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"La Panthère" de R.M.Rilke, traduit par C.Vigée

27 septembre 2006

par Claude Vigée

Claude Vigée traduit de Rilke, « La panthère » [1]

JPEG - 17.1 ko
R.Bugatti
© Sladmore Gallery


« Me récitant à mi-voix, vers trente ans, dans mon exil américain, certains poèmes de jeunesse de Rilke autrefois appris à l’école en Alsace, j’y recueillais une ancienne confidence, restée enfouie en moi-même. Je reconnaissais avec bonheur ces tons un peu tremblés, intimes et voilés, qui m’avaient tant séduit avant guerre, dans l’adolescence.

Je ne me sentais guère capable de les imiter, de les reproduire en français. Mais j’éprouvais le besoin d’y répondre à ma façon, en prenant mon élan dans le lieu le plus obscur, le plus secret de mon être. »

 
Der Panther
(Im Jardin des Plantes, Pans)
 
Sein Blick est vom Vorübergehn der Stäbe
so müd geworden, daß er nichts mehr hält.
Ihm ist, als ob es tausend Stäbe gäbe
und hinter tausend Stäben keine Welt.
 
Der weiche Gang geschmeidig starker Schritte,
der sich im allerkleinsten Kreise dreht,
ist wie ein Tanz von Kraft um eine Mitte,
in der betäubt ein großer Wille steht.
 
Nur manchmal schiebt der Vorhang der Pupille
sich lautlos auf - . Dann geht ein Bild hinein,
geht durch der Glieder angespannte Stille -
und hört im Herzen auf zu sein.
 
La Panthère
(Jardin des Plantes, Paris)
 
Son regard du retour éternel des barreaux
s’est tellement lassé qu’il ne saisit plus rien.
Il ne lui semble voir que barreaux par milliers
et derrière mille barreaux, plus de monde.
 
La molle marche des pas flexibles et forts
qui tourne dans le cercle le plus exigu
paraît une danse de force autour d’un centre
où dort dans la torpeur un immense vouloir.
 
Quelquefois seulement le rideau des pupilles
sans bruit se lève. Alors une image y pénètre,
court à travers le silence tendu des membres -
et dans le cœur s’interrompt d’être.

(Traduction Claude Vigée.)

Entretien avec Claude Vigée [2]

Si je la compare à d’autres, votre traduction de « Der Panther » de R.M. Rilke me paraît à la fois plus fidèle au poème original et un commentaire de celui-ci.

Claude Vigée : Les choses les plus abstraites prennent souffle, mélodie et figure dans ce poème. C’est très étrange. D’abord, le rythme est assez lent. Brouillant, comme les barreaux de la cage, la netteté du regard double, à la fois animal et humain, il se traîne jusqu’aux monosyllabes hachés de la fin du second vers et du troisième vers. Il faut faire danser le français à l’exemple de l’allemand, tout en restituant le sens, rendre le jeu d’échos, les répétitions de mots, les allitérations. Les abstractions se mêlent aux éléments concrets.

Il me semble qu’en français, une première difficulté se présente, ayant trait au genre de l’animal, masculin en allemand. Dans votre traduction, vous n’avez pas utilisé le pronom féminin, « elle », en suivant d’ailleurs fidèlement la syntaxe de l’original puisque le regard fait l’objet de la première strophe et la démarche, celui de la seconde. Vous a-t-il paru nécessaire, de toute façon, eu égard au sens du poème, d’éviter d’utiliser le féminin ? Je pense à ce que développe Monique Schneider, à la suite de Freud, dans Généalogie du masculin, sur la dualité du masculin, ce qu’elle nomme le « pénis détachable ».

C.V. : Ah oui, sans aucun doute, c’est un phallus, bien sûr. D’ailleurs, voyez, cette idée de tension. Dans la seconde strophe, au troisième vers, j’ai hésité entre « semble » et paraît ». J’ai choisi « paraît » qui m’a semblé plus ramassé, plus dessiné. J’ai l’impression, en effet, d’un contour qui bouge plutôt que d’une masse de couleur. Au dernier vers, «  betäubt » sonne comme drogué, ivre, abruti et se complète par « steht », debout, dressé. Il y a donc une opposition entre la torpeur et l’élan. Là, j’étais obligé de choisir et j’ai conservé la notion d’élan en traduisant « Wille » (volonté) non par le substantif, mais par le verbe substantivé « vouloir ». L’adjectif « immense » donne à ce « vouloir » tout son essor.

A la troisième strophe, « Vorhang » est un rideau de théâtre. La pupille apparaît comme un rideau qui sépare l’animal de l’horreur du monde extérieur. « lautlos » n’est pas facile à traduire : cela veut dire littéralement « sans voyelles ». Le terme suggère aussi la délivrance de tout bruit. Le dernier vers surgit comme un couperet et se fonde sur un jeu de mots : «  aufhören » veut dire « cesser » et «  hören », « écouter ». J’ai penché pour « s’interrompt ». Ce vers final, avec la césure : « et dans le cœur / s’interrompt d’être. » ne reproduit pas le rythme de l’allemand. C’est autre chose, sur le même thème. Je transpose le vers en me le mâchonnant, par manducation. Je sais que j’ai fini quand, le relisant, je me dis : « Si j’avais écrit ce poème, je serais content. »

On devine des éléments de dialecte chez Rilke, le dialecte pragois, viennois. C’est une autre musique que l’allemand du Nord de l’Allemagne. Il reste un peu de violon tsigane chez lui, comme chez Hofmannsthal, qui était viennois de naissance et juif anobli par surcroît.

Notes

[1Rainer Maria Rilke, Le Vent du retour. Traduit de l’allemand par Claude Vigée. Paris : Arfuyen, 2005

[2Propos recueillis à Paris le 26 mai 06 par Anne Mounic.


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