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LE CANARI

27 septembre 2006

par Katherine Mansfield

Version française | version originale

... Vous voyez ce gros clou à droite de la porte d’entrée ? Encore maintenant, je peux à peine le regarder et pourtant je ne pourrais supporter de l’ôter. J’aimerais penser qu’il demeure là même après moi. J’entends parfois les voisins dire : « On a dû suspendre ici une cage. » Et cela me console ; j’ai l’impression qu’on ne l’a pas complètement oublié.

... Vous ne pouvez imaginer cette merveille qu’était son chant. Il ne ressemblait pas à celui des autres canaris. Il ne s’agit pas seulement de ma fantaisie. Souvent, à la fenêtre, je voyais autrefois les gens s’arrêter au portail pour écouter, ou bien ils se penchaient par-dessus la clôture à côté du seringa pendant assez longtemps... transportés. Je suppose que cela vous paraît absurde (ce ne serait pas le cas si vous l’aviez entendu), mais j’avais vraiment l’impression qu’il chantait des chansons entières du début jusqu’à la fin.

Par exemple, quand j’avais fini de m’occuper de la maison dans l’après-midi, que j’avais changé de blouse et apporté ma couture ici sur la véranda, il ne cessait de sautiller, jadis, d’un perchoir sur l’autre, de heurter les barreaux comme pour attirer mon attention, de boire de l’eau à petites gorgées comme l’aurait fait un chanteur professionnel avant d’entonner un chant si exquis que j’étais forcée de poser mon aiguille pour l’écouter. Il m’est impossible de le décrire ; j’aimerais pouvoir. Mais c’était toujours le même chant, chaque après-midi, et j’avais l’impression d’en comprendre chaque note.
J.Revol Crépuscule (détail)

... Je l’aimais. O combien je l’aimais ! Peut-être l’important n’est-il pas tant ce qu’on aime en ce monde, mais aimer quelque chose, voici qui est nécessaire. Bien sûr, il y avait toujours ma petite maison et le jardin, mais pour je ne sais quelle raison, ce ne fut jamais suffisant. Les fleurs répondent à merveille, mais n’entrent pas en sympathie. Alors j’ai aimé l’étoile du berger. Cela paraît-il idiot ? J’allais autrefois dans la cour, derrière, après le coucher du soleil, et je l’attendais jusqu’à ce qu’elle brille au-dessus du noir gommier. Je murmurais : « Te voilà, mon chéri. » Et rien qu’en ce premier instant, l’astre semblait briller pour moi seule. Il avait l’air de comprendre ceci... une chose qui ressemble à un profond désir, et pourtant ne l’est pas. Ou du regret... cela en est plus proche. Et cependant, quelle espèce de regret ? Il m’a tant été donné.

... Mais après qu’il fut entré dans ma vie, j’oubliai l’étoile du berger ; je n’en avais plus besoin. Pourtant, ce fut étrange. Quand le Chinois qui était venu à la porte vendre ses oiseaux le souleva dans sa minuscule cage et qu’au lieu de battre des ailes à tout rompre comme les pauvres petits chardonnerets, il émit un faible, un menu gazouillis, je me surpris à dire, tout comme je l’avais dit à l’étoile par-dessus le gommier : « Te voilà, mon chéri. » De cet instant, il fut mien.

... Cela me surprend encore maintenant de me souvenir de la façon dont lui et moi avons partagé l’existence l’un de l’autre. A l’instant où je descendais le matin et retirais le tissu sur sa cage, il me saluait d’une petite note ensommeillée. Je savais que cela voulait dire : « Madame ! Madame ! » Alors je le suspendais au clou dehors tandis que je préparais le petit déjeuner pour mes trois jeunes gens, sans jamais le faire entrer avant que nous ayons de nouveau la maison pour nous seuls. Ensuite, une fois la vaisselle faite, on s’amusait un tout petit peu. J’étalais un journal au coin de la table et, quand je posais dessus la cage, il battait des ailes désespérément comme ignorant ce qui allait advenir. « Tu es un fieffé petit cabotin, » lui disais-je, le grondant. Je faisais coulisser le plateau, le parsemais de sable neuf, remplissais mangeoire et abreuvoir, passais une touffe de mouron des oiseaux et la moitié d’un piment entre les barreaux. Et je suis parfaitement certaine qu’il comprenait et appréciait chaque épisode de ce petit spectacle. Vous voyez, il était par nature délicieusement propre. On ne trouvait jamais une tache sur son perchoir. Et il suffisait de le voir jouir de son bain pour se rendre compte qu’il avait une vraie petite passion pour la propreté. Le bain, c’était ce qui se mettait en dernier. Et au moment où je l’y déposais, il sautait littéralement dedans. D’abord, il agitait une aile, puis l’autre, y plongeait ensuite la tête et y trempait les plumes de sa gorge. Toute la cuisine était éclaboussée de gouttes d’eau, mais malgré cela, il ne voulait pas en sortir. Je lui disais : « Maintenant, cela suffit. Tu fais ton intéressant, c’est tout. » Et enfin, d’un bond, il se retrouvait hors de l’eau et, debout sur une patte, se mettait à se sécher à coups de bec. Il finissait par se secouer, tressauter, gazouiller et bomber la gorge... Oh, je supporte à peine ce souvenir. A ce moment-là, j’étais toujours en train de nettoyer les couverts. Et j’avais toujours l’impression que les couteaux chantaient pour moi alors que je les frottais sur la table pour les faire briller.

