deutéronome 5, 12-15 :
« Observe le jour du Sabbat pour le sanctifier, comme te l’a prescrit l’Eternel ton Dieu. Durant six jours, tu travailleras et t’occuperas de toutes tes affaires ; mais le septième jour est la trêve de l’Eternel ton Dieu : tu n’y feras aucun travail, toi, ton fils, ni ta fille, ton esclave mâle ou femelle, ton bœuf, ton âne, ni tes autres bêtes, non plus que l’étranger qui est dans tes murs ; car ton serviteur et ta servante doivent se reposer comme toi. Et tu te souviendras que tu fus esclave au pays d’Egypte, et que l’Eternel, ton Dieu, t’en a fait sortir d’une main puissante et d’un bras étendu ; c’est pourquoi l’Eternel, ton Dieu, t’a prescrit d’observer le jour du Sabbat. »
Ce passage est repris lors de la bénédiction sur le vin au moment du Kiddoush (sanctification), le vendredi soir. On dit que l’observance du shabbat évoque le souvenir de la Création, mais aussi de la sortie d’Egypte, c’est-à-dire la sortie de l’esclavage, ce qu’on trouve dans Deutéronome 5. L’homme qui respecte le shabbat se situe donc à l’opposé de l’état d’esclave.


A.M. : Il s’agit aussi d’une sortie de l’œuvre de création.

C.V. : Oui, il fallait, comme nous l’avons vu, que Dieu s’arrête et reprenne haleine, tout cela afin d’anticiper un autre état que celui où l’on doit trimer, un temps d’ouverture autre que le temps clos sur soi-même du souci. Les interdits du Shabbat empêchent l’homme de s’imposer son propre esclavage. D’ailleurs, le seul jour de la semaine qui ait un nom particulier, en hébreu, c’est celui-ci. Les autres jours ne sont désignés que par des chiffres anonymes. Les « jours de sable » profanes s’écoulent n’importe comment, aux dépens de n’importe qui.

A.M. : On pourrait parler d’un apogée à la fin du compte.

C.V. : Oui, c’est cela. On entre alors de plain-pied dans un monde où l’on ne compte plus ni la petite ni la grande monnaie de la production des biens ou des échanges d’énergie matérielle. C’est ce qu’on appelle le monde à venir, le Royaume – ce monde où Dieu déjà père des créatures et Dieu sans cesse les créant se retrouvent ensemble, unis, pacifiés, pour un long moment vécu en commun au sein du chant et de la louange. Le shabbat est le jour du chant, de la poésie, du psaume et de l’étude de ce qui touche au monde à venir. On étudie les textes qui le préparent. C’est très étonnant, bien que cela soit codifié de telle façon que le rituel, scrupuleusement respecté, puisse lui aussi devenir mécanique : un piège routinier se cache au sein de toute liturgie, si on en oublie la source intérieure tarie.
Aucune activité matérielle n’est permise, mais cela s’exprime sous forme de contraintes, comme dans toute orthodoxie. Comment échapper à ce travers ? On s’efforcera, pour ce faire, de remplir ce jour de choses jaillissantes plutôt que de répétition. Le shabbat est lié à deux mots : sim’ha, la joie, et ‘oneg, la jouissance. On se doit, lors du shabbat, de réaliser et la joie de l’âme et la jouissance du corps où elle s’incarne. Il s’agit bien d’allégresse charnelle ; de joie des sens – tout ce qui est poésie, nourriture et sexualité, selon les limites tracées par ailleurs dans la Torah, qui en modère l’exercice afin d’en assurer l’effet sanctifiant..
C’est ce que j’avais appris de mon ministre officiant durant mon enfance à Bischwiller, en Alsace. On dit même, selon la tradition biblique et folklorique, que Dieu n’aime rien autant que les accouplements dans la nuit du vendredi au samedi, car on a là la recette infaillible pour concevoir des garçons. Le coït est vivement encouragé, car il fait partie des activités de renouvellement.

A.M. : Le shabbat cherche donc à pallier l’usure du temps.

C.V. : Oui, et à initier un nouveau temps au milieu de la durée horlogère, en suspendant son cours, en taisant le tic tac implacable du rendement. On arrête tout et on agit comme si on venait de naître. Hommes, femmes et enfants mettent des vêtements frais. Il faut étendre sur la table de fête une belle nappe blanche et propre et y disposer la meilleure vaisselle du ménage, en l’honneur du chômage de Dieu et des hommes. On allume ce soir-là deux lumières. Pourquoi deux ? L’une est masculine et l’autre, féminine ; l’une représente les jours ordinaires, l’autre, le shabbat ; l’une symbolise cette vie, l’autre, la vie future. Les deux rappellent sans doute aussi les deux chérubins, Miséricorde et Rigueur, affectés au service du trône divin, qui se faisaient face sur l’arche d’alliance du Saint des Saints, au temple de Salomon à Jérusalem. Elles portent également un nom hautement significatif dans l’histoire du peuple d’Israël dès ses origines : Shamor (garde, observe) et Zakhor (souviens-toi des commandements). La maîtresse de maison, une fois les bougies allumées, prononce la bénédiction en se couvrant les yeux de ses mains. Ensuite, elle découvre ses yeux pour regarder les lumières. Le sens de ce rite, c’est que la vraie lumière du shabbat, en fait, sort de ses propres yeux pour allumer les bougies. Ce rite est le symétrique de celui de la fin du shabbat, lorsqu’on éteint la bougie tressée en la trempant dans le vin consacré en présentant les ongles, comme je vais vous l’expliquer plus loin.
A la fin du repas, on chante, priant Dieu qu’il nous fasse accéder à un jour, à un monde, qui ne soient que shabbat : plus jamais de tripalium, dans le dépassement de la souffrance et de la mort. Autant vaut demander aujourd’hui au Seigneur de toute vie ce qu’il peut, un jour, nous accorder peut-être de mieux…

A.M. : Le shabbat marque l’ascendant de l’esprit sur l’existence.

