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La parese de l’oeuvre, par Frédéric Le Dain

25 avril 2009

par Frédéric Le Dain

La « paresse essentielle » de l’œuvre et le secret de Marcel Proust.


(En relisant A la recherche du temps perdu, de Marcel Proust et La Tentation de Marcel Proust, d’Anne Henry, PUF, « Perspectives critiques », 2000.)

Pour Anne Henry, lectrice de l’essentiel, bien modestement.


« Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes »
Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, « Du côté de chez Swann », « La Pléiade »,
1989, T1, p. 5 ; par convention, désormais « ALRTP », suivi du tome)

« Ce roman qui se voue à tout mettre au clair comporte une omission de taille : il ne livre jamais l’élucidation qui le concerne et ce n’est certainement pas dans la fiction de son dénouement que se trouve son secret. »
Anne Henry, La Tentation de Marcel Proust, PUF, « Perspectives critiques », 2000, p.18.

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Rêverie au Jardin du Luxembourg. Huile sur bois de Guy Braun


On se souvient de ce profond paradoxe proustien, source pour moi, au fil des relectures, de continuels vertiges : le Narrateur de La Recherche découvre, au terme d’un parcours impossible à résumer ici – même dans le dérisoire « Marcel devient écrivain » – qu’il est devenu écrivain, alors que tout semblait l’avoir désormais écarté définitivement de cette voie qu’enfant, puis adolescent, grand admirateur de Bergotte, il souhaitait résolument emprunter. Les préoccupations mondaines, l’absence de « critique port-royaliste », les amours – bien tourmentées, que ce soit Gilberte Swann ou Albertine –, les voyages à Venise-la-rouge, tout cela n’a pu que détourner de son projet notre futur écrivain qui, de toute façon, n’a pas l’intention de devenir à son tour un « Homère de la vidange », comme la princesse de Parme, à son interlocutrice la Duchesse de Guermantes, appelle Emile Zola (Le Côté de Guermantes (II), ALRTP, T.II, p.789). Et le lecteur est le témoin attentif de cette déroute, ce désastre : Marcel fait, la plupart du temps, autre chose qu’écrire (il est vrai qu’il lit beaucoup, malgré tout, ne l’oublions pas : temps perdu essentiel)…Tout au plus pourrait-il donc, dans sa « perte de temps essentielle », en même temps que « faire son deuil » de ce beau rêve d’enfant-poète jadis couvé, essayer d’être une sorte de Goncourt troisième manière, épinglant ici ou là les traits des Verdurin, se décrochant la mâchoire de rire ou médisant comme savent si bien le faire ces personnages dans leur petit salon bien étroit, en écoutant une dernière fois la Sonate de Vinteuil.
Que s’est-il donc passé ? Quel est ce retournement subit ? De qui ou de quoi ce Narrateur a-t-il fait la rencontre, qui va lui faire dire, sûr de lui et de sa vocation : « (…) ce qui était dangereux dans le monde, c’était les dispositions mondaines qu’on y apporte. Mais par lui-même il n’était pas plus capable de vous rendre médiocre qu’une guerre héroïque de rendre sublime un mauvais poète. » (Le Temps retrouvé, ALRTP T. IV, p. 497) L’objet de ce petit essai est là : inviter à la relecture de l’œuvre proustienne en suivant quelques facettes de « la mise en fiction du temps perdu », retournée soudain en « fiction du temps retrouvé ». Dans ce passage se donne peut-être à penser une « paresse essentielle » qui peut avoir en nous quelque résonance existentielle.

