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La « cage de Weber »

27 septembre 2006

par Christian Laval

Max Weber (1864-1920), à la fin de L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, évoque la « cage d’acier » du capitalisme dans laquelle nous serions peu à peu enfermés. Cette expression fameuse est d’un intérêt exceptionnel pour la pensée de Weber, mais surtout pour le diagnostic que l’on peut poser sur la société dans laquelle nous vivons, la société capitaliste.

Comment traduire « ein stahlhartes Gehäuse » ? Certaines traductions françaises parlent de « cage d’acier », les anglaises de « iron cage ». Gehäuse est plutôt un terme technique qui désigne un boîtier, un étui ou une cage, mais ce n’est pas le terme que l’allemand utiliserait pour parler par exemple d’une cage d’oiseaux. Le mot n’en est que plus énigmatique et plus fort. On pourrait aussi bien rendre l’expression allemande par « étui d’acier », « corset métallique » et peut-être même par « boîte de fer ». L’important est de savoir ce que veut dire Weber quand il emploie l’expression de « cage d’acier ». Quelle idée veut-il nous transmettre quand il tient que les hommes de l’avenir, les derniers hommes vivront dans cette boîte ou dans cet étui ?

Cette cage est une expression imagée de ce qu’il appelle l’habitus capitaliste, correspondant à « l’esprit du capitalisme ». Le point important dans la pensée de Weber tient au fait que cet habitus s’est d’abord constitué comme une conduite significative, justifiée, qui a pris appui sur un certain rapport au Dieu calviniste. Le capitalisme pour s’imposer a eu besoin d’un esprit spécial utilisant la « force contraignante » des idées religieuses [1]. C’est cet esprit valorisant la profession, le travail, l’efficacité pratique au service des autres qui a permis de briser les attitudes traditionnelles en matière économique qui entravaient le développement capitaliste. Toute la démonstration de Weber consiste à monter le lien généalogique entre l’ascèse religieuse et l’idéal de la réussite professionnelle dans le monde.

Le grand paradoxe historique que décrit Weber réside dans le fait qu’avec le calvinisme, c’est la vie quotidienne qui est soumise à une méthode systématique de rationalisation. Si cette dernière trouve au commencement son ultima ratio dans le dogme, elle n’en aboutit pas moins à la généralisation de la rationalisation calculatrice et comptable, à la valorisation de la profession et du gain économique. L’extension de la signification religieuse à tous les aspects de la conduite mène à une légitimation des activités professionnelles et de leurs résultats matériels, qui a perdu ses fondements religieux. C’est ce que Weber appelle « l’esprit du capitalisme » qu’il cherche à définir en s’appuyant sur les conseils de Benjamin Franklin à un jeune homme : « Nous emploierons provisoirement le terme d’« esprit du capitalisme moderne » pour désigner la mentalité qui vise de façon systématique et rationnelle, par le biais d’un métier, un gain légitime analogue à celui dont le texte de Benjamin Franklin nous en fournit l’exemple" [2] .Cet « esprit » se traduit par des conduites légitimes de travail et d’acquisition qui s’imposent à tous ceux qui vivent dans le monde capitaliste.

Cet habitus qui concilie la recherche du gain et l’efficacité pratique finit par se transformer en une récusation de toute norme de conduite fondée sur la transcendance et la tradition, ce qui contribue à l’évidement du sens de la vie, au fameux désenchantement du monde, commencé depuis longtemps avec le judaïsme. L’action humaine semble ne plus se déterminer de l’intérieur du sujet, mais s’imposer totalement de l’extérieur par l’obéissance forcée aux contraintes de marché et aux règles impersonnelles des procédures bureaucratiques. Le capitalisme devient une immense machine dans laquelle ne règnent plus que des contraintes formelles d’efficacité, privées de significations pour le sujet social. On comprend alors mieux l’emploi et le sens proprement technique du mot « cage » dans le propos de Weber. Nous sommes obligés de vivre dans une sorte d’habitacle métallique, nous sommes dans une mécanique, nous ne sommes plus que des rouages dans un système d’engrenages, nous sommes dans des « tuyaux » ou des « étuis » dont nous ne pouvons sortir. Toutes ces images ou ces métaphores sont autant d’indices du message wébérien, qu’il ne serait pas très difficile de rapporter à sa lecture de Nietzsche.