C.V. : Oui, tout cela doit être réfléchi, conscient. Autrement, au lieu de sanctification, on retombe dans l’univers mécanique par l’effet pervers d’une piété sans signification ni intériorité vécues. N’oubliez pas que « sanctifier » signifie « mettre à part », se distancier momentanément de l’ici et du maintenant serviles, de façon à entrer tout nu dans un monde entièrement shabbat, un monde de paix, ce qui veut dire d’absolue plénitude. Il faut lire ce qui est solennellement rappelé en public le soir du shabbat lorsqu’on assiste à l’office, à la synagogue, avant de rentrer chez soi.

A.M. : On peut aussi le célébrer uniquement chez soi, non ?

C.V. : Oui, c’est fréquent de nos jours, mais on devrait d’abord aller à la synagogue pour y participer au culte collectif. On y commence par ce qu’on appelle la réception du shabbat précédée du chant des psaumes 95 à 99. Après le psaume 29, au moment le plus important, l’assemblée tout entière se lève et se tourne vers la porte pour accueillir le shabbat personnifié au féminin comme une fiancée.


A.M. : C’est un rappel du Cantique des cantiques, n’est-ce pas ?

C.V. : Oui, exactement, c’est le Cantique, et l’on dit : « Va, mon bien-aimé (Dodi), au-devant de ta fiancée (Kallah). Le visage du shabbat, nous allons le recevoir. Mais tout de suite retentit dans l’assemblée le rappel du double commandement : « Garde, et souviens-toi ».

A.M. : De quelle époque cette litanie date-t-elle ?

C.V. : Du seizième siècle. Son auteur est le célèbre poète et exégète Salomon Alkabètz.

A.M. : L’interprétation spirituelle du Cantique était donc établie.

C.V. : Oui. On demande alors au peuple d’Israël de sortir de l’univers du souci et de secouer ses habits couverts de poussière. On appelle à une guérison totale du monde – un temps nouveau où non seulement tous les malheurs de l’histoire humaine, mais aussi ceux de la nature, seront guéris. Il n’y aura plus de tourment, plus d’angoisse, plus de honte. Que vienne la fiancée. L’annonce est aussi faite de la venue du Messie : « Viens mon bien-aimé vers ta fiancée. Tu étendras ton pouvoir sur toute la terre, par la puissance rédemptrice du Messie, le fils de Péretz. Sois la bienvenue, couronne de ton époux. Entre, mon bien-aimé, que la joie marche devant toi ! »
L’office dure environ une heure et s’achève par le Shema’ Israël (Ecoute Israël). Pour résumer, on demande la paix (shalom), ou plénitude, en hébreu, la sortie de la condition profane, d’une contingence aveugle faite de souffrance, d’angoisse et d’imperfection. Le shabbat doit donc instaurer par anticipation le contraire de notre expérience quotidienne. Chaque fête particulière apporte une légère modification dans le rituel.
Un des chapitres les plus évocateurs de l’Exode (16, 12-33) nous précise que la veille du Shabbat les enfants d’Israël doivent ramasser dans le désert du Sinaï le double de la portion de manne quotidienne, afin de ne manquer de rien pendant la période sabbatique ! Même la nourriture miraculeuse tombée du ciel leur est accordée en surabondance ce jour-là ! « Adonaï vous a donné le shabbat. C’est pourquoi le sixième jour, il vous donne du pain pour deux jours. Le peuple chôme donc le septième jour. La maison d’Israël donne à cela le nom de manne (en hébreu màn-hou, qu’est-ce que cela ?). On eût dit de la graine de coriandre : c’était blanc, et cela avait un goût de galette au miel. »

A.M. : Les six jours se trouvent en opposition par rapport au shabbat, mais aucune irrémédiable dualité ne scinde les deux temps, n’est-ce pas ?