Il m’est parfois arrivé, en contemplant les Nymphéas de Monet – bien proches et très différents de ceux que l’on trouve dans La Vivonne –, au Musée de l’Orangerie, de me dire qu’au fond l’artiste, que l’on imagine gonflé d’un ego bedonnant, est parfois le serviteur d’une petite vertu qui peut le mener assez loin, assez haut : l’humilité. Cette humilité d’artiste, appelons-la ainsi, Proust en fait l’éloge dans son Contre Sainte-Beuve : « Chaque jour, j’attache moins de prix à l’intelligence… », dont il reprend l’essentiel, comme un refrain, ici et là : « Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa pensée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas. », fait dire Proust à son Narrateur (Du côté de chez Swann, ALRTP, T.1, p.44), féru de mythologie celtique (voir aussi, sur cette opposition de l’intelligence et de la sensibilité, par exemple, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, ALRTP, T.II, p.4, ou encore Le côté de Guermantes, ALRTP, T.II, p.481, sur Mme de Villeparisis).
Peut-être est-ce cette vertu d’artiste qui manquait à Bergotte quand, au sortir de l’exposition Vermeer, il se rendit compte qu’il aurait dû écrire comme le « petit pan de mur jaune » de la Vue de Delft… (La Prisonnière, ALRTP, T. III, p. 692) Un « objet » comme un autre… Qu’on ne se méprenne pas : je ne veux pas dire qu’il a suffi à Proust d’un peu d’humilité pour que naisse La Recherche. Ce serait non seulement grotesque, mais évidemment faux, mais il y a bien un paradoxe : « (…) le plus intellectuel des romans repose sur une mise en question constante de l’intelligence. » (A. Henry, La tentation…, p. 45)

Proust, comme tous les vrais artistes, même s’il est bien différent de son Narrateur, rappelons-le, se saisit d’une humble réalité, celle qui décrit le mieux son « pseudo écrivain », un certain Marcel, pour l’affubler de la plus terrible des vertus humaines dans ce monde d’efficacité devenue outrancière (le nôtre, mais le monde qu’a connu Proust ne précède que de sept ans la « crise de 29 », bel ancêtre de notre monde…), celle qu’aucun brillant manager d’aujourd’hui n’oserait lui conseiller : la paresse du temps perdu. Le Narrateur, c’est, en quelque sorte et en forçant à peine le trait, « l’ego expérimental » (Kundera) de cette paresse du temps perdu, dont Proust va nous raconter l’histoire. Une paresse essentielle, à vrai dire, et précieuse, puisqu’elle va servir de support à une brillante démonstration. On peut faire feu de tout bois. Il faut avouer, et tous ceux qui ont (re)lu ce livre dont je parle – que dis-je, cette bibliothèque – me le concèderont : les résultats sont ici paradoxaux, prodigieux… Un décadent soudain promu au rang d’artiste hors pair, qui fait revivre les madeleines, les clochers de Martinville, qui déclenche des symphonies… et nous livre ses belles dissertations. Que s’est-il donc passé ?

Chacun le sait : Proust a retourné en métaphore cet humble objet de notre réflexion… Rappelons au passage le nom de ce « retournement », afin que l’on ne pense pas seulement à une opération formelle – Claude Vigée rappelle avec beaucoup d’humour et de vérité la proximité de ce mot avec « formol »… « La différence d’écriture est infime entre le Formel et… le Formol », L’extase et l’errance, Grasset, coll. « Figures », 1982, p.56-, puisque Proust lui donne le nom de « temps retrouvé » (dont Anne Henry, au passage, a montré magistralement quel sens et quelle portée on pouvait donner à ce « concept esthétique », voir Marcel Proust, théories pour une esthétique, éd. Klincksieck, 1983) et auquel il associe l’idée de « résurrection » : « Ce fait n’avait rien d’extraordinaire, une impression qui pouvait ressusciter en moi l’homme éternel n’étant pas liée plus forcément à la solitude qu’à la société (…) » (Le Temps retrouvé, ALRTP, T.IV, p.497) Dans cette même belle page, il est aussi question du « déclenchement de la vie spirituelle »… On est donc bien loin, pour le Narrateur j’entends, d’une simple découverte formelle : « Il n’est pas une heure de ma vie qui n’eût servi à m’apprendre que seule la perception plutôt grossière et erronée place tout dans l’objet quand tout au contraire est dans l’esprit. » (Le Temps retrouvé, ALRTP, TIV, p.493)
Re-trouver le temps (« (…) cette notion de temps écoulé que je venais d’acquérir », Le Temps retrouvé, ALRTP, T.IV, p.587) c’est donc retourner le « temps perdu », en œuvre, qui devient ainsi sa mise en fiction, ici « autobiographique ». Mais il n’y a, dans l’esprit du Narrateur (je dis bien « du Narrateur ») rien qui soit « volontaire » : « (…) une impression qui pouvait ressusciter en moi… », puisqu’il s’agit bien pour Proust, d’un « roman de l’Inconscient » (« Swann expliqué par Proust », Contre Sainte-Beuve, Gallimard, « La Pléiade », 1971, p.558) sans qu’il donne peut-être à ce terme des résonances directement freudiennes, même si, dans l’après-coup et pour ce qui me concerne, je ne l’exclus pas du « champ freudien », disons.
« L’inauguration par La Recherche d’une conception radicalement autre de la psyché est le trait le plus marquant de la révolution romanesque qu’elle introduit », écrit à juste titre Anne Henry (La Tentation de Marcel Proust, éd. PUF, coll. « perspectives critiques », 2000, p.3), dans un essai riche, tant par la profondeur de la réflexion que par la qualité de l’écriture. A-t-on d’ailleurs pris la mesure de cette « conception radicalement autre de la psyché » (que, quant à moi, je ne dissocie pas de celle de Freud, qui mérite d’être relu) ? Rien n’est moins sûr. Anne Henry ajoute : « Le malaise existentiel ne vient-il pas de la constitution même du sujet, de son exigence de clarté alors qu’il n’est originairement qu’un fond désirant (…) ? » (op. cit., p. 3, je souligne, FLD) Ce que le Narrateur traduit parfois de façon encore plus concrète : « Le corps enferme l’esprit dans une forteresse ; bientôt la forteresse est assiégée de toutes parts et il faut à la fin que l’esprit se rende. » (Le Temps retrouvé, ALTRP, T. IV, p. 613). Le combat de Jacob avec l’Ange ?

