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L’orage de la joie : Entretien avec Claude Vigée

28 septembre 2008

par Claude Vigée

ART POETIQUE

Claude Vigée

Je survis parmi les ruines. La signification du champ de fouilles n’est pas dans sa surface, mais dans sa profondeur : surgissement simultané des lieux et des temps de l’expérience révolue, remontant aujourd’hui dans ce rythme syncopé, seul authentique, qui dévoile à la fois les ruptures, – tessons, fragments d’ossements ou d’architecture, richesse originelle éparpillée en monnaies effacées –, et la totalité englobante qui sous-tend les vestiges discrets d’une société défunte. Ainsi le poème... A la succession linéaire des moments finis, qui s’enchaînent en série, aux surfaces peintes du roman, substituer la simultanéité polyédrique des temps et des lieux éprouvés par les sens : expansion synchrone d’un globe d’expérience vécue aux milliers de facettes translucides réfractant des couches serrées d’êtres et d’événements discontinus, qui s’agglomèrent en se totalisant librement pour la première fois dans un prisme oculaire géant, pour capter, enfin, la présence entière au monde d’un homme en transit dans la vie ! Forger l’oeil unique du cyclope.

***

Mardi 8 juillet 2008

Nous achevons aujourd’hui la relecture des entretiens réunis sous le titre de « L’extase buissonnière » [1], long travail qui trouve son sens, non seulement dans le bonheur d’œuvrer, mais surtout dans la joie, entre mémoire et création, de méditer sur les facettes variées de l’existence pour en communiquer à autrui l’expérience nécessairement complexe. Dans la continuité de ce travail, nous avons donc improvisé cet entretien sur le thème retenu par notre revue, Temporel, pour son numéro 6 (octobre 2008).

L’orage de la joie

Ciel. Photo Guy Braun

A.M. : Claude, je vous remercie de nous accorder cet entretien. Je vous pose tout d’abord la même question qu’à tous les poètes que j’ai interrogés sur ce thème. Comment définiriez-vous ces termes : poésie, existence, et spiritualité ?

C.V. : Pour moi, la poésie n’est pas, comme on se l’imagine souvent, un état d’âme ; c’est une action de l’âme incarnée avec tous les moyens qu’elle peut trouver à sa disposition, en premier lieu, les mots, depuis ceux de la petite enfance. Avec eux viennent ce que les Chinois appellent les dix mille choses, c’est-à-dire la totalité de ce qui connu en détail, quelle que soit par ailleurs l’étrangeté de la matière, comme des mots, en sa variété. Comme le monde nous est dès l’origine extérieur, ainsi les mots viennent vers nous d’un espace-temps exilique. Le foyer de notre conscience est donc double comme un télescope. La conscience permet de voir de près et de loin. Les mots sont tantôt les lentilles, et tantôt les étoiles, de cette étrange astronomie. C’est dans la fusion, ou l’échange, entre ces deux fonctions, à l’intérieur d’une même conscience, que naît pour moi la poésie. Elle est comme notre dehors et comme notre dedans, objet de parole (donc œuvre d’art ou d’artisan), et sujet au sein duquel souffre et jouit l’existence humaine. Voici la définition des deux premiers termes.
Par spiritualité, j’entends la passion, ou la curiosité, qui me porte à bien saisir dans mon for intérieur et mon for extérieur (autrui inclus) le rayonnement visible accompagné d’un grondement souterrain qui m’annonce mon alliance avec les deux royaumes, les deux sphères – alliance qui me nourrit et dont je suis la source dans la mesure même où j’entretiens, par mon travail de poète avec les mots et d’homme vivant avec les autres, la circulation de cette lumière secrète. C’est ce que j’appelle quelque part se mettre au service du noyau pulsant originel qui est la source obscure de tous les moi.

A.M. : En arrivant à Jérusalem, en 1960, vous vous êtes intéressé de très près à la tradition religieuse juive. Vous avez, avec divers maîtres, approfondi l’étude de la Torah, du Talmud et de la Kabbale. Il me semble, si j’ai bien compris, que, même si vous souhaitiez affirmer plus encore les racines de votre identité, votre intérêt n’a jamais été, pourrait-on dire, dogmatique, ni même théologique, mais plutôt incessamment poétique. C’est cette imagination créatrice dont dispose l’être humain, ce pouvoir de déduire de l’existence des formes pour la dire, qui retient votre intention. Est-ce que je me trompe ?

C.V. : C’est tout à fait le sens de ma pro-jection dans la vie depuis l’adolescence, mais j’aimerais préciser un point. La question n’est pas seulement de faire surgir des formes pour dire l’être au monde, mais pour dire, en la montrant « à tous ses sens », les visages de l’existence dans leur intensité poussée à sa limite extrême. Il ne s’agit pas d’un compte rendu de l’existence, mais de celle-ci poussée à son intensité la plus aiguë, car à ce moment-là, celle-ci se surpasse en splendeur rayonnante, acmé de jouissance, même si sa lumière est la vibration noire de la souffrance.

A.M. : Est-ce qu’il n’y a pas là une conversion ?

