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La paresse d’Amiel, par Philippe Amen

25 avril 2009

par Philippe Amen

La paresse est un désoeuvrement :
le journal intime d’Amiel

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La tentation de l’oisif, par Albrecht Dürer

Penser le texte varie selon le point de vue qu’on adopte. Penser le travail du texte, et en creux les difficultés à écrire, par exemple la paresse stigmatisée comme un empêchement, est soumis à la même variation historique.
La forme littéraire du journal intime a profondément évolué depuis le XIXe siècle. Henri-Frédéric Amiel, professeur de philosophie et d’esthétique à l’Académie de Genève (1821-1881), diariste important, expérimentait une manière d’exister par l’introspection qui l’empêchait de considérer l’ensemble de ses cahiers comme un texte, c’est-à-dire une œuvre soumise à un travail, une œuvre publiable. Son journal représentait plutôt pour lui le simple témoignage d’une conscience assoiffée de vérité, une pratique quasi clandestine de l’auto-analyse. Aujourd’hui, on considère bien évidemment que tout témoignage forme texte et que le travail en jeu éloigne toute plainte d’un paresseux scripteur.
Si au XIXe siècle, le genre littéraire du journal intime n’existe pas, parce qu’il n’a pas acquis un statut éditorial suffisant, en revanche, la pente de l’épanchement est à la mode. Le diariste devant sa page s’occupe de garder une trace de soi, rarement se forge une écriture singulière. Tel est pourtant le cas d’Amiel qui pense son écriture en même temps qu’il élabore un ressassement intime. L’une de ses particularités est également de se dire profondément paresseux alors que le lecteur se rend compte qu’il a produit un journal intime de presque 17 000 pages ! Dans ces conditions, il semble intéressant d’analyser où se situe cette paresse avouée, en somme d’étudier un paradoxe.
En premier lieu, il faut savoir que le philosophe genevois a peu publié : quelques plaquettes de poésie, des articles variés, c’est fort modeste pour un universitaire doué et rigoureux. Le journal intime a beau fourmiller de projets de grand œuvre, la procrastination, le renoncement, en un mot la paresse, l’éloigne du travail à effectuer et fonde une parole de la déception. Les pages intimes sont alors un refuge où s’enferme le ressentiment.
En même temps, il plonge avec plaisir dans cette introspection quotidienne, exercice d’une liberté revendiquée. A l’œuvre difficile à écrire, le diariste oppose cette autonomie d’existence et de pensée qu’on lit dans cette affirmation : « La liberté par le renoncement est plus sûre que la liberté par la victoire, car la première ne dépend que de nous et celle-ci dépend aussi des circonstances » (Journal intime, Lausanne, L’Age d’homme, 1976-1994, tome V, p. 869). D’un côté le moi renonce à écrire une œuvre pour garantir sa liberté, de l’autre il amplifie cette écriture de l’enfermement qui lui va : il choisit le désœuvrement.
Faire une œuvre littéraire, publiable et publiée, équivaut à se jeter dans la tâche, à élaborer, à construire, à terminer. Le diariste, lui, goûte la perpétuité du temps qui ne commence pas et qui ne se clôt pas, mieux encore, il se laisse aller à une observation de soi vacillante et légère qui a pour cadre un présent sacralisé.
Aller au bout de ses choix, exprimer des certitudes imprimées, embarrasse cette nature songeuse. Amiel a en lui la haine protestante du paraître et de l’habileté qui s’interdit toute vanité dans l’activité de produire. Son caractère est ainsi dessiné par une affirmation forte : « Paresse et contemplation ! Sommeil du vouloir, vacance de l’énergie, indolence de l’être, comme je vous connais ! » (tome IV, p. 632). Et dans la même page, il écrit : « Je suis plus méditatif et contemplatif qu’autre chose, et la joie de reprendre conscience et possession de moi-même, de savourer ma liberté, d’entendre bruire le temps et couler le torrent de la vie universelle, suffit parfois à me faire oublier tout autre désir ».
Ce torrent de la vie universelle, cet apprivoisement de la culture à des fins d’enrichissement personnel, ce dédain revendiqué de la publication servile expliquent que la paresse est un désoeuvrement.
Cependant, derrière la passivité contemplative vécue sainement, s’installent les conséquences de ces « infanticides intérieurs » (tome V, p. 146), et c’est un parcours auto-dénigrant que propose la lecture de ce journal intime. Tout d’abord, parce que l’écrit personnel ne sert à rien, parce qu’il est un détournement de la volonté, une occupation d’oisif. On lit ainsi, à la première page du 142e cahier : « Le journal intime est un oreiller de paresse : il dispense de faire le tour des sujets, il s’arrange de toutes les redites, il accompagne tous les caprices et méandres de la vie intérieure et ne se propose aucun but » (tome X, p. 833). La perspective est claire : écrire sur soi dans le seul souci de se connaître éloigne l’ambition détestable tout en phagocytant la création. Existe aussi, implicitement, une dichotomie profonde entre l’art et la production, comme on le voit dans ce constat lucide : « Je n’ai voulu m’approprier que la forme de toute chose : je suis resté idéal, artiste et songeur » (tome II, p. 168). Le diariste a l’impression que l’introspection est une forme de dilettantisme facile qui a trait à la nature artiste des êtres sensibles, qui permet de vivre dans l’utopie du rêve et des inachèvements alors qu’il se forge une haute idée de la production intellectuelle, capable de définir plus complètement une identité. Si Amiel a de tels réflexes, c’est encore une fois que le journal intime semble être davantage du côté de la petite besogne que de celui du grand œuvre. A la toute fin de sa vie, il savait qu’il lèguerait ses papiers intimes à Fanny Mercier, l’une de ses amies les plus proches, avec la pensée qu’elle prendrait sans doute un plaisir secret à cette lecture, un plaisir à le mieux connaître. Amiel ne se doutait guère que des fragments de ce journal autodestiné se trouveraient imprimés quelques années après son décès. Il est donc quasiment certain que dans la tête du philosophe genevois, son identité sociale passe par des publications sérieuses, nous dirions aujourd’hui des publications scientifiques. D’où une victimisation très développée lorsqu’il fait le bilan de sa paresse naturelle. « Il n’est pas une œuvre à ma portée que je ne croie pouvoir être mieux faite par un autre » (tome III, p. 1113). Sans doute s’agit-il de l’excuse du paresseux qui méprise l’effort au motif que d’autres l’ont fait. Le renoncement sain et l’excuse malsaine se chevauchent alors dans une entreprise de critique de la personnalité pure.
Tout d’abord, Amiel démonte lui-même cette excuse en sabrant ses propres croyances, en se débarrassant des thèmes du renoncement assumé et de la liberté garantie, sources d’une perception universelle et ouverte de la culture : « Cet effacement successif ressemble à de la bouderie ou à du dédain, et ce n’est que de la paresse » (tome VI, p. 321). Conjointement, il met en place un système d’auto-dénigrement où le terme de paresse occupe une place privilégiée. La paresse le définit, puisque ce défaut lui permet en même temps de stigmatiser une déficience et de légitimer sa posture fataliste. En d’autres termes, Amiel se dit paresseux pour signaler un renoncement qui l’agrée. Enfin, la paresse, défaut « social » (l’impossibilité de faire œuvre productive, de faire montre d’une activité éditoriale donc comptable), se transforme en défaut majeur de la personnalité intérieure (celle d’un homme désenchanté) et s’intègre facilement dans une auto-destruction de soi.
Les enchaînements critiques qui permettent au diariste de cerner sa personnalité sont éclairants quant à la manière dont s’inscrit la paresse :