Le « temps perdu », et son « malaise existentiel », nous ne connaissons que trop cette réalité quotidienne, et la « procrastination » de Swann – Proust invente le mot, nous disent les dictionnaires, cette façon de toujours remettre au lendemain ce que le jour même pourrait faire éclore – comme celle de son Narrateur, nous la pratiquons même en ignorant son nom. C’est une des formes de « la paresse ». Alors dans cet univers, l’univers de l’œuvre proustienne, qui raconte sa propre naissance, ce « temps perdu » est devenu « magique », en somme : « Et si, après tant d’années écoulées et de temps perdu (…) », écrit le Narrateur proustien (Le Temps retrouvé, ALRTP, T.IV, p.492) La paresse, comme l’imagination pour Pascal, y est reine ; la procrastination, vertu d’artiste, il est vrai fatale aux « œuvres critiques » de Swann…
Le temps perdu de l’œuvre, c’est tout ce que nous avons accumulé, au gré de nos existences, et qui devient soudain le matériau de nos extases intérieures et poétiques. Ce « temps perdu », pour le Narrateur, c’est l’autre temps, celui de l’œuvre, paresseuse, qui n’a rien à voir avec la temporalité habituelle (« l’homme éternel »).

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De la main de Marcel Proust

Ce « temps perdu » dont parle Proust, cette « fiction du temps perdu » qu’il met sous la plume de « Marcel », son Narrateur obéissant, figure de l’écrivain à la recherche, dans une vaste mise en abyme, de « son œuvre », n’est plus décomposable en heures payables ou impayées, monnayables à souhait, mais c’est « le travail de l’œuvre » (au sens où Freud parle du « travail du rêve »), ce que j’appelle « paresse de l’œuvre », parce qu’aux yeux du monde, ce temps n’est que « temps perdu » : cela ne « sert » à rien… de courir les hôtels, d’écouter les conversations infinies d’un Charlus, d’écouter des Sonates… puisqu’il y a « une perte », une perte de temps.
Marcel devient ainsi l’autobiographe d’une perte – joli paradoxe, il fallait y penser –, l’autobiographe du « temps perdu ». Drôle de héros… « un écrivain perdu », raté (il faut du génie pour se débrouiller avec ça). Oui, un ratage génial, que Proust, avec cette finesse de « lecteur d’essentiel » sensible aux détails infimes, aux détails signifiants, repère d’ailleurs à maintes reprises chez Flaubert : « A mon avis, la chose la plus belle de L’Education sentimentale, ce n’est pas une phrase, mais un blanc. » Ce « blanc », « mis en musique », c’est « la mesure du temps devenant au lieu de quarts d’heure, des années, des décades » (« A propos du style de Flaubert », Contre Sainte-Beuve, Gallimard, 1971, p.595). Ce blanc, c’est l’expression d’un « temps perdu »…
Le ratage va donc se transformer en source… de vérité : « La vie en tant que telle gêne aux entournures, elle est ressentie comme incomplète, discontinue, aphasique, déchirée. Elle prend toujours à côté, à chaque instant surgit l’insatisfaction. » (Anne Henry, op. cit., p.7).