C.V. : Non, les jours ordinaires devraient déboucher sur le shabbat. On ne peut pas se défiler. Il faut savoir passer à travers les six jours de peine pour parvenir à un monde enfin humain et vivable. L’existence ordinaire est une vie d’attente et d’effort, à laquelle aucune créature issue d’Eve et d’Adam ne pourrait impunément se soustraire..
Maintenant, je passe à ce qu’on fait à la maison. Le maître de maison et la famille, réunie debout, devant la table mise avec soin, toute blanche, comme si on se trouvait déjà dans un autre monde, psalmodient un passage des Proverbes de Salomon sur la femme forte de l’Ecriture (Proverbes 31, 10-31), qui débute ainsi : « Heureux qui a rencontré une femme vaillante ! Elle est infiniment plus précieuse que les perles. En elle, le cœur de son époux a toute confiance ; aussi les ressources ne lui font-elles pas défaut. Tous les jours de sa vie, elle travaille à son bonheur : jamais elle ne lui cause de peine. »
Après l’allumage festif des deux lumières annonciatrices de l’entrée immédiate dans l’ère sabbatique, réservée à la maîtresse de maison, la famille entonne en chœur l’hymne d’accueil des « anges du service » suprême, ceux qui officient les jours profanes au ciel devant la face du Très-Haut, pour n’en descendre ici-bas qu’à la fin du sixième jour de la Création, après la création tardive d’Adam et d’Eve. On leur demande d’apporter sur terre, à cette table, la paix, la plénitude divines. Sa clarté éclairera le temps-hors-temps du sabbat tout entier, car elle est issue directement, dit cet hymne, du visage « du roi des rois, le Saint béni soit-il ! » Selon certains commentaires classiques, l’un des deux envoyés à la table sabbatique familiale serait « l’ange du bien », l’autre, « l’ange du mal » (Malakh-haraa’). Ceci est en accord avec le principe déjà énoncé selon lequel la grâce et la sévérité, la miséricorde et la rigueur divines seraient jumelles. En cette veille de Shabbat, il ne dépend donc que de chacun de nous de faire tomber sur sa tête la bénédiction par l’ange du bien, ou le châtiment à venir par l’ange du mal, tous deux préposés à cette table par la volonté céleste…
Le kiddoush du vendredi soir à domicile constitue le moment essentiel. D’ailleurs, vous y avez déjà assisté. Qu’y dit-on ? On cite le texte biblique sur le septième jour, puis on bénit Dieu pour le don du fruit de la vigne, le vin sabbatique directement créé par le Seigneur lui-même. On loue Dieu qui nous a sanctifiés en tous ses commandements d’abord en mémoire de la création. Chez nous, la coupe de vin consacrée par la bénédiction passe de main en main ; on y boit à la ronde en y trempant chacun les lèvres. Mais avant la consécration du vin, on recouvre la corbeille des pains (les ‘halloth) à l’aide d’un napperon blanc afin, nous expliquent les sages, de ne pas humilier le pain, tiré par Dieu « de la terre » devant le vin sanctifié, qui est de nature plus spirituelle. Le napperon est ôté dès que le vin a été bu par l’assistance, pour permettre la bénédiction seconde, celle des deux pains sabbatiques, sur lesquels l’officiant sème une pincée de sel. C’est le fameux « sel de la terre » qu’évoque Jésus dans les Evangiles. Puis, on rappelle que Dieu nous a fait sortir d’Egypte. En hébreu, le texte est très simple : « Car le shabbat, c’est le jour du commencement. De toutes les fêtes saintes, c’est le souvenir de la sortie d’Egypte. » On rassemble dans une même pensée la création du monde, les jours futurs et la sortie d’Egypte. « A travers le shabbat de ta sainteté, en amour, et dans ta volonté, tu nous l’as communiqué. Tu es béni, Adonaï, qui sanctifies le shabbat. »


A.M. : Adonaï ?

C.V. : Ce mot théophore dissimule et remplace, dans la vie courante des fidèles, le tétragramme improférable YHWH.. Ce qui me frappe, c’est l’analogie entre la Création, l’observation des six cent treize commandements et la sortie d’Egypte.

[Claude feuillette un livre de prières : « C’est le Siddour, le livre de prières de ma mère, qui est très usé ; il doit dater de 1920, l’année de son mariage. »]

