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La Divine comédie de Dante, une descente en spirale dans l’enfer de chacun, par Didier Lafargue

22 avril 2020

par Didier Lafargue

Écrite au début du XIVème siècle par Dante Alighieri, la Divine comédie évoque, en une longue série de tercets, le voyage allégorique de son auteur dans les trois mondes de l’au-delà, l’enfer, le purgatoire, le paradis. Conçue à une époque où l’Europe sortait progressivement du Moyen Âge, elle n’en représente pas moins le symbole de la pensée médiévale. À l’époque où il écrivait, la division s’installait partout. La pensée laïque tendait à se séparer de la pensée religieuse ; le pouvoir politique s’opposait au pouvoir religieux ; les cités d’Italie connaissaient la lutte des partis. Or, Dante était séduit par une unité représentée autrefois par la chrétienté. La première partie de son œuvre, L’Enfer, montre les âmes des damnés comme ayant manqué à cet esprit d’harmonie, et le voyage de l’écrivain à travers les trois mondes va être perçu comme une volonté de retrouver cette unité perdue, jusqu’à son expression ultime au sein du paradis.

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Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l’enfer Gustave Doré.

Dante, voyageur, n’est pas un mort. Il est au contraire bien vivant et comme tel projette son corps dans l’univers d’outre monde. Non désincarné, il dispose de toute sa personnalité, avec ses sentiments, sa peur, ses émotions, sa raison, tout son psychisme, et ses réactions, lors de sa confrontation avec les âmes, donnent un relief à son périple. Mais il ne voyage pas seul. Mortel vulnérable, il lui faut un guide et en celui-ci l’écrivain va voir un père. Celui-ci a manqué à Dante dans sa jeunesse, car très vite il a perdu le sien. Aussi toute son œuvre est marquée par la quête du père, le profond désir de se relier à ses racines perdues. C’est un poète qu’il va choisir pour combler cette absence en la personne de Virgile, auteur de L’Enéide. La poésie permet d’exprimer des idées par des images concrètes et une métaphore bien choisie présente un personnage mieux que plusieurs pages de description. Virgile va le guider en enfer et au purgatoire. À l’entrée du paradis, il cèdera la place à Béatrice. Grand amour de Dante, morte quand il était jeune, celle-ci a illuminé l’œuvre de l’écrivain.

L’Enfer se présente comme un entonnoir, une longue spirale parcourue par Dante et son guide en empruntant des chemins sinueux ponctués d’une série de rencontres. L’écrivain y est confronté à des personnages mythologiques et historiques, fruits de sa grande érudition, aussi des personnages de son temps qu’homme politique florentin il a su apprécier à leur mesure. Pris dans les querelles entre guelfes et gibelins sévissant à Florence, Dante a envoyé ses ennemis en enfer avec sérénité. Il n’en a pas moins transfiguré ses haines en leur donnant une amplification apte à rendre compte du caractère intemporel de la nature humaine, allant jusqu’à lui conférer un caractère actuel. Plus il descend en enfer, plus les péchés sont graves et chaque damné reçoit le châtiment le plus approprié à son crime.

Ce périple est aussi une descente progressive à l’intérieur de soi. Dante fait son autoportrait en parlant à la première personne et, à sa suite, invite ses lecteurs à entreprendre le même voyage, à pénétrer en leur âme de façon à acquérir une meilleure connaissance de celle-ci.

Début du voyage en enfer

L’entrée des enfers est somptueuse comme celle d’un palais ; large et spacieuse est la route menant à la perdition. Cette vision n’est pas sans rappeler le mythe d’Hercule dont rend compte Pétrarque, celui du héros qui doit choisir entre deux chemins, l’un montant et ardu, l’autre descendant et couvert de roses, mais menant à la déchéance.

Dante traverse ensuite une forêt et a une réaction de peur. Il est confronté à une panthère symbolisant la luxure ; un lion, image de l’orgueil ; une louve, image de la cupidité, projection des péchés capitaux dont notre auteur aura plus tard la vision par l’intermédiaire des âmes châtiées. « …contre l’effroi qui me saisit d’un lion paraissant. Il me semblait qu’il vînt droit devers moi, plein de rageuse faim, la tête haute, si qu’on en cuidait voir tout l’air frémir » [1]. Heureusement, l’écrivain finit par rencontrer Virgile.