Il faut dès lors relire ce passage capital, essentiel pour la « fiction du temps retrouvé » qui éclaire la « fiction du temps perdu » : « En somme, si j’y réfléchissais, la matière de mon expérience, laquelle serait la matière de mon livre, me venait de Swann, non pas seulement par tout ce qui le concernait lui-même et Gilberte. Mais c’était lui qui m’avait dès Combray donné le désir d’aller à Balbec, où sans cela mes parents n’eussent jamais eu l’idée de m’envoyer, et sans quoi je n’aurais pas connu Albertine, mais même les Guermantes, puisque ma grand-mère n’eût pas retrouvé Mme de Villeparisis, moi fait la connaissance de Saint-Loup et de M. de Charlus, ce qui m’avait fait connaître la duchesse de Guermantes et par elle sa cousine, de sorte que ma présence même en ce moment chez le prince de Guermantes, où venait brusquement l’idée de mon œuvre (ce qui faisait que je devais à Swann non seulement la matière mais la décision), me venait aussi de Swann. Pédoncule un peu mince peut-être, pour supporter ainsi l’étendue de toute ma vie (le « côté de Guermantes » s’étant trouvé en ce sens procéder du « côté de chez Swann »). Mais bien souvent cet auteur des aspects de notre vie est quelqu’un de bien inférieur à Swann, est l’être le plus médiocre. N’eût-il pas suffi qu’un camarade quelconque m’indiquât quelque agréable fille à y posséder (que probablement je n’y aurais pas rencontrée) pour que je fusse allé à Balbec ? Souvent ainsi on rencontre plus tard un camarade déplaisant, on lui serre à peine la main, et pourtant, si jamais on y réfléchit, c’est une parole en l’air qu’il nous a dite, d’un « Vous devriez venir à Balbec », que toute notre vie et notre œuvre sont sorties. » (Le Temps retrouvé, ALRTP TIV, p.493-494, c’est moi qui souligne, FLD)

Belle démonstration de cette « humilité d’artiste » dont je parlais ? Nous ne sommes pas dupes, bien sûr : ce narrateur dédoublé, qui réfléchit à la matière de son œuvre et nous raconte les cheminements invisibles de cette œuvre, nous parle du « temps perdu », désormais re-trouvé, objet de « trouvaille », donc. La « fiction du temps retrouvé » va permettre de relire ce qui s’est passé, notamment dans l’enfance de Marcel : « N’est-ce pas à une sensation du même genre de celle de la madeleine qu’est suspendue la plus belle partie des Mémoires d’outre-tombe  : « Hier au soir je me promenais seul…je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d’une grive perchée sur la plus haute branche d’un bouleau. » etc. » (Le Temps retrouvé, ALRTP, TIV, p.498). Se met en place un système d’attestation, qui « autorise » notre Narrateur, s’appuyant sur des noms importants : Chateaubriand, Nerval, Baudelaire… Le meilleur du Romantisme et ses héritiers, voilà de belles cautions.