Le fantôme du puritanisme

Weber dans l’Éthique protestante fait le récit de la réussite historique du puritanisme. Les puritains voulaient changer le monde des hommes. Ils y ont réussi formidablement, mais non sans paradoxe puisqu’ils y sont parvenus en débarrassant l’humanité occidentale de son armature mentale religieuse. L’accumulation rationalisée des biens dans le cadre de l’entreprise, les disciplines du travail qui s’y déploient, les structures bureaucratiques qui s’étendent permettent de se passer de justifications spirituelles et culturelles : « Le capitalisme victorieux n’a plus besoin de ce soutien depuis qu’il possède une base mécanique » [3] . Comme il le dit poétiquement, l’esprit de l’ascétisme religieux n’habite plus ce monde. Si « l’esprit » s’est envolé, il ne reste seulement que la contrainte : « Le puritain voulait être un homme de métier - nous devons l’être. [4]. »

Weber voit dans l’utilitarisme pratique qui domine en Occident la fin de la religion, devenue inutile dans la mesure même où le capitalisme parvient à imposer les règles de conduite par sa seule puissance matérielle. Ce poids des choses et des structures cristallisées, n’est-il pas d’ailleurs caractéristique de ce monde occidental, de ce « cosmos prodigieux de l’ordre économique moderne » ? « L’esprit du capitalisme » n’est à vrai dire qu’un prolongement sans âme du puritanisme pour Weber : « L’idée du « devoir professionnel » erre dans notre vie comme un fantôme des croyances religieuses d’autrefois. [5] » Mais qu’est-ce que le fantôme des croyances religieuses évoqué par Weber vient faire ici ? L’utilitarisme, expression doctrinale de cette exigence d’efficacité, serait-il une suite sécularisée de la Réforme, ou mieux, un virage du christianisme ? Il ne nous en dit rien. Après avoir présenté tous les éléments permettant de voir dans l’ethos de l’homo œconomicus un type d’esprit religieux dévoué à une cause transcendante, il s’arrête à l’idée que le système économique capitaliste se passe entièrement de soutien spirituel et de légitimation religieuse, qu’il n’a même plus véritablement besoin d’une morale du travail, tant les contraintes se sont mécanisées. Le capitalisme est parvenu à imposer cette « approche méthodique de l’homme tout entier ». L’efficacité vaut pour elle-même. Mais ne faut-il pas toujours une justification pour mobiliser les travailleurs ? Le nihilisme est-il inévitable et complet ? C’est ce que semble nous dire Weber avec l’emploi de ces métaphores techniques et mécaniques pour décrire la vie en Occident.

La machine économique

La métaphore du boîtier ou de la cage est en concurrence chez Weber avec celle de la machine. Dans une harangue qu’il adressa en 1909 à ses collègues du Verein für Sozialpolitik à Vienne, il s’en prend violemment à la « machine humaine », à la « mécanisation bureaucratique » dont la marche selon lui est inéluctable du fait de sa supériorité technique sur les autres formes d’organisation sociale, supériorité qu’il compare à celle de la machine industrielle sur le travail artisanal : « Représentez-vous les conséquences de la bureaucratisation et de la rationalisation généralisées dont nous voyons aujourd’hui les prémisses. Dans les entreprises privées de la grande industrie aussi bien que dans toutes les entreprises économiques dotées d’une organisation moderne, la « calculabilité », le calcul rationnel, se retrouve aujourd’hui à tous les niveaux. Il fait de chaque travailleur un rouage de cette machine et le destine de plus en plus à se sentir tel en son for intérieur et à ne plus se poser qu’une seule question, celle de savoir si ce petit rouage peut en devenir un plus grand. (...) La question qui nous préoccupe n’est pas de savoir comment on peut changer quelque chose à cette évolution, car c’est impossible, mais d’en déterminer les conséquences » [6] .
Mais qu’est-ce au juste que cette mécanique ? Elle tient bien sûr à la domination des règles formelles dans la bureaucratie, elle tient aussi au règne de la technique qui supprime le « pourquoi ? » pour ne plus s’attacher qu’au « comment ? ». Elle tient encore à la vie économique et plus particulièrement à l’extension des « situations de marché » et à la calculabilité qu’elles impliquent. Pour Weber, les régularités observables dans la vie économique moderne tiennent au fait que les individus qui poursuivent « leurs intérêts normaux, estimés subjectivement » agissent de façon rationnelle pour satisfaire leurs intérêts et s’attendent à ce que les autres agissent de la même façon, d’où des interactions de plus en plus uniformes au fur et à mesure que les expectations sont vérifiées pratiquement [7]. C’est ce qui transforme de plus en plus la vie sociale en une mécanique sans aucune justification éthique, sans croyance. La rationalité en finalité, quand elle est la règle d’un nombre suffisant d’individus entrant en interaction permet de se passer d’une norme explicite de conduite orientée par la valeur ou la tradition et produit des régularités que l’on ne pourrait pas attendre d’un autre type de façonnement de conduite. C’est « cette adaptation méthodique commandée par les situations » qui remplace les autres formes d’orientation de l’action et qui constitue proprement les barreaux de la cage d’acier. [8]