C.V. : Oui, ce qui compte, c’est l’intensité du témoignage et non seulement sa véracité objective ou historique.
Pour ce qui est de la tradition, j’ai trouvé assez tard dans ma jeunesse à quel point de nombreux textes du corpus biblique mettent en relief les mêmes expériences, celles de la joie et de la douleur incluses.

A.M. : Mais est-ce que cette intensité dont vous parlez, ce n’est pas finalement la mise en exergue de la joie, donc cette conversion dont je vous parlais ?

C.V. : Oui, dans un poème de La lutte avec l’ange, écrit en pleine jeunesse, en pleine Shoah, j’ai été porté à crier, alors que tout le vécu m’accablait, avec les miens : « Je ne suis né que pour l’immense ouvrage de la joie. » J’en avais écrit une première version, la suivante, peut-être plus belle : « Je ne suis né que pour l’immense orage de la joie. » Il s’agit d’un véritable ravissement, au sens racinien du terme. C’est un vers de mes vingt ans auquel répond vingt ans plus tard, en 1961, ce passage du « Poème du retour » : « Car toute notre joie est fille de la nuit. » [Hors du feu », Mon heure sur la terre, p. 387]. Ce qui, sur le plan des mots, veut dire simultanément : le chant et la danse des voyelles et des consonnes entre elles sont issus – et tissus – eux aussi, d’un combat impitoyable avec les forces de la mort.

« Mais dès qu’entre eux,
s’appelant et luttant leurs formes se combinent,
ces caractères desséchés […]
font ressurgir du puits des antiques racines,

sel
songe
guérison,

le pain,
la danse,
le pardon !
 »

A.M. : Il me semble qu’en parlant de combat, vous bravez cette « finitude » qui dans notre monde post-heideggérien, désespère poètes et philosophes. Malgré tout, vous affirmez votre puissance en tant que sujet en refusant cette dualité de l’impossible et ceci se formule chez vous très souvent par l’oxymore et le paradoxe.

C.V. : A travers l’enseignement traditionnel, je n’ai ni cherché ni trouvé un salut préconçu, ni un mode de vie prescrit par les maîtres des générations défuntes. C’est en jumelant mon expérience de poète et de vivant avec la contemplation des grandes figures mythiques léguées par l’héritage de la Bible que j’ai intégré les paradoxes creusés comme des ravins sous mes pas en me lançant moi-même comme un pont volant par-dessus mon présent hasardeux en quête d’un avenir non écrit. A chacun de nous justement incombe la tâche de frayer le chemin, d’affronter l’aventure, d’en buriner la trace avec nos propres mains dans la pierre où scintilleront les mots de notre temps de vie. La religion, pour moi, c’est à cela qu’elle sert : elle relie les deux rives à l’aide du pont de bateaux flottants semblable à celui qui, dans mon enfance bas-rhinoise, reliait le rivage alsacien à celui, ennemi et terriblement menaçant vers 1935, du pays de Bade. C’était la célèbre Schiffbrücke qui rattachait Drusenheim en pleine forêt du Rhin, à Greffern, du côté germanique, et nazi.

A.M. : Le judaïsme ne se prête-t-il pas plus facilement à fonder une poétique que le christianisme pour lequel l’événement capital a déjà surgi dans l’histoire ? Le rituel en est la réplique toujours recommencée. On pourrait dire que le chrétien accomplit le passé alors que le judaïsme favorise l’éclosion de l’avenir – se voue à l’avenir, avec tous les risques que cela comporte.

C.V. : Dans l’enseignement de la Bible hébraïque comme dans celui du Talmud et de la Kabbale, l’ère messianique est toujours à venir bien qu’elle s’accomplisse déjà aujourd’hui, maintenant, et chez tout un chacun, là où on s’y attend le moins, et dans les lieux indignes ou incapables de l’accueillir. Déjà dans le Talmud, on pose la question à un célèbre maître de l’Antiquité finissante, en Terre sainte : « Rabbi, où donc est le Messie, et comment le reconnaîtrai-je s’il vient ? » Réponse : « Le Messie est en train de venir ; il est déjà là ; il s’est arrêté aux portes de Rome, dans les bas-fonds, parmi les pauvres des pauvres, mais personne ne l’y reconnaît et on ne le laisse pas aller jusqu’au Capitole. » On voit, grâce à cette parabole talmudique, que l’événement messianique capital se greffe dans l’attente elle-même, porteuse de tout l’avenir humain, et terriblement frustrante, même désespérante.

A.M. : A certains égards, le Messie ne serait que le temps lui-même, le devenir.