Mais ce qui est aussi installé, l’air de rien, c’est la valeur, certes profondément subjective, mais hautement symbolique, d’un « temps perdu », non seulement devenu « temps retrouvé », mais désormais érigé en « trouvaille poétique » : la fiction du temps retrouvé, justifiant la fiction du temps perdu, et s’appuyant sur des exemples illustres, devient dès lors aussi « fiction poétique », régie par la métaphore et supportée par la métonymie, deux figures majeures de l’écriture proustienne, même si elles n’en sont pas le ressort profond (le style, pour Proust est on le sait une affaire de « vision » : « Le style (…) c’est (…) une qualité de la vision », Contre Sainte-Beuve, op. cit., p.559, créant ainsi des « rapports nouveaux », « Et voici que le monde (qui n’a pas été créé qu’une fois, mais aussi souvent qu’un artiste original est survenu) nous apparaît entièrement différent de l’ancien, mais parfaitement clair » Le Côté de Guermantes (II), ALRTP, T.II, p.623). Plus de séparation, alors, entre « prose » et « poésie » : la frontière est abolie (relire au moins les belles pages de L’extase et l’errance de Claude Vigée, sur ces questions, notamment p.175, sur le « marranisme » de Proust, réécrivant les « paroles des jours »).
Et, puisque nous sommes dans la fiction, supportée par des effets de réel (les noms d’auteurs, par exemple, renvoient à la réalité de l’Histoire littéraire) toutes les audaces de l’imaginaire sont désormais possibles : faire revivre une madeleine, donner à la Vivonne une vie pétillante, colorer de rose la plupart des récits, multiplier les intrigues autonomes (Un amour de Swann, par exemple). Bref, donner vie à toutes choses, montrer que la Vie est partout, jusques et y compris dans le glauque des relations Charlus-Jupien, que la métaphore proustienne va ramener au jeu « naturel » du bourdon et de l’orchidée (Sodome er Gomorrhe, ALRTP, T.III, p.8 et suiv.). L’ironie ne manque pas, bien sûr – et cette « identité de la Vie », philosophème schellingien (voir Anne Henry, Théories pour une esthétique, éd. Klincksieck, 1983, et La Tentation…, op. cit., p.153 et suiv.), est une des grandes réussites de ce grand « roman d’Idées ».
Ce Narrateur ne semble plus connaître d’autre limite que ce Temps, source féconde que lui fait connaître sa paresse native, même s’il est d’abord le malheur d’une « dispersion ». Car c’est bien le ressort caché de la paresse : c’est une conscience (négative) du temps. Du temps perdu (mais est-ce que nous prenons conscience du « temps gagné » ? N’est-il pas le véritable « temps perdu », au sens courant de ce terme ? Et celui que nous ne retrouverons jamais…) : « Enfin cette idée du Temps avait un dernier prix pour moi, elle était un aiguillon, elle me disait qu’il était temps de commencer, si je voulais atteindre ce que j’avais quelquefois senti au cours de ma vie, dans de brefs éclairs, du côté de Guermantes, dans mes promenades en voiture avec Mme de Villeparisis, et qui m’avait fait considérer la vie comme digne d’être vécue. » (Le Temps retrouvé, ALRTP, TIV, p.609). Voilà bien la « rencontre essentielle »…

Tout se passe donc dans l’invisible (et je pense au beau livre de Michel Henry, Voir l’invisible, éd. François Bourin, 1988, réédité aux PUF), c’est-à-dire dans l’intériorité du personnage, autobiographie fictive oblige, que le genre même du roman nous permet de visiter, de « voir », en somme, puisque le lisible et le visible ne font qu’un, dans le temps de la (re)lecture, ce qui nous donne se sentiment si singulier que le monde est « saisissable », alors qu’il nous échappe, en fait. (Proust, en réponse à une enquête, déclare : « Pour ma part, mon instrument préféré de travail est plutôt le télescope que le microscope » Contre Sainte-Beuve, « La Pléiade », 1971, p.640).

Le paradoxe du Narrateur, qui nous raconte par le menu une vie « impossible », est une vie rêvée, mais réussie, accomplissant par-dessus les ans le rêve échoué d’Emma Bovary : faire coïncider imaginaire et réalité – dans la fiction : « Quand je vivais, d’une façon un peu moins désintéressée, pour un amour, un rêve venait rapprocher singulièrement de moi, lui faisant parcourir de grandes distances de temps perdu, ma grand-mère, Albertine que j’avais recommencé à aimer parce qu’elle m’avait fourni, dans mon sommeil, une version, d’ailleurs atténuée, de l’histoire de la blanchisseuse. » (Le Temps retrouvé, ALRTP, T. IV, p.493, je souligne, FLD). La « paresse de l’œuvre » dont je parle, ce « temps perdu » fécond, paradoxalement fécond, actif, est à rapprocher d’une autre négativité : « La jalousie est un bon recruteur qui, quand il y a un creux dans le tableau, va nous chercher dans la rue la belle fille qu’il fallait. Elle n’était plus belle, elle l’est redevenue, car nous sommes jaloux d’elle, elle remplira ce vide. » (Le Temps retrouvé, ALRTP, T.IV, p.495)
La paresse aussi, est un « bon recruteur »…