Cage et habitus

Weber est hanté par la question d’origine nietzschéenne de la perte des significations de la vie. Le capitalisme est bien un nihilisme en pratique. Le comportement humain n’est plus qu’adaptation, à la façon d’un engrenage. Les croyances se sont fragmentées, les fins éthiques se sont privatisées. L’homme occidental est enserré dans un habitus proprement économique. Il est façonné intérieurement par « l’esprit du capitalisme », qui est beaucoup plus qu’un simple « esprit » : c’est une disposition acquise qui consiste à répondre mécaniquement aux contraintes systémiques sans avoir besoin d’une signification centrale à laquelle ordonner sa conduite. On touche là une question centrale de Weber qui porte sur le « type d’hommes » que produit l’Occident, le type d’habitus qui le caractérise. Pas seulement l’habitus du capitaliste, mais aussi et surtout celui des ouvriers, des salariés, des savants, des professeurs. Un habitus qui n’est autre que celui du « calculateur » contraint de calculer dans un système structuré par les contraintes de maximisation et d’efficacité. C’est ce que veut signifier l’image de la cage d’acier.

Il n’est pas d’un faible intérêt épistémologique de constater que Weber a eu recours à une telle image de la « cage » pour donner un contenu particulier au concept d’habitus capitaliste. Les dictionnaires de sociologie ont tendance à neutraliser l’usage du concept d’habitus que l’on trouve chez Weber, mais aussi chez Élias ou Bourdieu. Ils le définissent comme une disposition durable acquise par « intériorisation de l’extériorité ». Par là, ils disent trop peu sans doute que l’habitus a précisément un double sens, que l’on entend pourtant dans le mot lui-même et qui fait sa richesse sémantique. C’est d’abord un habitat ou un habitacle, un « intérieur » justement qui donne au sujet le sentiment d’un moi permanent et cohérent. C’est très exactement une demeure subjective. Mais c’est aussi un « habit », au sens de l’expression médiévale, « l’habit ne fait pas le moine ». Ce qui ne désignait pas tant la robe de l’ecclésiastique, comme on le croit parfois, que l’allure générale, que les « airs » que l’on prend, que la disposition extérieure du corps que l’on offre au regard. L’habitus est donc aussi bien l’intérieur que l’extérieur de soi. Qu’est-ce d’autre sinon « le moi » pour les sociologues, en tant qu’il est le produit d’un façonnage social et qu’il permet d’entrer dans les actions réciproques avec les autres ? Comment décrire mieux alors l’habitus spécifiquement capitaliste qu’en empruntant cette image de la boîte ou de la cage métallique, qui dit à la fois l’enfermement individuel dans les logiques de l’autocontrainte calculatoire et l’espèce de sérialisation méthodique qu’imposent les systèmes sociaux rationalisés de manière à produire le plus possible ? L’image vient ici au secours du concept, d’où l’importance de rester toujours attentif au fil des mots, surtout quand on cherche à comprendre la théorie sociologique la plus désenchantée qui fût jamais.

Notes

[1L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, (EP), Champs Flammarion, 2000, p. p.287, note.

[2EP, p.109.

[3EP, p.301.

[4EP, p.300.

[5EP, p.301.

[6Cité par Isabelle Kalinowski, « Leçons wébériennes sur la science et la propagande », in M. Weber, La science, profession & vocation, Agone, 2005, p. 255.

[7Max Weber, Économie et société, (ES) I, Plon, Agora, 1995, p.63.

[8ES, I, p.63.


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