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La main invisible d’Adam Smith, par Christian Laval

1er mai 2008

par Christian Laval

La main invisible du marché

La théorie d’Adam Smith est souvent résumée par l’étrange image d’une « main » qui harmoniserait les intérêts personnels de sorte à créer la plus grande prospérité pour tous. C’est le thème fameux de la « main invisible ». Que signifie exactement cette curieuse métaphore ? Mais d’abord, est-on sûr qu’elle est une création du philosophe et économiste écossais ?

L’idée selon laquelle les intérêts s’harmonisent d’eux-mêmes sur le marché est loin d’appartenir en propre à Adam Smith. Sur ce point comme sur d’autres, il est un auteur de synthèse. Dès le XVIIème siècle, cette conception s’élabore dans des milieux intellectuels très différents. L’un des cercles qui aura le plus fait pour la diffuser est celui des jansénistes français. Cette idée sera bientôt reprise par des calvinistes provocateurs, comme le fameux docteur Bernard de Mandeville, auteur anglais d’origine hollandaise de la Fable des abeilles. Ces partisans du réveil augustinien, des deux côtés de la Manche, tiendront, comme on sait, un fameux paradoxe : c’est en l’homme la volupté et la cupidité qui donnent naissance à un ordre social prospère et harmonieux. C’est la corruption même de l’être déchu qui est au principe de ce qu’il peut y avoir de meilleur en matière de satisfaction terrestre.
Le précurseur le plus direct d’Adam Smith est sans doute Pierre de Boisguilbert, lequel a parfaitement su tenir la ligne de ses maîtres de Port-Royal. Admettant comme beaucoup que ce qui fait tenir les hommes ensemble est désormais l’utilité des travaux spécialisés, Boisguilbert pose que la recherche de son propre bien-être est source d’ordre et d’équilibre puisque, pour satisfaire cet intérêt, chacun est conduit à livrer aux autres ce qui satisfera leurs intérêts. Cette complémentarité des besoins donne ainsi naissance à un système spontanément ordonné dans lequel chacun est gagnant. Ce qui laisse penser qu’un Dieu, en suscitant la division du travail et la coordination des activités par le marché, a créé une machine parfaite qui va d’elle-même.

Comme l’écrivait Pierre de Boisguilbert dans sa Dissertation sur la nature des richesses : « Les deux cent professions qui entrent aujourd’hui dans la composition d’un État poli et opulent, ce qui commence aux boulangers et finit aux comédiens, ne sont, pour la plupart, d’abord appelées les unes après les autres que par la volupté ; mais elles ne sont pas sitôt introduites, ou n’ont pas pris racine en quelque sorte que faisant après cela partie de la subsistance d’un État, elles n’en peuvent plus être disjointes ou séparées, sans altérer aussitôt tout le corps (…). Pour prouver ce raisonnement, il faut convenir d’un principe, qui est que toutes les professions, quelles qu’elles soient dans une contrée, travaillent les unes pour les autres et se maintiennent réciproquement, non seulement pour la fourniture de leurs besoins, mais pour leur propre existence ». A ceci près, que chacun, poursuivant son intérêt propre, cherche à frauder, à monopoliser, à tromper. Heureusement il est une autorité suprême qui vient contrebattre les effets néfastes de l’égoïsme. Cette autorité est celle du marché et de la concurrence qui le régit : « par un aveuglement effroyable, il n’y a point de négociant, quel qu’il soit, qui ne travaille de tout son pouvoir à déconcerter cette harmonie ; ce n’est qu’à la pointe de l’épée, soit en vendant, soit en achetant, qu’elle se maintient ; et l’opulence publique, qui fournit la pâture à tous les sujets, ne subsiste que par une Providence supérieure, qui la soutient comme elle fait fructifier les productions de la terre, n’y ayant pas un moment ni un seul marché où il ne faille qu’elle agisse, puisqu’il n’y a pas une seule rencontre où on le fasse la guerre ».

Adam Smith, comme on le voit, n’a pas inventé l’idée de cette « Providence supérieure ». Il lui a cependant donné un tour spécial qui écarte la menace d’une interprétation téléologique en morale et en économie politique. La providence de la « main invisible », selon lui, n’est pas du tout la manifestation directe de la puissance divine. Elle est la métaphore, ô combien dangereuse, qui exprime la chaîne des conséquences non intentionnelles d’actions qui ne sont motivées que par des penchants inscrits dans la nature humaine. Ainsi, les hommes ignorent quelles sont les fins ultimes de la création, ils ignorent même la plupart du temps les fins lointaines auxquelles aboutiront leurs actes. On se tromperait par exemple à voir dans l’opulence le résultat d’une sagesse humaine capable de prévoir les conséquences éloignées de la division du travail. Les hommes ne font que suivre des penchants. Ils aiment trafiquer, sans doute parce qu’ils sont faits pour le commerce des idées et des paroles avec leurs semblables, mais ils ne se doutent pas qu’ils se procureront par ce moyen les conditions de la richesse.

