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L’homme aux gniasses, et autres récits de la nuit, par Jean Bensimon

27 septembre 2006

par Anne Mounic

Jean Bensimon, L’homme aux gniasses, et autres récits de la nuit. Nouvelles. Paris : L’Harmattan, 2006.


Au centre de chacune de ces nouvelles, un personnage masculin, qu’il soit enfant, jeune homme ou d’âge mûr, voire âgé, évalue, à la première ou à la troisième personnes, son existence, ainsi que l’existence en général, qu’il ne considère pas d’un point de vue extérieur, sous l’angle des faits ou des événements, mais dans l’intériorité de la conscience et de la sensibilité. Il s’agit donc plus de valeur et d’éprouvé que de réussite sociale ou de prouesse pour le regard. Si les protagonistes de Jean Bensimon se situent dans le monde objectif et mécanique qui constitue notre lot à tous, ce qui intéresse au plus haut point notre auteur, c’est que, la nuit, ils puissent y échapper. Là, peu ou prou, ils sont libres, ou plutôt, redeviennent fidèles à eux-mêmes, n’affrontant plus que les contraintes dues à leur tempérament propre, selon les exigences de l’esprit, avec, de la part de l’écrivain, cette distance ironique qui donne au spirituel son caractère un peu décalé, légèrement cocasse, en notre univers terre-à-terre, mais également toute sa dimension nécessaire.

C’est le cas, par exemple, dans « Magnétismes », nouvelle en laquelle le narrateur doit son « fluide » à la « mémé inca couchée, sourcils en broussailles, aussi blancs que les cheveux, yeux extraordinairement brillants, peut-être après tout de fièvre » (p. 42). Quant à « l’homme aux gniasses », celui qui apprend la langue des corbeaux, il travaille comme aide-comptable (p. 8). Dans « Celle du rêve », le rêveur, visité par la femme idéale, la sylphide, est employé des Assurances. L’ironie veut ici que la réalité contredise en tous points le songe puisque la sylphide n’est autre, dans la réalité, qu’une incroyable mégère. Le narrateur écrit pourtant, et peut-être pour cette raison même : « Le temps se dilate la nuit, pour se contracter le jour. » (p. 24)

Au fil du recueil, le ton se fait plus grave et « A la maison Brodie » nous guide déjà un peu sur les chemins de l’inquiétude. La nuit y devient théâtre angoissé de la mémoire : « ... que faire quand on est seul ans la nuit noire ? » (p. 38) Il faudra en suivre l’appel, ou même l’injonction, pour que la vie puisse redevenir « joyeuse et ronde » (p. 33).

Inquiétude et humour se mêlent dans « Le conte des erreurs », où sont convoquées nombre d’expressions qui dénotent que l’on se met tout bonnement le doigt dans l’œil (p. 51). L’interrogation se porte alors sur l’identité (« Miroirs ») avant de s’étendre aux frontières de l’au-delà grâce à la sagesse du Zohar (livre de la Splendeur). Le songe en acquiert alors une dimension supérieure : « Or, il savait que le songe, mode de connaissance supérieur, peut permettre d’accéder à certains secrets kabbalistiques. » (p. 72) Parvenu au « temple du Jugement Ultime » (p. 74), Galaël entend quelqu’un dire, ce qui lie étroitement vie et écriture : « Cette vie est le brouillon de celle que j’aurais voulu mener... » (p. 75) La nouvelle suivante, « Dans l’île », explore le mécanisme de la honte, puis l’auteur évoque l’Algérie et le destin des pieds-noirs, « de l’histoire ancienne ! » dit le père du narrateur le jour en exprimant la nuit son tourment, son regret de ce pays dans lequel il est né et a vécu. « Chez nous là-bas », comme disent certains pieds-noirs.

Le théâtre inquiet de la nuit revient explicitement dans « Théâtre », puis « Avis d’échéance » conclut le recueil par l’évocation de l’inquiétude suprême qui, comme dans les mystères médiévaux, frappe à la porte sous les traits de la Faucheuse et prend dans la nouvelle la figure du « porteur de contraintes », qui apporte ses « avis d’échéance » : « Je ne connaissais pas le sens de ce dernier mot mais retins que c’était quand on tombe. » (p. 116)

Plutôt que des nouvelles peut-être, ces récits sont des contes, qui recherchent une sagesse, la juste pesée des choses, du juste et de l’injuste particulièrement, de la conduite à tenir. Il se révèle, dans cette inquiétude, une dimension d’absolu. Les oiseaux y tiennent une place non négligeable, source d’identification pour le protagoniste de « Celle du rêve » : « Alors j’ai battu des ailes, j’étais un colvert qui volait, cou tendu en avant. » (p. 19) Les corbeaux paraissent symboliser cette quête, sans garantie ni promesse, de justification existentielle :

« - Koybo.
- J’ai connu un corbeau qui s’appelait ainsi... Tu aurais pu être l’un des nôtres.
- L’un des vôtres ?
- Oui, la couleur de ta peau est semblable à la nôtre, quoiqu’il te manque les reflets violets.
Stupéfait, Koybo se tut. Parfois il ne comprenait pas, sinon quelques bribes dans des propos chaotiques
- ... peuple de la nuit ... errant dans le noir... » (p. 16)

Conte également, car, de ce face-à-face du récit avec l’inquiétude, se dégage une certaine forme d’apaisement, le travail de l’esprit, ou plutôt de l’être tout entier, donnant finalement à l’existence toute sa raison d’être.

Juin 06


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