C.V. : Oui, et on le craint. D’autres versions nous rapportent l’opinion d’un sage qui s’exclame : « Que le Messie vienne au temps fixé qu’il aura choisi, mais surtout que je ne le voie pas, car son avènement sera lié à des bouleversements tragiques dont je ne supporterai pas l’impact. » Ne dit-on pas dans ce contexte que les « traces des talons du Messie seront creusées dans le sang » ? On voit par là que la conception juive de l’avenir envisage à la fois le meilleur et le pire. La célébration rituelle juive combine toujours l’accueil et la déploration, non pas en l’honneur d’un dieu qui serait mort, mais d’une épreuve à affronter et à vaincre dans un futur sans limites. C’est précisément là que la vision judaïque du temps sur la terre rejoint celle de chaque poète, qui, lui aussi, doit modeler à ses risques et périls, pour sa plus grande joie et sa plus grande détresse, son « heure sur la terre ».
Selon la Torah, il est interdit de prévoir, c’est-à-dire de prédire l’avenir. La prophétie est un appel d’air en direction du futur et non divination de ce qui serait décrété d’avance de toute éternité. Pas de prédation de l’avenir par les fauves du passé. L’histoire de la sorcière d’Endor qui fait remonter l’ombre de Samuel sur l’ordre du roi Saül en dit long sur les limites que pose l’enseignement biblique au culte idolâtrique du passé. Le roi Saül paiera de sa vie et de son trône la violation de cet interdit. Dans la tradition juive, celui qui, pour raison de maladie ou de malheur, veut briser les chaînes de son passé, ne doit pas en invoquer les ombres. Bien au contraire, il lui est enjoint de changer de nom et de lieu de résidence pour bien marquer la rupture avec la pesanteur, ou la gravité de l’être vécu seulement au passé.

A.M. : L’impression que j’ai, c’est que la tradition juive fait en sorte qu’il soit toujours possible d’agir et d’imaginer. Je pense à la légende qui veut que le prophète Elie puisse toujours revenir.

C.V. : Le prophète Elie annonce la venue du Messie de la fin des temps, mais la fin des temps, c’est jamais et toujours, et surtout ici même, maintenant, dans les lupanars de Rome, parmi les miséreux et les prostitués. Pour revenir à Elie, on l’attend le soir de Pâque et on lui réserve la cinquième coupe, coupe messianique. Ceci se trouve dans la liturgie ; ce ne sont pas des fantaisies de poète, mais il faut être un grand poète pour inventer des mythologies pareilles.
Non seulement Elie inaugure à chaque nuit de Pâque l’avènement improbable du Messie identifié par avance à la libération de la servitude d’Egypte, mais il donne son nom à la banquette sur laquelle, dans les vieilles synagogues d’Alsace, on circoncit le nouveau-né au huitième jour, celui de la venue du Messie. On l’appelle le « siège d’Elie ». Quand on ne dispose ni de synagogue, ni de cette banquette, on prend n’importe quel siège et on le baptise « siège d’Elie » - kisséh Eliahou hanavi, de sorte que le parrain, qui est souvent le grand-père, prenne le bébé sur ses genoux pendant la cérémonie de circoncision.

A.M. : Vous opposez, face à tout système, une sorte d’attitude anarchiste, sinon vous ne seriez pas le poète que vous êtes. Quels sont les liens entre le religieux et le poétique ? Quels sont les risques, également, si le poète s’enferme dans le religieux ?

C.V. : Mon attitude est plutôt anarchiste, c’est vrai. J’adopte, comme on adopte un enfant, ou comme on est adopté. – je suis adopté par la tradition parce qu’en elle je réussis à manifester ce qui compte pour moi, mon propre destin inclus, sans m’incarcérer dans une mécanique préfabriquée, fût-ce par les plus grands maîtres d’un passé révolu, mais non défunt, dont les semences germent dans la nuit.

A.M. : Récemment, j’ai cherché dans le dictionnaire Bailly le terme d’archê, qui se trouve à la racine d’anarchiste, et j’ai trouvé ceci : archê veut bien dire « domination, commandement », mais ce n’est pas le premier sens. D’abord, le terme signifie « origine ». Avec le a privatif, on nie le pouvoir dérivé pour d’autant mieux ressusciter l’origine.

C.V. : Dans ce sens, je suis en effet séduit par l’anarchie, qui consiste à briser les chaînes de la tyrannie pieuse, celles de la plupart des institutions autoritaires héritées du passé, ou même présentes, pour faire d’autant mieux rejaillir l’énergie libératrice de l’aleph, celle de l’avant et de l’après du temps qui, sans cesse, le réanime et nous suscite en lui.

« Lu dans le ciel après minuit

De la génération d’Adam à la dernière

David, qui est la souche du Messie, rend possible l’identification, à la fin des temps mais aussi maintenant, du frère et de la sœur, après minuit, une fois passé le cap du mauvais temps. Là on est évidemment dans ce qu’on peut appeler la poésie totale, où mythe et actualité se fondent dans une célébration. Là se joignent le mythique, le personnel, le vécu et le matériel, tout cela avec les mots qui le chantent, comme dans le petit poème que j’ai écrit à propos de la mort d’Evy :

Le baiser (Ombrie). Photo Guy Braun

« Pourvu qu’au réveil
Elle chante,

Afin que, dans les pleurs, son sourire t’enchante… »

C’est de nouveau le merveilleux lié au douloureux :

« même si par temps de souffrance
dans la nuit souvent elle crie »

Beaucoup de gens, quand on leur explique cela, sont très choqués, car cela va à l’encontre de toutes sortes de morales qui séparent, qui divisent.

Notes

[1A paraître dans Mélancolie solaire, Essais, entretiens, Cahier parisien (2006-2008).


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