C.V. : Avant le Kiddoush du vendredi soir, et avant chaque repas, qui inclut une bonne bouchée de pain, on se lave rituellement les mains. On reproduit ainsi les gestes de lévites lorsqu’ils interrompaient leur vie profane pour procéder aux ablutions et à l’élévation purificatrice des mains vers le ciel dans la liturgie du Temple de Jérusalem. Après le repas, on récite une prière d’actions de grâce. On remercie pour ce qu’on a mangé, qu’on lie au côté matriciel de Dieu. (Tu nous nourris et tu nous entretiens.) On bénit le Tétragramme qui nourrit toutes les créatures sans exception. On remercie pour la sortie de l’esclavage, pour l’alliance, pour la loi, pour la vie et la miséricorde. Tout cela prend un aspect répétitif et bien précis. On remercie Dieu comme s’il nous donnait la becquée : « Et fais-nous gagner notre vie. Tu nous permets d’acquérir notre subsistance, chaque jour, et dans chaque temps, et dans chaque heure. » Il s’agit d’un acte spirituel, mais il implique aussi répétition dans le temps. On demande tout de suite Jérusalem et le retour à Sion, puis le royaume de David restauré, avec le Temple reconstruit selon la promesse des prophètes, enfin la vie éternelle, au-delà du temps..
Alors vient la grande litanie, qui a sans doute donné naissance au Notre Père chrétien : « Avinou, malkénou, notre père, notre roi, nourris-nous, conduis-nous, et continue à nous nourrir. Pourvois à tous nos besoins et délivre-nous tout de suite de ce qui est mauvais. Et surtout ne nous fais dépendre ni des dons ni des prêts des êtres de chair et de sang, mais que tout vienne uniquement de toi, de ta main pleine de grâce, ouverte à tous, sainte et inépuisable afin que nous ne soyons jamais soumis à des humiliations dégradantes et douloureuses. »
Il y a beaucoup d’humour aussi dans tout ce rituel, et cependant c’est très sérieux. Au shabbat, on demande : « Que tu veuilles nous fortifier de tes commandements, surtout celui du shabbat, ce jour fait pour jouir de notre vie terrestre en vue du monde à venir. On souhaite que ce soit un jour de repos et de dilection. On demande à Dieu de penser à nous pour notre bien. On en appelle aussi à un monde, à un espace-temps futurs qui soient tout entiers shabbat. Cette action de grâce est chantée par l’ensemble des convives. « Fais-nous jouir d’un jour qui soit tout entier shabbat et des douceurs du repos de la vie éternelle. » On demande également de voir, dès cette vie même, la face rédemptrice du Messie et de jouir de la grâce de la vie future. « Qu’il se souvienne pour nous des jours de la vie éternelle à venir. » On en appelle également à la protection de l’Eternel au cours de cette existence, dans l’histoire tumultueuse des nations terrestres en conflit perpétuel.
Cela donne une idée très claire de ce qui est visé. Il ne s’agit donc pas seulement d’un jour férié, mais d’un moment qui rompe avec la temporalité mondaine et, à partir de cette temporalité, nous introduirait dans un univers de jouissance, qu’on appelle en hébreu « les vies des Eternités » (‘haïeï ha’olamim). Mais le monde à venir tant désiré n’existe pas en soi, dans l’abstrait, car il sort de celui-ci. Et ce n’est pas une excuse pour ne rien faire le lendemain ! On voit se dessiner là un projet utopique absolument invraisemblable !
Déjà, au seizième siècle, dans le Shoul’hàn Aroukh (La table mise) de Rabbi Joseph Caro, on trouve une longue liste de ce qu’on doit faire et ne pas faire. Selon le Gaon de Vilna, en Lituanie au dix-huitième siècle, il existe au moins trente-neuf interdictions détaillées, qui touchent le travail rémunéré, mais aussi celui, gratuit, des mains juives bénévoles. Onze de ces prescriptions concernent la fabrication du pain sabbatique, d’autres le tissage des habits, etc. On ne doit pas écrire, car écrire, pour un scribe, était un métier producteur de réalités à la fois matérielles et psychosociales inédites. Selon les sages, tracer de sa main le Shabbat deux lettres d’affilée, c’était déjà ajouter des formes d’existence nouvelles à la Création suspendue le soir du sixième jour. Tout voyage est prohibé. On ne peut se déplacer à pied au-delà de la distance d’environ un kilomètre (Erouv). En Israël, dans les milieux pieux, cet interdit a été renouvelé. Il faut donc que les synagogues soient construites dans un périmètre circonscrit. Un Juif en route le vendredi doit s’arrêter à la tombée du soir, même en pleine cambrousse. Pour faire bonne mesure, certains héritiers rabbiniques zélés du Gaon de Vilna ont calculé que chacun des trente-neuf interdits classiques en contenait trente-neuf autres, ce qui ferait un total de 1521 interdits sabbatiques. Ce chiffre astronomique des activités théoriquement interdites le jour du sabbat est beaucoup plus satisfaisant que le premier pour l’esprit subtil des savants, et la pratique obsessionnelle des âmes un peu trop portées sur la piété.
Tout commerce d’objets ou d’argent, travail domestique ou public est prohibé, ainsi que le port physique de l’argent sur sa personne, avec ce qu’il implique de vénal et d’impur, car il est la source de toutes les tentations mauvaises, liées à l’existence profane. On ne doit pas faire travailler les serviteurs, les animaux, même ceux qui ne sont pas casher, comme les ânes, les mulets et les chevaux. On ne doit ni tondre les moutons ni traire les vaches. Chez nous, en Alsace, il existait une coutume : on comptait sur les non-Juifs amis du voisinage pour exécuter quelques besognes indispensables interdites ce jour-là aux Juifs pratiquants, comme allumer le feu les matins d’hiver, par exemple. On appelait ces bons voisins des shabbès-goyim – des Gentils du shabbat. Pour les menus services ainsi rendus à la famille de stricte observance le samedi, on ne les rémunérait que le dimanche, premier jour ouvrable de la semaine selon le calendrier rituel juif. En résumé, ni la monnaie, ni le travail, ni la mort – fût-ce celle des plus proches – n’ont cours le shabbat en Israël.
On ne doit pas non plus organiser d’avance son travail de la semaine : penser au travail à venir constitue déjà, en esprit, une violation du shabbat. On ne doit pas faire la cuisine ; il faut donc préparer toute la nourriture du lendemain avant que ne tombe la nuit, le vendredi soir, qui signifie la fin de l’œuvre de la Création. On la garde au chaud dans un four de briques, ou parfois sur un réchaud de braises mobile, appelé en Alsace schtübchel ; ce terme vient de l’hébreu corrompu shé-mevashel, « cuiseur ». Le feu y est allumé auparavant et on ne peut le rallumer au cours du shabbat. Chez les Séfarades, on mange du couscous ; chez les Juifs polonais ou russes, du tschoulent, mot yiddish polonais qui vient du français : « chaud, lent ». C’est un mélange très lourd et nourrissant d’orge perlée, de pommes de terre, d’oignons rissolés avec leurs pelures brunes, de haricots blancs, d’os à moelle, de viandes grasses. Une autre délicatesse qui mijote sur le feu est à base de nouilles sucrées et de graisse de bœuf, le tout gardé sous cuisson permanente pendant vingt-quatre heures. En Europe centrale, on utilise de la graisse animale casher, dite miggèr, située au-dessus des rognons des veaux ou des bœufs. On peut adjoindre à ces plats salés-sucrés des compotes de fruits secs. Au tschoulent polonais, on substituait souvent chez nous, en Alsace, quelques bons cous d’oies ou de poulardes farcis (Hälsélé), précédés d’une belle carpe au persil verte en gelée, appelée Yiddefisch, tout simplement.
Pour le repas de midi du shabbat, en Alsace, on cuisinait dès l’avant-veille un estomac de bœuf farci ou du Kouguel, une grosse boule de pâte rissolée préalablement farcie de marrons, de pruneaux secs, de tranches de pommes et de poires séchées, en général accompagnées d’u ragoût de viande de bœuf ou d’une poule au pot. La viande casher cuisait longuement dans un fond de plat garni de graisse animale. On faisait aussi une soupe à la viande, gardée au chaud et assortie de quenelles à la moelle. Les gâteaux étaient préparés auparavant. Parmi ces délices, la « schaleth », célébrée par Henri Heine, une sorte de clafoutis aux pommes ou aux cerises bien mûres. A Seebach, chez mes grands-parents maternels, on fabriquait encore à domicile le pain de shabbat, la ‘hallah torsadée, couverte de grains de pavot noirs, dans un petit four de briques attenant à la maison paysanne. Avant de faire cuire sa ‘hallah, mon aïeule villageoise Sarah en arrachait un morceau de pâte crue dûment consacrée pour le jeter au feu du four en guise de sacrifice, selon les règles de la Torah, ceci étant accompagné d’une bénédiction.
L’après-midi du shabbat, quand on avait survécu à l’ingestion pieuse de toutes ces nourritures substantielles, chez les Juifs vraiment religieux, on réservait une partie de la journée à l’étude. C’est ce qu’on appelait, en judéo-alsacien, le lernen – la traditionnelle interprétation d’un texte biblique ou talmudique. A Bischwiller, les Juifs un peu moins dévots passaient leur sainte après-midi à jouer aux cartes. On ne risque pas ainsi de changer l’équilibre énergétique du cosmos. Bien sûr, ce n’est pas là exactement ce qui était prévu par Moïse, notre maître, lorsqu’il est redescendu du mont Sinaï avec les tables de la loi dans les bras, apportant au peuple récalcitrant le décalogue universel, dont le quatrième commandement nous ordonne : « Tu te souviendras du jour du shabbat pour le sanctifier. » (Exode 20, 8)

