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L’expérience du « Tout-Autre », par Frédéric Le Dain

22 septembre 2013

par Frédéric Le Dain

L’expérience du « Tout-Autre »


Note pour une relecture de La Semaison (1954-1979), de Philippe Jaccottet (Gallimard, 1984)

Dans l’œuvre de Philippe Jaccottet, il y a quelque chose d’irréductible, une altérité sur laquelle le lecteur va pouvoir s’appuyer. Je ne veux pas dire par là qu’il y aurait comme une résistance farouche au cœur de l’œuvre, à la façon d’un René Char ou de Maurice Blanchot. Quelque chose échappe et continue de nous échapper, quoi qu’il arrive, dans cette œuvre, pour peu que l’on fasse l’effort de la lire et de la relire avec attention. A l’écoute.
Bien sûr, on peut toujours, à des fins didactiques, simplifier tel ou tel aspect, ou accentuer tel autre. Par exemple, réduire l’œuvre à « l’ignorance » ‒ revendiquée par le poète non pas comme une valeur, ou encore moins comme titre de gloire, mais comme position subjective, celle de celui qui ne sait pas ce que la vie signifie avant de l’avoir vécue ‒, revient à fausser parfois la perspective que l’on peut avoir sur cette œuvre. Car il faut bien admettre que cette « ignorance » revendiquée dans le mouvement de l’écriture comme première pour celui qui ne veut pas seulement répéter ce qui a été déjà dit, s’inscrit dans l’œuvre sur fond d’un savoir impressionnant. Celui du traducteur. Parmi les plus connues, rappelons la traduction de L’Odyssée, pour le domaine antique, et du Banquet de Platon, de L’Homme sans qualités, de Musil, du côté des modernes – ainsi qu’une bonne partie de l’œuvre ‒, de Rilke…

Le propos n’est pas de dresser ici un inventaire bibliographique que n’importe quelle édition récente d’une œuvre de Jaccottet peut nous rappeler à loisir. Jaccottet a fait le choix de devenir traducteur pour vivre. Métier exigeant, qui suppose beaucoup de doigté et de minutie. Le poète se plaint d’ailleurs de ce qu’il y a dans ce métier un temps volé à l’œuvre. Mais on peut remarquer que la traduction peut aussi fonctionner comme « épreuve de l’étranger », et, dans cette épreuve, il y a quelque chose d’une altérité.

(28 août 2013).
En relisant La Semaison (1954-1979), de Philippe Jaccottet, je retrouve ce fragment : « C’est le Tout-Autre que l’on cherche à saisir. Comment expliquer qu’on le cherche et ne le trouve pas, mais qu’on le cherche encore ? (…) (p. 39) Fragment assez long (pp. 39-41), qui est comme une façon de définir une poétique – au moins provisoire ‒ marquée par la perte de la maîtrise du réel au profit d’un lâcher-prise actif qui est une ouverture au « souffle » (p.39) et à « l’illimité » (p.40) : « L’illimité est le souffle qui nous anime. L’obscur est un souffle, Dieu est un souffle. On ne peut s’en emparer. » (p. 39)
Ce « Tout-Autre » qui sans cesse relance le désir du poète, nous comprenons, à poursuivre notre lecture, qu’il est, qu’il figure ce qui échappe et échappera toujours au poète. De fait, ce souffle (c’est Jaccottet qui souligne dans la citation ci-dessus), la lecture de ce recueil dans lequel proses et poèmes s’entremêlent nous en donne quelque chose comme un équivalent, en quoi consiste en effet le sentiment d’aération, qui ne tient pas seulement au fait que nous avons affaire à des fragments qui pourraient paraître détachés les uns des autres, mais aussi et d’abord au fait que chaque énoncé est susceptible d’être repris, reformulé, complété par d’autres, dans une grande liberté d’énonciation.