Seule la « fiction d’un écrivain » perdu, fiction négative, infinie lamentation d’une œuvre perdue, ou mort-née, pouvait faire valoir cela. Et Proust n’ignorait rien du « bovarysme » de Jules de Gautier, dont son Narrateur est un disciple, mais il s’en guérit : par l’écriture, car le fantôme d’Emma est un fantôme d’écrivain. « Dans le théâtre de chambre de La Recherche, un malade se guérit – en se fabriquant une identité narrative. », écrit Anne Henry (La Tentation, op. cit., p.38).
Les paradoxes ne semblent être destinés qu’à être résolus : le livre, dans La Recherche, coïncide avec la vie, il en est le révélateur intime et ultime, puisque « la fiction du temps retrouvé » éclaire « la fiction du temps perdu » comme les deux vrais « côtés » – et il est vrai qu’il y a le « côté du temps perdu » et le « côté du temps retrouvé », sauf que les espaces se mêlent, le « côté de Guermantes » étant aussi un « temps perdu » avant de devenir « lieu du temps retrouvé », dans la Matinée du Temps retrouvé.


On ne remerciera donc jamais assez le « paresseux Marcel », car sa paresse est ontologique, indéracinable, et son « tropisme » (Nathalie Sarraute, grande lectrice de La Recherche), source de réflexions infinies. Et Proust à travers lui pose une question que les managers efficaces n’osent plus se poser : qui est je (comme le formulera Jacques Lacan – Le Séminaire, Livre XVI, éd. du Seuil, 2006, p.79 et suiv. – .en référence au texte biblique) ? Oui : qui est je ?
Une « paresse ontologique » que Proust va soigneusement « momifier » : « Le roman proustien s’est donné ouvertement pour but de rechercher un temps perdu, déjà vécu, de le fixer pour que soit répétée la vie et qu’elle échappe à la mort. » (Anne Henry, Proust romancier, Le Tombeau égyptien, éd. Flammarion, 1983, p.5), en lui donnant une assise psychologique – et ce roman est, le lecteur attentif le sait, un grand roman de la psyché humaine. Le Narrateur, qui vient de « retrouver le Temps » ( « (…) depuis que je venais de le ressaisir dans cette fête », Le Temps retrouvé, ALRTP, T.IV, p.608), nous livre les moindres recoins de cette « psyché ». Et notre guide sur les chemins de cette « paresse bienheureuse » ajoute : « C’est un livre qui possède un secret. Ecrit du plus profond de soi, il a pour objet ce soi, ce qui donne à penser que la problématique de l’identité qui le soutient répond à une préoccupation antérieure à la future formulation qui sera son exutoire. » (Anne Henry, La Tentation…., op. cit., p. 25)
Mais, comme dans le rêve, selon Freud, n’y a-t-il pas un « ombilic », point énigmatique et insaisissable, rappelé par Lacan, qui est ici le passage « du néant » à « l’œuvre », comme il est dans le rêve passage énigmatique de la pulsion à sa symbolisation ? De ce point de vue, le « roman de l’Inconscient » plonge aussi ses racines dans une énigme… et la paresse ontologique trouve dans ce roman un « espace psychique », certes imaginaire, mais non moins signifiant.

Ce Narrateur nous fait parfois penser à Jonas, le prophète perdu. J’ai relu les pages écrites par Claude Vigée dans son livre L’extase et l’errance (Grasset, 1982, p.119) : « Au plus bas du récit de l’aventure de Jonas – au plus perdu de l’errance, dans « le ventre des limbes » funèbres, puis au fond des entrailles de la grande poissonne anonyme se cristallisait soudain le poème d’extase de Jonas. Hors de la prose narrative monte vers le ciel intérieur, jusqu’au « temple de sainteté » invisible, le chant unique de la Colombe du Cantique. Ensuite reprendra l’errance – orientée cette fois-ci –, qui amènera le prophète récalcitrant à Ninive. Il fera résonner « les paroles des jours » sur cette vieille terre d’Orient chaotique, mère de tant de lendemains sinistres : « Encore quarante jours, et Ninive est renversée ! »
C’est bien « le temps », « quarante jours », qui presse, au fond, le prophète perdu… Quelques pages plus loin (174-175), c’est de Proust qu’il est question. Le Narrateur, alors, serait-il à sa façon « dans la tentation de Jonas » ? Jonas n’est-il pas à sa façon une « image de la paresse ontologique » qui peut saisir tout être humain ?