A.M. : Vous avez également évoqué la possibilité de discussions entre amis.

C.V. : Sur les textes de la Torah de la semaine écoulée, bien entendu, ou sur une page particulièrement subtile du Talmud qui se prêtait aux jeux verbaux mirifiques du pilpoul rabbinique. Le samedi soir, à la fin du shabbat, on procède au rituel de distinction de ce qui est saint et de ce qui est profane (havdalah). La nuit tombe. Le père de famille entre, muni d’une coupe de vin du shabbat et d’une bougie tressée, qu’on allume dans la pénombre. On approche ses mains grandes ouvertes de la flamme, comme pour en absorber la clarté d’outre-monde à travers nos ongles translucides. Quels sont l’origine et le sens de ce rite étrange ? Selon le midrach, Adam et Eve au paradis avaient une peau transparente, ouverte à la lumière céleste de l’Eden, qui baignait leur corps entier. Le texte de cette parabole talmudique merveilleuse joue sur les mots hébreux presque homophones qui désignent la lumière (or, avec un aleph initial) et la peau, le cuir opaques (‘or, avec un ayin guttural initial). Tel est l’enseignement de Rabbi Méir disciple de Rabbi Akiba.
Quand le premier couple humain, après avoir goûté du fruit défendu de l’arbre de la connaissance du « bien-et-mal » conjoints, furent expulsés de l’Eden, leur vêtement de lumière (or) se changea en peau opaque comme du cuir animal (‘or), à l’exception des yeux et des ongles de leurs mains tendues et de leurs pieds errants. Avec leurs deux yeux transparents, les ongles translucides des humains sont donc le rappel de leur luminosité originelle, avant la faute, et surtout les témoins corporels de leur rédemption future. Dans l’au-delà des jours, la transparence de leur beauté première leur sera rendue ; de la tête aux pieds, ils redeviendront transparents et lumineux ; leur pelage obscur se muera en clarté, le cuir de leur peau (‘or) se changera de nouveau en lumière (or), comme au premier shabbat après leur création. Quand nous présentons nos ongles à la flamme de la havdalah avant son extinction, le soir du shabbat, c’est pour en recevoir la splendeur au plus profond de notre chair obscure et pour hâter ainsi la venue du jour messianique, celui qui sera « tout entier shabbat ». On prononce une bénédiction sur les « luminaires de feu » et on éteint la chandelle en plongeant sa mèche dans le vin consacré du shabbat échu. L’ultime lumière du shabbat, noyée dans le vin, tout à coup disparaît, et le monde mécanique reprend ses droits. Alors peut recommencer le cours monotone et pesant des « jours de sable » ordinaires, jusqu’à la venue tant désirée de la princesse Shabbat future. L’office public du matin à la synagogue est consacré à la cantillation solennelle du chapitre de la Torah et de la péricope prophétique de la semaine.
Le samedi à midi, également, on célèbre un kiddoush. Enfin, avant le rite de clôture de la ‘havdalah, on passe aux assistants une boîte à parfums pleine d’herbes odorantes ou d’épices rares. Chacun doit les humer à pleins poumons, puis prononcer une bénédiction en mémoire du Shabbat qui s’achève, afin d’en étendre la grâce jusqu’au samedi prochain. « Tu es bon, Adonaï notre Elohim, roi du monde, qui es le créateur de touts sortes de bonnes odeurs. » Dès que la nuit tombe, on prend alors la bougie tressée, encore allumée, et on récite en chœur : « Adonaï, notre Dieu, maître de l’univers, créateur des luminaires, tu es bon, toi, roi du cosmos, qui distingues entre le saint et le profane, entre la lumière et la nuit, entre Israël (qui est soumis à la Torah) et les nations (qui ne le sont pas), entre le septième et les six jours de la Création. Béni es-tu, Adonaï, qui sépares entre ce qui est saint et ce qui est profane. » Après quoi, on procède à l’extinction de la flamme sabbatique.