Tout circule, rien n’est figé. Le « Dieu » dont il est ici question n’est en rien le dieu immobile de la métaphysique, défunt comme on sait (Nietzsche), mais une énergie invisible et pourtant palpable, qui échappe toujours. C’est en quoi l’attention au réel, constante chez Jaccottet, n’est en rien chez lui réalisme, au sens que nous donnons habituellement à ce mot dans l’histoire littéraire. Et c’est de poésie qu’il est question, à travers cette réflexion sur « le Tout-Autre » comme radicale altérité, qui altère définitivement tout ce que nous pouvons avancer de définitif : « La poésie est la parole que ce souffle alimente et porte, d’où son pouvoir sur nous. » (p.39) L’aération dont il est ici question est tout sauf un « air », au sens du semblant (avoir l’air). C’est plutôt un air qui est comme l’anima latine, le souffle premier. C’est une respiration essentielle.
L’écriture, dès lors, renonçant à la tâche impossible de saisir ce réel auquel le poète a choisi de ne pas renoncer (en cela proche de son maître et ami, Gustave Roud), est une sorte d’évasement progressif, jamais une évasion, car il s’agit bien de dire ce qui est. C’est cet évasement progressif d’une écriture qui se soustrait au continu pour privilégier le fragment qui manifeste aux yeux du lecteur l’action du « Tout-Autre », dont le nom est peut-être aussi la Chose, soulignée par Heidegger, puis Lacan (le point de fuite de l’écriture du poète nous laisserait à penser que l’on peut écrire, dans le sillage de ce dernier : l’hachose). L’originalité de Philippe Jaccottet est d’essayer de saisir quelque chose de ce passage du « Tout-Autre » à partir de « presque rien » : « A partir du rien. Là est ma loi. Tout le reste : fumée lointaine. » (p.56)

Pourquoi insister sur ce « Tout-Autre » ? Peut-être parce qu’il permet, me semble-t-il, de mieux saisir quelque chose de cette ignorance que le poète met en avant comme élément actif. Ce n’est en rien un refus de savoir, chez quelqu’un, rappelons-le, qui a voué une partie significative de son existence à l’apprentissage de quelques langues majeures (latin, grec, allemand, espagnol, italien, russe…) afin de traduire textes, romans, poèmes, essais, journaux divers d’auteurs prestigieux qu’il a contribué à faire sortir de l’obscurité ou qu’il a contribué à mieux faire connaître : Homère, Platon, Robert Musil, Rainer-Maria Rilke, Ingeborg Bachman, Giuseppe Ungaretti, Gongora, Ossip Mandelstam… Sans compter l’œuvre critique qui n’est pas réductible à des comptes rendus.

Non, l’ignorance dont il est question dans la poétique de Jaccottet, c’est celle, fondamentale, qui concerne le sens définitif de l’existence, les contours exacts de cet être-pour-la-mort (Heidegger) qui fait l’être de l’humain, dont la condition est de passer. L’ignorance, c’est celle du poète face à la portée exacte de ce réel dont il fait l’expérience sensible comme tout être humain, mais dont il ne peut dire la totalité. Sommes-nous si loin que cela de penseurs comme Lévinas, chez lequel en effet nous trouvons aussi cette expression de « Tout-Autre » ?


L’ignorance qui échoit au poète est l’envers du discours de la science (p. 99, ou encore, p.113 : « Bâton d’Hiroshima. Gourdin du savoir. »), et cette altérité muette mais vivante désignée par le « Tout-Autre », Jaccottet nous en livre l’expérience à travers ces feuillets fragmentaires qui portent le titre de « semaison ». Quelques pages plus loin, en effet, l’écriture porte trace d’une crise de « l’écriture du Souffle » : « Sans doute le poème en vers longs et réguliers suppose-t-il un souffle assez ample et paisible, un équilibre que j’ai perdu, ou que je ne connais plus continûment, naturellement. Solennisation des choses, des instants, accord, harmonie, bonheur. Mais comment passer de certaines notes poétiques au poème ? La voix retombe trop vite. (…) Comment faire sentir, fixer un équilibre fragile, quelque chose d’analogue à une colonne de verre, ou même d’eau, s’appuyant sur du vide ? On s’appuie sur le poème lui-même, et c’est un frêle appui, partiellement trompeur. Il brille et s’écroule : cascade entendue la nuit. Confusion du poème et de son objet. » (p.47)