« Je n’ai point assez de charité, sous mon apathie et mon désintéressement, se glisse beaucoup de paresse, et trop de recherche de moi. » (tome II, p. 306)

« Paresse ; improductivité ; indécision ; manque de sérieux ; défaut de conviction ; absence d’énergie ; indéchiffrabilité. On ne sait ce que tu veux ni à quoi tu sers. » (tome IV, p. 875)

« Tu n’as pas lutté jusqu’au sang avec tes péchés, la paresse, l’abattement, l’inconstance, la pusillanimité. » (tome VII, p. 1361)

Ces trois exemples montrent, outre un goût de la synonymie lié au sens des nuances, que la paresse se glisse partout où un vide de comportement ou d’action est constaté. Dans la première citation, la paresse est identifiée à une centration sur soi, à une faille de l’altérité. La pratique du journal intime est symbolisée par cette trop grande « recherche de soi » qui dit pourtant un goût de la complétude. On voit bien que le trop plein de l’introspection est associé au vide de la paresse. Dans le second exemple, la paresse est ce manque d’énergie qui empêche de se forger une identité sociale mais aussi morale (« à quoi tu sers » signifiant ce que tu vaux). Le vide est ici clairement noté par le substantif « indéchiffrabilité » qui pourrait dire une absence de présence comptable au monde. La troisième phrase intensifie l’aspect moral et le vide est ici une faiblesse, un péché, et bien sûr un tourment.
Si la paresse est donc vécue dans toute sa gamme auto-dénigrante, par une rhétorique de l’accumulation, voire de l’empilement, nous devons éviter de penser que celle-ci suffit à définir la posture du diariste. Nous avons parlé de paradoxe pour mentionner le fait qu’Amiel se dit paresseux alors qu’il écrit 17 000 pages de journal intime. Si ce défaut l’empêche d’être écrivain ou d’avoir pu publier un ouvrage de philosophie, il apparaît au cœur d’un système d’auto-analyse que le diariste met en place à 17 ans et qui durera jusqu’à sa mort, à 60 ans. L’autodiscipline que suppose une telle astreinte, la présence au texte que l’écriture quotidienne garantit, la modernité de ce déchirement entre corps mental et corps social montrent, de toute évidence, qu’on a affaire à une fausse question. Si la paresse détourne l’être humain de sa faculté d’inventer, de construire une cohérence ou de fonder des repères intellectuels durables, en revanche, elle semble improbable voire suspecte dans la rédaction d’un désœuvrement qui vise à dire une totalité.
La puissance de ce motif de la paresse permet de lire avec vigueur un balancement qui sépare l’intention de la production : le penseur voulait écrire et le diariste n’écrit pas, au sens où le journal n’est pas un texte. L’homme est paresseux, mais le diariste est un travailleur infatigable de l’introspection. L’auteur n’est pas né, mais le désœuvrement fait son œuvre. Le paradoxe se sent dans une confrontation liée aux normes textuelles du XIXe siècle, mais se résout dans la lecture qu’on peut faire de ce texte aujourd’hui.
En effet, cette paresse qu’il croyait rédhibitoire pour exister littérairement a fait d’Amiel, et cela par une démarche modeste, alanguie, indéfinie, divertissante et libre, un écrivain.

Bibliographie :
Amiel, Henri-Frédéric, Journal intime, texte établi par Philippe M. Monnier et Anne Cottier-Duperrex, tomes I – XII, Lausanne, L’âge d’homme, 1976-1994


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