Ce dernier l’entraîne dans le premier cercle de l’enfer où se trouvent les âmes de ceux qui n’ont jamais été réellement vivants. Il est en enfer sans y être vraiment, le perron d’une maison précédant le vestibule. Agglutinés et piqués par des insectes, les morts sont des égoïstes punis par l’anonymat. « À quoi servent ces âmes mortes ? » disait Saint François de Salles. À l’époque de Dante, la gloire tenait une place capitale chez les élites ; elle ressort dans Phèdre et Nicomède de Racine.

Puis, Dante est confronté aux Limbes, terme issu d’un mot latin signifiant « marge ». Là végètent les non-baptisés, ceux qui ont vécu avant la venue du Christ, ainsi que ceux qui ont vécu à son époque et qui n’ont pas su le reconnaitre. Ces derniers précisément méritent leur sort, car le Christ est peu attesté historiquement. Tous ces gens, qui n’ont pas eu accès à la connaissance de Dieu, sont décolorés ; misérables, ni tristes, ni joyeux, ils connaissent le même tourment, celui de ne jamais voir Dieu. À côté d’esprits païens, Orphée, Platon, est présent Averroès, le philosophe ayant rédigé le premier commentaire d’Aristote et à qui Dante reproche d’avoir eu l’audace de dire qu’existaient deux vérités, une pour les êtres éclairés, l’autre pour le peuple, une conception antichrétienne. Toutes ces personnalités représentent une bibliothèque, un savoir resté inconscient, mais demandant à être exhumé.

Pénétrant délibérément dans le monde des damnés, Dante et son guide rencontrent Minos, juge des enfers dans la mythologie antique, qui « juge aux enfers tous les pâles humains » [2] ainsi que le dit Racine. Il est la voix de la conscience, et pour cela, se tient aux portes de l’enfer. Voyant au-delà des apparences, incitant chacun à renouer avec son être profond, il représente le combat entre la loi et sa transgression. À partir de là, les deux voyageurs vont se faire les spectateurs de l’incontinence, notamment par l’intermédiaire des péchés capitaux.

La luxure va présenter à leurs yeux ses redoutables attraits. Dante éprouvait la plus grande méfiance pour les formes d’amour limitées uniquement à leur caractère terrestre. À l’amour courtois, il opposait l’amour spirituel, celui qu’il a éprouvé pour Béatrice qui le lui fera entrevoir au paradis. Ainsi, l’écrivain va mêler ensemble les amours célèbres dont rend compte la tradition, Sémiramis, la belle Hélène. Bien des femmes ont incarné ce pouvoir machiavélique dans l’art et la littérature : Phèdre, chez Racine, la reine de la nuit dans La flûte enchantée de Mozart, la marquise de Merteuil dans Les liaisons dangereuses. À chaque fois, elles ont connu un destin tragique, symbole de la culpabilité tenaillant leur âme, image de son enfer intérieur.

Il est cependant un exemple de relation amoureuse qui a suscité l’attention de Dante, celui, célèbre entre tous, connu par Paolo Malatesta et Francesca da Rimini. Les deux amants, pour avoir entretenu une relation adultère, furent tués par le mari de Francesca et mis en enfer par Dante. Pourtant, on sent à le lire que l’écrivain cède à la jalousie, car, jeune, Béatrice ne l’a jamais regardé d’un œil complaisant. Aussi atténue-t-il leur châtiment en décidant, c’est une différence avec Hélène coupée de Paris, que de toute éternité ils auront la satisfaction d’être ensemble. Son choix pose le problème de la responsabilité de l’écrivain, et pour s’y soustraire, il se dérobe en s’évanouissant. « Tandis que ce disait l’une des ombres, l’autre pleurait ; si bien que de pitié je me pâmai, cuidant la mort sentir ; et chus, comme corps mort à terre tombe » [3].

D’autres péchés relevant de l’incontinence ont suscité la condamnation de Dante, la gourmandise, l’avarice, la prodigalité. Ville riche, Florence offre un contexte particulier qui est celui de l’abondance. La gourmandise est la conséquence d’une faiblesse personnelle que l’âme n’a pas su rendre consciente et peut aller de pair avec un langage non dominé. Ce trait particulier, Dante l’a exprimé avec le personnage de Ciacco. Plongé dans les excès alimentaires, il se posait en pseudo-prophète annonçant que l’appétit généralisé à Florence amènerait son déclin ; il mange et hurle en même temps. « Après longue querelle, viendront au sang ; et le parti sauvage chassera l’autre avec mainte offensaille » [4], dit-il au voyageur. Plus loin, Dante ne sera pas tendre avec les devins qui se mettent à la place de Dieu en prolongeant le temps par anticipation.