Mais ce Narrateur et les problèmes qu’il pose, cousin éloigné d’Oblomov et de Bartleby, nous renvoie aussi à l’élaboration de Maurice Blanchot, dans L’espace littéraire (Gallimard, 1955, « coll. « Idées ») et plus précisément ce que Blanchot appelle « la solitude essentielle », qui, par bien des aspects, est assez proche de ce que je nomme « paresse essentielle ». Mon propos ne sera pas ici de faire le tour de cet essai capital, ou d’en épuiser la pensée. Je remarque tout d’abord que Proust n’est pas expressément nommé dans cet essai. Pourtant, et la question de la « perte », qui est au cœur de ce qu’énonce Blanchot, et la question du Temps sont bel et bien présentes dans L’espace littéraire. La perte, c’est d’ailleurs, très exactement, « la perte du temps », que condense cette formule : « (…) l’extrême de la littérature, si celle-ci est bien la fascination de l’absence de temps » (L’espace littéraire, op.cit., p. 22). N’est-ce pas cela, précisément, qui fascine Marcel ? Le temps perdu comme « absence de temps »…
Blanchot revient, au début du paragraphe suivant, sur son idée : « Ecrire, c’est se livrer à la fascination de l’absence de temps. Nous approchons sans doute ici de l’essence de la solitude. » Cette « paresse essentielle » dont je parle, ne serait-elle, alors, qu’un autre nom de cette « solitude essentielle » ? Toutes deux sont des « négativités positives », Blanchot faisant de cette solitude une expérience passagère, alors que la « paresse essentielle », c’est celle qui nous lie à notre condition d’humains, mortels, et comme tels porteurs de questions infinies, que nous ne pourrons jamais définitivement résoudre – soumis que nous sommes au « Peut-être » (Claude Vigée).
Maurice Blanchot en vient alors à évoquer « la décision d’écrire », qui n’est jamais de l’ordre de la maîtrise : « Ecrire commence seulement quand écrire est l’approche de ce point où rien ne se révèle, où, au sein de l’ombre de la parole, langage qui n’est encore que son image, langage imaginaire et langage de l’imaginaire, celui que personne ne parle, murmure de l’incessant et de l’interminable auquel il faut imposer silence, si l’on veut, enfin, se faire entendre. » (p.48). Justement, cette « tentation » du néant, qu’évoque ici le « silence »– qu’Anne Henry essaie de circonscrire dans son essai La Tentation de Marcel Proust, que Claude Vigée évoque dans ce livre profond, Les Artistes de la faim, éd. Calmann-Lévy, 1960 – nous intéresse, parce que Blanchot mentionne, outre l’œuvre, le « désœuvrement » (L’espace littéraire, op. cit., p.44 et suiv., à propos de Mallarmé, que Proust tient à distance) . Et ce « dés-œuvrement », n’est-il pas aussi quelque chose de cette « paresse ontologique » que nous essayons de chercher à l’œuvre dans « la fiction du temps perdu », et son passage au « temps retrouvé » ? Solitude essentielle, ou dés-œuvrement ? Dans les deux cas, Blanchot décrit l’œuvre comme « passage », et c’est bien aussi d’un « passage » qu’il est question dans « la fiction du temps perdu » se muant en « temps retrouvé »…
Maurice Blanchot évoque ce « désœuvrement », dans des paroles graves et profondes, pleines de résonance : « Qui n’appartient pas à l’œuvre comme origine, qui n’appartient pas à ce temps autre où l’œuvre est en souci de son essence, ne fera jamais œuvre. Mais qui appartient à ce temps autre, appartient aussi à la profondeur vide du désœuvrement où de l’être il n’est jamais rien fait » (op. cit., p.47). C’est bien le risque de Jonas…
Dans Le livre à venir, en 1959 (éd. Gallimard, coll. « folio essais », pour l’édition citée ici) Blanchot, fin lecteur, lecteur de l’essentiel, approfondit l’expérience proustienne, en essayant de s’approcher au plus près du « secret » de La Recherche : « Que Proust ait conscience d’avoir découvert – et, dit-il, avant d’écrire – le secret de l’écriture ; qu’il pense, par un mouvement de distraction qui l’a détourné du cours des choses s’être placé dans ce temps de l’écriture où il semble que c’est le temps lui-même qui, au lieu de se perdre en événements, va se mettre à écrire, il le montre encore en essayant de retrouver chez d’autres écrivains qu’il admire, Chateaubriand, Nerval, Baudelaire, des expériences analogues. » (op. cit., p. 24). Doit-on nécessairement transférer sur l’auteur l’expérience du Narrateur ? Proust, en la prêtant à son Narrateur, ne la met pas seulement à distance : il en donne une représentation, ce qui veut dire qu’elle n’en est pas la transcription « exacte ». Et le recours aux noms ici cités n’est-elle pas le moment où le temps perdu devient « fiction poétique » ? Il est vrai que Blanchot, dans son analyse du temps, laisse de côté l’opposition, pas seulement dialectique, du « temps perdu » et du « temps retrouvé »… Plus loin, par un détour qui inclut le trajet de Proust depuis Jean Santeuil, il écrira : « (…) Proust (…) est resté docile à la vérité de son expérience qui ne le dégage pas seulement du temps ordinaire, mais l’engage dans un temps autre, ce temps « pur » où la durée ne peut jamais être linéaire et ne se réduit pas aux événements. » (op. cit., p.35)
Et ce « temps autre », n’est-ce pas, précisément, ce que le Narrateur appelle « temps perdu » ? Il n’est donc pas indifférent que ce livre s’appelle « A la recherche du temps perdu », bien modestement., d’ailleurs. Recherche… Pouvons-nous faire l’économie de ses trouvailles, que Proust repérait quant à lui chez les Goncourt, et par-delà les légendes biographiques, notamment (ce qu’Anne Henry appelle justement le « bocal de sirop » – La tentation…, op. cit., p.12) ? On ne peut que souhaiter qu’une belle paresse saisisse nos lecteurs : la paresse active de la lecture… le « temps perdu » de la lecture, qui peut se retourner en « travail de l’œuvre » : « Je crois que je devrais commencer à travailler un peu, à présent que j’apprends à voir », écrit Malte dans Les cahiers de Malte Laurids Brigge, de Rilke. « Commencer à travailler… »