A.M. : Quel est le mot pour « cosmos » ?

C.V. : ‘Olam, qui veut dire cosmos, univers, temporalité, mais aussi ce qui demeure invisible et échappe à la prise. Adon ‘Olam est le Maître des mondes visibles et invisibles.

A.M. : Et que veut dire Adonaï ?

C.V. : Mon Seigneur : Adon ‘Olam est le début d’un chant d’actions de grâce directement adressé à Dieu et traditionnellement attribué à Josué, fils de Noun, le successeur de Moïse. Je le résume ainsi : « Seigneur du grand Tout, à la fois temps et espace, qui étais roi avant que ne soit créée la moindre créature et qui, dans ton temps, as créé pour ton plaisir la totalité, alors seulement ton Nom a été proféré. » Auparavant, il n’était pas roi. L’entrée dans la temporalité du shabbat nous fait revivre tout ce passage. On revient par le chant et l’esprit à cette antériorité absolue, au moment où Dieu n’était encore que Adon ‘Olam, retrait en soi-même, dans l’intériorité du cosmos potentiel plutôt que roi de l’univers matériel, encore à apparaître au son de sa parole créatrice. Par le fait même qu’il se repose, l’homme peut y entrer à la fin du sixième jour. Le repos est une suspension de l’activité, qui nous permet de nous engager, si nous le désirons, dans une autre sorte d’action, qui est de l’ordre du devenir plutôt que du calcul, puisqu’il rompt le cercle de l’habitude, de la répétition névrotique et stérile des temps révolus. Le devenir ne se rumine pas ; il ne se suppute ou ne se pressent que par notre humble ouverture à l’inconnu sans visage.

A.M. : Il s’instaure alors un dialogue intime sur le mode du Je/Tu.

C.V. : Evidemment, et seulement dans ces conditions, sinon on retombe dans le servage et le souci. Autre interdiction : celle d’inhumer. Le temps noir et immobile de la rigor mortis est incompatible avec le temps vif, clair et jaillissant du shabbat. Par contre, et sauf erreur de ma part, la circoncision est fortement recommandée : les nourrissons âgés de huit jours circoncis le shabbat sont réputés favorisés. Mais on ne peut sacrifier aucune bête comestible : l’abattage rituel est prohibé, même si on en donne une part à Dieu. La circoncision seule est permise, obligatoire dans toutes les circonstances de la vie humaine, car elle scelle l’entrée dans l’alliance.

A.M. : Les tâches utilitaires sont prohibées, mais la méditation et la discussion entre amis sont encouragées. Ce repos, une forme de paresse pour certains, puisque le principe d’utilité est soudain mis en berne, n’est-il pas, après tout, aussi nécessaire au poète dans l’élaboration de son œuvre créatrice ?

C.V. : Avec solennité, un jour par semaine, nous substituons le temps de la paresse à celui de l’utilité. N’est-ce pas ce que, spontanément, nous faisions déjà, nous autres artistes, poètes, musiciens ? Nous récusons en secret toute besogne utilitaire qui dévore notre vie intérieure. C’est la raison pour laquelle la plupart des gens sérieux et laborieux nous considèrent à juste titre comme des fainéants : mais nous sommes des fainéants farfelus mus par le désir de créer, nous aussi, des œuvres nouvelles sous le soleil. Le jour du shabbat, le chant est donc recommandé. Le shabbat lui-même est pareil à un chant. Désirer l’avènement d’un univers temporel qui soit tout entier shabbat, c’est entrer dans le royaume du chant. Par contre, les instruments de musique peuvent être prohibés, puisque considérés comme des outils profanes. Dans les synagogues orthodoxes, ils sont interdits lors des offices. Depuis que le Temple a été détruit, on marque le deuil en se passant d’instruments, qui rappellent trop fortement aux yeux des croyants les siècles bénis des réjouissances licites effacées par les souffrances de l’exil. Ils sont à la fois trop beaux et profanes. Dieu ne peut s’amuser à écouter le jeu des grandes orgues dans les lieux de substitution de la Dispersion s’il n’a pas à Jérusalem un temple où demeurer invisible, caché au fond du Saint des Saints, présent entre les pointes des ailes d’or étendues de ses deux chérubins favoris, nommés Grâce et Rigueur. Le shofar fait exception, car, de toute antiquité, il appartient à la liturgie biblique, celle qui précéda l’inauguration du temple de Salomon.