L’excès en tout étant décidément un défaut, Dante renvoie dos à dos les avares et les prodigues ; les premiers amassent tandis que les seconds dépensent, mais quel que soit leur choix ils cèdent tous à l’égoïsme et à l’envie. Pour l’écrivain, la vertu ne saurait se définir en opposition à un vice contraire, et entre deux extrêmes il existe une voie moyenne que chacun doit trouver par lui-même. Pour cela, les uns et les autres sont sans cesse à se battre sous l’œil des deux voyageurs.

D’autres châtiments répondent à des crimes plus graves, ceux commis par des individus dont l’égo s’est davantage éloigné des lois divines. Ceux coupables d’hérésie en offrent le meilleur exemple. Celui qui s’éloigne de ce qui est perçu comme l’ordre cosmique en exprimant des idées exclusivement personnelles est pour ainsi dire « à brûler », car il contribue à remettre en cause l’harmonie générale. Une certaine psychologie est même à relever dans la présentation de ce vice en la personne de Cavalcant Cavalcanti. Hérétique et en même temps épicurien, celui-ci avait mérité sa damnation. Mais à travers lui, Dante présente le cas de son fils Guido Cavalcanti, poète comme lui et qui fut son ami. « Je ne viens de mon chef […] le sage qui attend là me mène par ces terres de vision : mais votre Guy (Guido), peut-être en eut dédain… » [5] dit Dante à Cavalcant. Très chagriné parce qu’il avait été séduit par le catharisme, le poète avait, en vain, tenté de le faire revenir vers la religion officielle. Pour lui, la partie la plus raisonnable de Guido reposait sur ce qu’il y avait de plus haïssable en lui, son père, son propre enfer.

Il en est de même avec le langage. Celui-ci fait en sorte que la communication s’accorde avec la pensée et la poésie consiste à marier le langage avec les lois du Cosmos. Dans ces conditions, le blasphème, qui vise à mêler Dieu à des injures, ne peut qu’être perçu que comme un péché mortel. Il est arrivé à notre époque que des journalistes aient été abattus pour avoir blasphémé. Quoi qu’il en soit, il est devenu courant que le langage perde le caractère sacré qu’il avait autrefois. Le terme malédiction vient de « maledictum », « parole injurieuse, injure, outrage ». Un tel souci de la part de l’écrivain ne saurait étonner de la part d’un homme qui a écrit son œuvre en langue vulgaire et permis l’émergence de l’italien dans la littérature. Chez lui, le blasphémateur s’apparentait aux auteurs faisant des infidélités à sa langue maternelle.

Ces péchés sont dépassés en gravité par la violence, et la vision que l’écrivain donne de ceux qui y ont cédé est très révélatrice. C’est par l’intermédiaire du minotaure, être mi-homme-mi bête, que Dante les caractérise, signifiant que l’homme qui se laisse aller à de tels emportements se montre particulièrement bestial. Le minotaure rappelle que chaque homme peut céder, notamment lorsqu’il est sujet à la colère, autre péché capital, à des réactions de bête et qu’alors il perd sa dignité. Dante l’observe en train de s’agiter de manière malsaine, une manière de symbole, car l’agitation, le contraire de l’action, ne correspond à rien.

Existent aussi les violents contre eux-mêmes, c’est-à-dire ceux qui choisissent de se suicider. L’écrivain considère que l’acte consistant à se donner la mort est une faute sans remède, car l’on n’a pas le temps de se repentir. Par ailleurs, il montre que l’on a désespéré de la miséricorde de Dieu qui écoute toutes nos prières. Dante les présente comme des errants jusqu’à ce qu’ils finissent par retrouver leur corps.

Jusqu’à présent, les péchés évoqués ne représentent que l’exagération de comportements qui auraient pu être acceptables s’ils avaient témoigné de plus de modération. À partir du huitième cercle, le voyageurs et son guide vont croiser ceux qui ont péché contre l’intelligence et là il n’y a pas de pardon.