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G. Courbet, Paresse et luxure ou Le sommeil , 1866

Née d’une « dépression » (Anne Henry, op. cit., p.22), La Recherche n’en reste pas moins, justement, une œuvre profondément travaillée, chacun le sait : « Avec un professionnalisme rigoureux, Proust expose ingénieusement la genèse puis le parcours d’une sensibilité. » (Anne Henry, La Tentation, op. cit., p.25). Ce n’est pas le moindre des paradoxes d’une œuvre qui évoque à mon sens « la paresse de l’œuvre ». Et chaque lecteur est renvoyé à lui-même par ce Narrateur étonnant : « (…) mon livre, grâce auquel je leur fournirai le moyen de lire en eux-mêmes. » (Le Temps retrouvé, ALRTP, T.IV, p.610)

Evoquant la question de l’achèvement, et celle de l’inachèvement de l’œuvre littéraire, Blanchot écrit dans L’espace littéraire (op. cit., p.56) : « Le point central de l’œuvre est l’œuvre comme origine, celui que l’on ne peut atteindre, le seul pourtant qu’il vaille la peine d’atteindre. » Ce point est donc, si l’on reprend la métaphore de l’ombilic (Freud), son secret. Dans Le Livre à venir), au terme de son étude de l’œuvre proustienne, Blanchot revient sur cette question de l’achèvement et de l’inachèvement : « L’œuvre de Proust est une œuvre achevée-inachevée », écrit Maurice Blanchot (op. cit., p.36). Je me demande si ce n’est pas là que réside son « secret », justement, car cet « inachèvement » découvre une « paresse essentielle », constitutive de notre être, indéracinable, comme celle du Narrateur, qui donne à tout ce que nous faisons l’allure d’un « achevé-inachevé ». Comme son œuvre.


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