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L’honnête photographe, par Alfred Dott

30 septembre 2009

par Alfred Dott

Décidément…

Décidément, Mensonge et Photographie m’aura occupé l’esprit (depuis ce printemps !) de manière lancinante, sans pour autant qu’il en résulte une réflexion utilement diffusable.

La question n’aurait-elle pas muté en cette autre : pourquoi ce thème apparemment anodin de la photographie associée au mensonge me pose-t-il tant de difficultés, se rebiffe-t-il incessamment jusqu’à provoquer une sorte de nausée mentale dès qu’il se rappelle à mon esprit ? Tant et tant de philosophes et d’artistes, de sociologues et de poètes ont proposé leur perception de la chose. Que dire de plus ?
Soudain, me taraude l’idée de savoir en quoi ma propre photographie peut être Mensonge ? Idée d’emblée blessante, tant il est vrai que l’on met dans une création artistique ce que l’on a de plus authentique en soi et que ce surgissement d’une part de son être même ne peut être travesti d’aucune sorte… sauf si ce jet premier est perverti dans un but de manipulation d’autrui, politique, mercantile, conquérant etc. est-ce spécifique à la photographie ?

N’est-ce que le caractère délibéré qui différencie le travestissement de la vérité de l’artifice du mensonge ?

Son rapport à la réalité est-il vraiment perçu aujourd’hui encore comme étant tellement plus prégnant que d’autres arts ?

Il n’y a plus guère que le Petit Larousse pour insérer à la définition de "mentir" : 2.Tromper par de fausses apparences. Cette photographie ne ment pas. (Sic !)
Le passage relativement récent au numérique a certainement modifié plus profondément l’idée qui existait depuis l’invention de Niepce : la photographie ment, par essence, mais nous faisons semblant de l’ignorer.
Mais les photographes, mentent-ils ?
Autant sans doute que l’auteur qui nous enjôle par son style, le peintre qui magnifie un commanditaire, le graveur qui enlaidit la victime de sa caricature, le sculpteur qui allonge son modèle pour ramener à une perspective vraisemblable son effet de raccourci.

Au fait : comment le musicien s’y prend-il pour nous mentir ?
Personne n’est plus dupe aujourd’hui du fait qu’un personnage politique indésirable soit remplacé par un lampadaire (surtout si le lampadaire en question garde pantalons et chaussures…) ou rajouté à un groupe (en lévitation parce que le maladroit truqueur aura oublié de marquer l’ombre portée…). Qui aujourd’hui se laisse berner par une image dont l’éclairage est faussé par manipulation ?
Même le photogramme, qui est cette copie directe, sans passer par le truchement de quelque appareil ou lentille que ce soit, par la lumière sur le papier sensible est une transposition, une mise à plat, une abstraction par rapport à l’objet que l’on recrée ainsi.

Les photographes mentent donc, mais, même si le regard des pratiquants du numérique ne devient pas meilleur que celui des adeptes de l’argentique (et il en reste encore), ils mentent sans aucun doute mieux et plus facilement.
Le problème est à l’heure actuelle celui de la suspicion systématique à l’égard de toutes les images, en particulier des images de presse, par le biais duquel l’ensemble du corpus mis à la disposition du public est désormais plus évidemment équivoque que jamais.

Ce mensonge potentiellement systématique trouvera peut être son épilogue dans l’absence de pérennité que nous promettent les supports d’enregistrement des images aujourd’hui : plus d’images, plus de mensonge !

Un des exercices que je trouve le plus passionnant qui soit, pour qui aime la photographie et souhaite affûter son œil avec le souci de laisser émerger sa créativité dans une empathie avec tous ses confrères précédents, c’est la reproduction de documents anciens : que de mensonges à démasquer, mais aussi que d’authenticité, de loyauté et de sincérité à découvrir.
Observons cette image : une simple photo de classe dans une école maternelle en Alsace durant la deuxième guerre mondiale. L’opérateur y a, par l’ingénuité de son cadrage, masqué le portrait obligatoire d’Hitler derrière le poteau central, tout en gardant la croix gammée dans le champ, pour s’éviter de tragiques conséquences.

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Ecole maternelle en Alsace durant la Seconde guerre mondiale

Depuis Nadar ou Eugène Atget dont le parti pris n’était certes pas de tromper leur monde en immortalisant le Paris de leur époque jusqu’à des Eugen Smith, Walker Evans ou Christian Boltanski et leur vérisme implacable, le travail de ces artistes se propose à nos yeux comme des constats, leurs constats, donc leur partialité délibérée, c’est-à-dire aussi en quelque sorte leurs mensonges.
Les artistes nous donnent l’occasion, lorsque nous découvrons ou redécouvrons leurs œuvres d’y trouver matière à stimuler notre pensée, notre plaisir, notre imagination. Chaque création est un miroir dans lequel nous nous reflétons nous-mêmes, c’est donc à chacun d’y trouver sa propre vérité.


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