L’intelligence au service du mal

La tromperie est en premier lieu la cause des châtiments dont rend compte Dante et dans le même cercle il a rassemblé l’ensemble des fraudeurs. Ces attaques prennent leur source dans le sentiment amour-haine que l’écrivain a éprouvé envers sa ville natale. Florence a été admirée (son art surtout), crainte et aussi détestée. Dante, qui l’a passionnément aimée, a manifesté à son égard une vindicte féroce dès qu’il en a été banni.
Cette perfidie est d’abord celle dont se sont rendus coupables les séducteurs. À ce sujet, Dante témoigne d’une sévérité pouvant étonner les personnes de notre temps en citant par exemple Jason, pour lui plus coupable que Médée. Le héros, au lieu de trouver en lui seul les moyens de surmonter ses obstacles, a préféré choisir la facilité en se servant des pouvoirs de la femme magicienne. Dante qui avait une vie austère a aussi condamné les courtisanes, se refusant à considérer l’évolution faisant d’elles des femmes d’esprit.
À côté des flatteurs, des hypocrites et des simoniaques, Dante a exécré les voleurs. Le sort de ceux-ci offre un certain intérêt dans la mesure où l’époque de l’écrivain, contrairement à la nôtre, ne faisait pas la différence entre l’être et l’avoir. Celui-ci était considéré comme le prolongement de l’être, ce qu’il avait gagné, et par son acte le voleur remettait en question l’identité de sa victime. L’effort psychique de chacun représente une tension comme en témoigne le penseur de Rodin tentant de s’élever au-delà de la bête en mobilisant ses ressources intérieures. Aussi, les voleurs ont-ils été punis de façon effroyable par Dante en étant changé en bêtes. C’est l’idée, très présente chez lui, que Satan, à la différence de l’homme normal et sain existant dans la lumière divine, n’est pas net et brouille les formes. L’écrivain ne craint pas de faire appel au spectateur : « Ore, lecteur, si tu es lent à croire ce que je dirai, jà n’en ferai merveille, puisque moi qui l’ai vu j’y cède à peine. » [6]
Plus encore que cette mauvaise foi, le désir de connaissance à l’écart de Dieu a suscité la réprobation de Dante.
Aujourd’hui, Ulysse, héros de L’Odyssée, suscite de la part de chacun une admiration sans bornes en raison de la force de caractère qu’il a su manifester pour rejoindre sa patrie. Dante ne l’en place pas moins en enfer, car, en l’homme aux mille ruses, il n’a vu que l’être dévoré par le besoin de connaître le monde. Il abandonne son épouse Pénélope pour aller courir la mer et pour cela a mérité d’être damné. « Considérez la race dont vous êtes, créés non pas pour vivre comme brutes mais pour suivre vertu et connaissance » [7], dit Ulysse à ses compagnons. En le punissant, Dante se punit lui-même. Ulysse est un miroir de Dante, mais un miroir déformant. Le poète a voulu violer les lois de la Nature, aller en enfer, au purgatoire et au paradis, et ainsi tenter de percer les mystères de la divinité. Mais si l’élan d’Ulysse est horizontal, en voulant aller aussi loin que peut aller un homme, l’élan de Dante est vertical, car, connaissant la grâce, il tente de s’élever vers Dieu.

La trahison, comble de la désunion intérieure

Pénétrant dans le neuvième cercle, Dante et Virgile parviennent au fond de l’enfer, là où se trouvent ceux qui ont commis les crimes les plus graves. Subissant leur châtiment, ils connaissent l’immobilité dans un lac gelé, le « Cocyte ». Tout au long de son parcours dans la spirale infernale, Dante voit les damnés de plus en plus plongés dans la matière, ouragan, pluie, boue, autrement dit prisonniers des forces de la terre, bien loin de la lumière divine. « Lors vis-je entour, jusque sous mes semelles, reluire un lac qui par âpre gelée eut semblance de verre et non d’eau vive » [8], dit l’écrivain. Les mouvements sont de plus en plus difficiles à mesure que l’on descend, ainsi qu’il apparaît dans les bolges du huitième cercle et leurs trous où ne peuvent que difficilement se mouvoir les damnés. « L’Enfer est le lieu de la discontinuité, qui empêche le mouvement d’un cercle à l’autre. » [9] Les âmes sont à chaque fois davantage victimes de leurs pulsions incontrôlées. Cette situation culmine avec l’image du diable, de Lucifer, présent au centre de la terre. Le corps à moitié pris dans le lac de glace, il incarne cette immobilité forcée attachée aux plus terribles châtiments.