La « main invisible » chez Smith signifie donc très précisément l’enchaînement imprévisible pour les hommes eux-mêmes des effets de leurs actions. Ils ne savent pas ce qu’ils font, mais ce qu’ils font a des conséquences bénéfiques pour tous. On peut même dire que le résultat bénéfique est mieux assuré en ignorant qu’on le fait plutôt qu’en croyant le savoir. C’est ce que la science du législateur, dans le domaine économique, peut montrer. C’est le sens général du grand livre d’économie politique d’Adam Smith : De la Richesse des nations.

A vrai dire, la formule et l’idée de la « main invisible » se trouvaient déjà dans La Théorie des sentiments moraux et on la retrouve dans un sens différent dans son Histoire de l’astronomie. Dans ce dernier ouvrage, Smith critiquait la superstition qui expliquait les phénomènes naturels par la « main invisible de Jupiter ». Dans la Théorie, par contre, il utilise cette métaphore pour désigner un mécanisme non voulu. Les riches sont comme guidés par une « main invisible » lorsqu’ils distribuent des rémunérations aux pauvres qui leur permettent de satisfaire leurs besoins tout autant que si la terre avait été également partagée ; parlant du riche, il écrit : « C’est de son luxe et de son caprice que tous obtiennent leur part des nécessité de la vie, qu’ils auraient en vain attendue de son humanité ou de sa justice. (…) Les riches sont conduits par une main invisible à accomplir presque la même distribution des nécessités de la vie que celle qui aurait eu lieu si la terre avait été partagée en portions égales entre tous ses habitants ; et ainsi, sans le savoir, ils servent les intérêts de la société et donnent des moyens à la multiplication de l’espèce » (Livre IV, chap.1). On retrouvera plus tard la même métaphore dans la Richesse des Nations à propos de l’affectation des capitaux. Smith explique que « chaque individu s’efforce continuellement de trouver l’emploi le plus avantageux à tout le capital qu’il peut commander. Certes, c’est son propre avantage qu’il a en vue, et pas celui de la société. Mais l’examen de son propre avantage le conduit naturellement, ou plutôt nécessairement, à préférer l’emploi qui est le plus avantageux ». Si le capitaliste préfère employer son capital dans son pays plutôt qu’à l’étranger, cela tient à ce qu’il « est en ce cas, comme en bien d’autres, conduit par une main invisible pour faire avancer une fin qui ne faisait point partie de son intention ». Et Smith ajoute qu’il est préférable que l’intérêt de la société ne soit pas la fin directement cherchée, car « en poursuivant son intérêt il fait souvent avancer celui de la société plus efficacement que s’il y visait vraiment ».

Ce mode de raisonnement est aux antipodes du providentialisme des Physiocrates, pour lesquels Dieu a fait un ordre naturel entièrement prescrit par sa volonté rationnelle, régi par des lois naturelles qu’il faut découvrir et enseigner. Alors qu’avec Smith le voile sur les intentions finales du Conducteur est une condition de l’action humaine, avec les Physiocrates, c’est la plus parfaite connaissance des lois naturelles qui doit guider la décision économique.

Y a-t-il moyen de réunifier les divers sens de la « main invisible » ? L’essentiel n’est pas dans la main mais dans son invisibilité. C’est sans le savoir que l’on fait le bien : la logique de l’action est proprement invisible pour la conscience. C’est, par là, rendre raison à la superstition mais pour la détruire aussitôt. Lorsque les Anciens s’imaginaient que derrière le mouvement des planètes il y avait la « main invisible de Jupiter », ils désignaient un mécanisme qu’ils devinaient, mais ne comprenaient pas. La science moderne, surtout depuis Newton, a donné sa signification véritable à cette main divine. Pour ce qui est du marché, Smith au fond fait deux opérations en une seule. En utilisant l’expression de « main invisible » pour désigner le mécanisme spontané du marché, il utilise la formule typiquement superstitieuse, préscientifique, pour signaler l’existence d’un mécanisme spontané qui échappe à la volonté humaine. Mais c’est pour en donner aussitôt l’explication rationnelle et en dissoudre les mystères. Ce sont des causes efficientes qui sont à l’œuvre, dont la philosophie ou l’économie politique peuvent suivre la chaîne. Il suffit pour cela d’avoir découvert le principe des relations humaines : la sympathie dans le cas de la moralité, l’intérêt dans celui de l’économie. Reste que les penchants et les instincts que suivent aveuglément les hommes ont bien été créés par le Directeur de la Nature ou le Chef de l’Univers. Mais Il n’a pas voulu que ses créatures voient beaucoup plus loin que le bout de leur nez, pour utiliser une autre image corporelle. Pourquoi ? Parce que, dans sa sagesse, Dieu a fait que la passion est un ressort beaucoup plus sûr, constant, uniforme que la raison, laquelle sans l’appui des penchants, risquerait de nous écarter de la voie la meilleure.


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