... Une compagnie, vous voyez : c’était ce qu’il était. Une parfaite compagnie. Si vous avez vécu seul, vous comprendrez combien c’est précieux. Bien sûr, il y avait mes trois jeunes gens qui rentraient chaque soir pour le souper et demeuraient parfois ensuite dans la salle à manger à lire le journal. Mais je ne pouvais pas espérer qu’ils s’intéressent aux petites choses qui emplissaient ma journée. Pourquoi le devraient-ils ? Pour eux, je n’étais rien. En fait, je les entendis un soir, parlant de moi dans l’escalier, m’appeler « l’épouvantail ». Peu importe. Cela n’a pas d’importance. Pas la moindre. Je comprends bien. Ils sont jeunes. Pourquoi devrais-je me formaliser ? Mais je me souviens de m’être sentie particulièrement reconnaissante ce soir-là de ne pas me trouver toute seule. Je lui en parlais, une fois qu’ils furent sortis. Je lui dis : « Sais-tu comment ils appellent Madame ? » Et il tourna la tête d’un côté, puis me regarda de son petit œil vif jusqu’à ce que je ne puisse plus me retenir de rire. Cela eut l’air de l’amuser.

... Avez-vous eu des oiseaux ? Si ce n’est pas le cas, tout cela doit vous sembler, peut-être, exagéré. Les gens ont dans l’idée que les oiseaux n’ont pas de sentiment, de petites créatures frigides, différentes des chiens et des chats. Ma blanchisseuse disait autrefois le lundi, quand elle se demandait pourquoi je n’avais pas pris « un gentil fox-terrier » : « Il n’y a pas de réconfort, Mademoiselle, avec un canari. » Faux. Affreusement faux. Je me rappelle une nuit. J’avais fait un rêve tout à fait horrible (les rêves peuvent être affreusement cruels) et, même une fois réveillée, je ne pouvais m’en défaire. Alors, j’ai passé ma robe de chambre et suis descendue à la cuisine chercher un verre d’eau. C’était une nuit d’hiver. Il pleuvait à verse. Je suppose que j’étais à moitié endormie, mais, par la fenêtre de la cuisine, sans persiennes, j’avais l’impression que l’obscurité me dévisageait, comme m’espionnant. Et subitement, je sentis qu’il était insupportable pour moi de n’avoir personne à qui je puisse dire : « J’ai fait un rêve si horrible », ou... ou : « Protège-moi du noir. » Je me couvris même le visage l’espace d’une minute. Alors vint un petit : « Chérie, chérie ! » Sa cage était sur la table et le tissu avait glissé de sorte que la lumière y pénétrait par la fente. « Chérie, chérie ! » dit à nouveau le cher petit être, doucement, comme pour dire : « Je suis là, Madame. Je suis là. » Ce fut si magnifiquement réconfortant que j’en pleurai presque.

... Et maintenant, il est parti. Je n’aurai jamais d’autre oiseau, ni aucun autre animal de compagnie. Comment le pourrais-je ? Quand je le trouvai, gisant sur le dos, l’œil terne et les griffes resserrées, quand je me rendis compte que jamais plus je n’entendrais chanter mon chéri, quelque chose en moi parut mourir. Je sentis mon cœur se creuser, comme s’il se fût agi de sa cage. Je surmonterai. Bien entendu. Il le faut. Avec le temps, on peut tout surmonter. Et les gens disent toujours que j’ai un naturel gai. Ils ont tout à fait raison. Dieu soit loué.

... Tout de même, sans morbidité, et en cédant à... aux souvenirs, et tout cela, je dois avouer qu’il me semble que l’existence recèle quelque chose de triste. Il est difficile de dire de quoi il s’agit. Je ne parle pas de la peine que nous connaissons tous, comme la maladie, la pauvreté et la mort. Non, il s’agit d’autre chose. Cela se tient là, profond, très profond, inaliénable, comme la respiration. Même en travaillant dur, à m’épuiser, il me suffit de m’arrêter pour savoir que c’est là, à attendre. Je me demande souvent si tout le monde ressent cela. On ne sait jamais. Mais n’est-ce pas extraordinaire que sous son petit chant joyeux et doux, se trouvât simplement cette... tristesse ?... Ah, qu’est-ce que c’est ?... que j’entendis.

Version originale

Traduction Anne Mounic


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