A.M. : Et il appelle à réminiscence.

C.V. : Réminiscence et révélation, au Sinaï à travers le grondement du tonnerre, le feu des éclairs, de la voix de Dieu. Enfin, la voix de Dieu, ou celle du shofar,… on ne sait pas trop. Au Temple, à l’origine, se trouvait une multitude d’instruments : tambours, tambourins, flûtes, lyres, harpes…

A.M. : Si l’on songe au nouveau temps du shabbat, ne peut-on dire que la vie humaine, en sa pleine extension, en sa quête de plénitude, appelle à la création, pour chaque individu, de sa propre temporalité – non plus le déroulement linéaire et fade des mécanismes de l’utilité, mais une durée éprouvée et vécue selon le rythme de l’esprit ? Il serait dès lors de la responsabilité de chacun, en sa singularité, de vivre selon le rythme de son être, ce qui est déjà, en soi, une création poétique, n’est-ce pas ?

C.V. : La liturgie ne précise pas cela, mais elle l’implique. Ce qui est prescrit à tous, chacun doit se l’appliquer à lui-même. C’est le principe de la révélation : elle est personnelle. On dit nous parce qu’on est en groupe, mais les commandements concernent directement chaque individu. Jusqu’à quel point nous pouvons en faire une lecture à la Buber, cela se discute. Pour moi, en tout cas, ces choses-là n’ont aucun sens si elles ne peuvent être traduites en termes de réjouissance personnelle. Sinon, on tombe dans la convention pure, on cède à la contrainte stérile du groupe social. Mais les textes bibliques ne se laissent pas interpréter seulement dans une optique individuelle. Le Tu, toutefois, nous ouvre la voie royale. Grâce à lui, nous frappons à la bonne porte. C’est aussi qu’en hébreu, il n’existe pas de vous.
Il n’y aura aucun avenir pour ces liturgies millénaires si elles ne sont pas reprises dans le contexte vivant du Je-Tu. Il s’agit d’une expérience de groupe qui doit se vivre sur un mode personnel. A défaut d’une vraie présence individuelle, la pesante machine pieuse paralyse et glace tout l’élan qui venait du cœur.

A.M. : Si l’on songe à la double temporalité dont vous parliez, le comble de l’aliénation n’est-il pas l’imposition collective de la durée mécanique imposée par le souci utilitaire ? A côté, le temps messianique, ou poétique, fait de jaillissements, de commencements et d’émerveillements, est plénitude du temps, résonance pleine de l’être. A quel point le dogme du travail, tel qu’il se répand partout dans notre monde utilitariste, en affectant la notion de repos collectif partagé, peut-il aboutir à une forme d’esclavage par ce que Hannah Arendt dénonce comme absolue passivité en un « métabolisme qui se nourrit des choses en les dévorant » ? (La crise de la culture, p. 263) Pris dans le mécanisme, l’individu s’anéantit lui-même.

C.V. : C’est bien pour ces raisons que le non-respect du shabbat constitue une des plus graves infractions de la Torah. Sa violation nous fait carrément retourner en Egypte. Le shabbat est le moment où le chant et la poésie émergent du grind, comme on dit en anglais. Sans le shabbat, l’homme devient une chose muette et tombe dans l’aliénation définitive, le monde de Babel. A ce propos, un midrach rapporte que quand un travailleur forcé enrôlé pour la construction de la tour de Babel mourait d’épuisement, on le jetait dans le trou de la muraille qui n’avait pas été comblé par son travail. Par contre, si une seule brique se brisait en tombant sur le sol, on la pleurait et on lui faisait des funérailles ostentatoires. On remplace par un corps d’esclave préalablement réifié l’espace qu’il n’a pas empli de briques : voilà ce qu’on appelle fonctionner.

A.M. : C’est une belle métaphore pour ce qui se passe aujourd’hui…

C.V. : Bien sûr, et l’oubli délibéré du chant se situe au commencement du projet néfaste d’édification d’une Babel universelle. L’observance du repos nous protège d’une réduction totale à l’état d’esclave. Il s’agit de réorienter le travail des six jours de façon à lui donner une valeur. Au sein même du temps profane, on participe à un élan du désir humain en direction du shabbat. Là où manque cet élan, il est comblé par le jeu aveugle d’une totale fonctionnalité. Au triomphe du « comme ça » mortifère, on ne peut répondre que par la folie, le meurtre ou le suicide.

A.M. : Sans la poésie, sans ce recul qui permette d’embrasser l’humain, on aboutit au rien.