Une scission délibérée au sein de la personne est provoquée par la trahison. Exprimant sa haine pour celle-ci, Dante affirme son désir d’unité. Dans son ouvrage de philosophie politique, le De Monarchia, il manifestait le souhait de voir la chrétienté dirigée par une seule tête, l’empereur, tandis que le pape n’aurait que la direction spirituelle. Un tel vœu allait à l’encontre de l’évolution suivie par le monde à son époque, soit l’affirmation des indépendances nationales. « Il est nécessaire pour la meilleure condition du genre humain qu’il y ait dans le monde un Monarque et par conséquent la Monarchie est nécessaire au bien-être du monde » [10], soutenait Dante. En trahissant, l’individu use de plain-pied de son libre arbitre en faisant de sa seule volonté le critère de son action. Autrement dit, il n’agit que sous l’empire des forces terrestres. Pour cela, ce sont les géants, païens ou bibliques, qui introduisent les deux voyageurs dans ce cercle.
Le premier de ces êtres rencontré par Dante est Nemrod, roi de Babylone qui aurait tenté de s’élever vers Dieu en édifiant la tour de Babel. « Cil est Nemrod qui par folle cuidance fit que d’un seul langage au monde on n’use » [11], révèle Virgile à Dante. Le Très Haut foudroya sa construction et pour punir son orgueil décida que dorénavant les hommes parleraient des langues multiples. Si un seul langage, avec sa grammaire et sa syntaxe, exprime l’harmonie de l’esprit, plusieurs langages représentent le chaos. Le monde hellénique en a proposé un autre symbole avec le cyclope Polyphème, « qui parle beaucoup », une autre image de ce désordre obscur du subconscient.
Dante va établir une graduation entre les crimes de trahison en établissant une distinction entre les traitres envers leur patrie, ceux envers leur famille, ceux envers Dieu. L’écrivain finit par présenter à ses lecteurs les trois personnages estimés par lui les plus odieux et comme tels placés au fin fond du séjour des damnés, Brutus, Cassius, les assassins de César, Judas, l’apôtre ayant trahi le Christ. Si ces derniers sont honnis par le poète, c’est parce qu’en eux il voit les pires perturbateurs de l’unité qu’il préconisait. Brutus et Cassius, en assassinant César, avaient porté atteinte à l’unité politique incarnée à l’époque de Dante par l’empereur ; Judas, par son action envers Jésus « antagoniste à l’égard de la vraie vocation de l’esprit » [12], remettait en question le pouvoir religieux du pape.

Il faut se plonger dans l’obscurité pour trouver la lumière. Ainsi fit Jonas qui, après avoir pénétré dans le ventre de la baleine en ressortit transfiguré. Confrontés à la pire damnation, Dante et Virgile ne pourront que s’élever peu à peu vers la lumière. Ils entreront alors dans le purgatoire, non une spirale mais une montagne, celle que forma par réaction Lucifer après sa déchéance. Marchant vers le sommet, ils rencontreront des pêcheurs travaillant à leur repentir avant que Béatrice, se substituant à Virgile, introduise le poète au paradis, séjour de la suprême béatitude.

Notes

[1Dante Aligheri, La Divine Comédie. Dans Dante, Œuvres complètes. Paris : Gallimard, 1965, Collection La Pléiade, Chant I, p. 885.

[2Jean Racine, Phèdre. Paris : Hachette, 1976, Collection Nouveaux classiques illustrés Hachette, Acte IV, scène 6, p. 116.

[3Dante Alighieri, La Divine Comédie, op.cit., Chant V, p. 913.

[4Ibid., Chant VI, p.917.

[5Ibid., Chant X, p.939-940.

[6Ibid., Chant XXV, p.1038.

[7Ibid., Chant XXVI, p.1050-1051.

[8Ibid., Chant XXXII, p.1091.

[9Didier Ottaviani, La philosophie de la lumière chez Dante : Du Convivio à la Divine comédie. Paris : Honoré Champion Éditeur, 2004, p. 202.

[10Dante Alighieri, Monarchie. Dans Dante, Œuvres complètes. Paris : Gallimard, 1965, Collection La Pléiade, p. 659.

[11Dante Alighieri, La Divine comédie, op.cit., Chant XXXI, p. 1087.

[12Louis Lallement, Initiation au symbolisme de la divine comédie, tome 1 L’enfer. Paris : Guy Trédaniel, 1984, p. 186.


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