C.V. : De la personnalité effacée très vite, il ne reste que « ça » - un bout de viande ensanglantée. L’âme niée dans sa nature même se mue en chose sous le regard assassin de son négateur. Une amie juive me racontait qu’en Hongrie, avant l’occupation nazie, mais sous le fascisme qui l’annonçait, un professeur d’allemand, hautement antisémite, avait dit en pleine classe à son père, qui était son élève : Du bist nur ein Stück Fleisch, mit zwei Augen ; Tu n’es qu’un morceau de viande, avec deux yeux. Ce qui le gênait, en l’occurrence, c’étaient les yeux affolés et immenses de l’enfant juif. Il ne voulait pas être vu par ce petit garçon juif, témoin épouvanté et victime innocente, de sa méchanceté gratuite.

A.M. : Tout cela me fait penser à la nouvelle de Kafka, « La colonie pénitentiaire ». Guy en avait extrait le début pour en faire l’exergue d’un manuel d’économie qu’il avait écrit il y a quelques années : « - C’est un appareil très curieux, dit l’officier à l’explorateur en jetant sur cette machine, qu’il connaissait pourtant fort bien, un regard d’admiration. » La machine inscrit sur le corps nu du condamné l’ordre qu’il a violé. L’officier qui la manie en est très fier et dit : « Regardez-moi cette machine, ajouta-t-il (il la montrait du doigt en s’essuyant les mains avec une serviette). Jusqu’à présent il fallait la servir, maintenant elle fonctionne toute seule. » C’est le comble de la mécanique bien rodée !

C.V. : Et il existe des gens prêts à y incarcérer les autres, ou pire encore, ils seraient prompts à s’y enfermer eux-mêmes ! A bon entendeur salut… L’enfer est un endroit où il n’y a jamais de shabbat. Tout y est défunt (defunctus) ; tout y fonctionne (functus) éternellement. Comme l’écrivait Victor Hugo :
« Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue,
Que l’oiseau perd sa plume et la fleur son parfum ;
Que la création est une grande roue
Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un. » (« A Villequier »)
Il faut toutefois préciser que la hantise excessive concernant les interdits sabbatiques, comme toute pratique rituelle abusive, risque de se muer parfois en obsession d’ordre pathologique. Ainsi, actionner peccamineusement les boutons de l’ascenseur familial, de la télé, de la radio, du téléphone, de l’ordinateur, manier après le coucher du soleil du vendredi soir les commutateurs d’électricité à domicile ou ailleurs, appuyer sur une sonnette au front de la porte cochère, presser indûment sur les touches informatisées du code d’entrée d’un immeuble moderne, rien ne saurait apaiser la mauvaise ou la trop bonne conscience religieuse de certains chasseurs de transgressions patentés. J’ai raconté jadis, dans Moisson de Canaan je crois, l’aventure d’Evy prise à partie, peu après notre arrivée en Israël, vers 1962, dans une ruelle de Méah-Shéarim, le quartier ultra-orthodoxe de Jérusalem-Ouest, par deux gamines dévotes à longues jupes et à bas noirs. Elles l’ont accostée sur le trottoir désert et lui ont demandé sans autre forme de procès d’ouvrir son sac à main, fort suspect à leurs yeux inquisiteurs. Horreur ! Le sac recèle un peigne, objet profane dont l’usage, prétendaient-elles, est interdit le shabbat. Pourquoi ? Parce que les dents du peigne, en passant par la chevelure, produisent des étincelles électriques dont le feu glacé rompt, selon ces futures rabbines, l’équilibre énergétique du cosmos, troublant ainsi le repos du septième jour. Le seul objet licite qu’une dame comme il faut ait le droit de transporter le samedi dans son sac à main est un mouchoir. Et même ce point délicat resterait peut-être à débattre entre nos sages.
En dégageant de leur gangue routinière l’esprit qui préside aux nombreuses prescriptions touchant le shabbat, on ne saurait trop insister sur l’importance des menus détails que prend, dans la liturgie, la préparation matérielle du septième jour, au cours de ceux qui le précèdent. Loin d’être insignifiants, ou superflus, les six premiers jours profanes – dans la mesure où ils s’ouvrent sur le temps-hors-temps du suspens des activités pratiques au profit du repos de l’esprit tant désiré – constituent aux yeux des sages talmudiques une période d’aspiration muette de la matière corporelle de ce monde en transit qui s’oriente en esprit vers son accomplissement ultime.
Selon certains enseignements, les plus grands maîtres dans chaque génération juive doivent seconder leur épouse dans la confection des mets sabbatiques traditionnels. Ils aideront par exemple leur femme à hacher menu sur la table de cuisine les légumes verts, les oignons, l’ail, la ciboulette ou le persil, que sais-je encore ? Car tout ce travail préparatoire du repas à venir leur sera crédité là-haut comme un mérite dans le grand livre de compte du Saint béni soit-il. Il semble que Dieu aime tout particulièrement les sages d’Israël qui lui mijotent, en collaborant avec leurs épouses, de bons petits plats en l’honneur de son jour de chômage hebdomadaire. Il n’y a pas de vertus mineures à ses yeux. Aucune tâche ne sera dite vile en Israël lorsqu’il s’agit de servir sur terre devant la table bien mise du Créateur. Longue vie au shabbat : c’est le seul jour que nous partagions avec la bonne paresse de Dieu.

A.M. : Claude, je vous remercie infiniment de m’avoir accordé cet entretien.

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Référence bibliographique :
Hannah Arendt, La crise de la culture. Traduit de l’anglais sous la direction de Patrick Lévy. Paris : Idées/Gallimard, 1972.


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