C’est donc l’écriture du poème qui est traversée par cette question du « Tout-Autre » : les certitudes d’une écriture assurée volent en éclats (le verre et le vers sont souvent rapprochés, l’homophonie signifiante donnant richesse à cette « colonne de verre (…) s’appuyant sur du vide »), et la chute du verre ne laissera donc que des fragments, mais éclatants, comme nous pouvons nous en rendre compte à la lecture de ce recueil. Ce qui me frappe, dans ces éclats, c’est la présence constante de la Nature, de la « Grande Nature », pourrait-on dire : floraison, passage des saisons, battements d’ailes, froissement de feuilles, nuit, jour, pluie, vent, champs de blé, oiseaux… « Notre église, c’est peut-être cet enclos aux murs démantelés où poussent silencieusement des chênes, que traversent parfois un lapin, une perdrix. Nous hésitons à entrer dans les autres à cause des schémas intellectuels qu’elles interposent entre le divin et nous. Naturellement, ce n’est pas une issue à quoi que ce soit » (p.102) Alors, on serait peut-être tenté de faire de Jaccottet un « poète naturaliste ». Mais c’est plutôt en quête d’un paradis, à la manière de Dante, que nous sommes emmenés, dont les traces existent probablement dans ce monde-ci (c’est ainsi que Gustave Roud est lu par Jaccottet, lequel fait référence en l’occurrence à Novalis), en fragments.

Montagne-nuage. Photographie de Guy Braun.
En fait, derrière cette « Grande Nature », j’ai pour ma part le sentiment que quelque chose d’autre se joue. Une expérience intime se répète, de saison en saison, suffisamment forte et suffisamment puissante pour s’imposer à nouveau. Quelque chose que Jaccottet, conscient qu’il y a là quelque chose d’une expérience fondamentale, appelle lui-même à plusieurs reprises, empruntant le mot à « l’Ancien Testament » biblique : « Buisson Ardent ». C’est auprès de Gustave Roud que Jaccottet a fait cette première expérience fondatrice du Buisson Ardent, et il me semble que l’on peut en voir des traces, ici et là.

Dans La Semaison, je retiens ce fragment apparemment anodin : « Acacia en fleur la nuit : cascade parfumée, de miel. Accordée parfaitement aux premières roulades d’oiseaux, à la lune, à la flûte des petits-ducs. Rosier blanc, couronne ou diadème. Vastitude claire, sans épaisseur ni poids. » (p.52) Etrangement, cette « cascade visuelle » répond à la « cascade entendue la nuit », la chute du poème tombant à côté du réel… Le poème, chu dans sa forme parfaite impossible, fait retour dans la prose en notations intenses, éclatantes. Ce n’est qu’en apparence que le poète est défait et Jaccottet a appris de cet autre ami précieux (le rôle de l’amitié poétique est essentiel chez Jaccottet), Francis Ponge (évoqué p. 92), que le poème n’est pas toujours où l’on croit…

Chant à la beauté (dont la condition est peut-être, comme le soulignait justement Freud à propos de Rilke dans un texte resté célèbre, la fugitivité que nous sommes…) : « Beauté : perdue comme une graine, livrée aux vents, aux orages, ne faisant nul bruit, souvent perdue, toujours détruite ; mais elle persiste à fleurir, au hasard, ici et là, nourrie par l’ombre, par la terre funèbre, accueillie par la profondeur. Légère, frêle, presque invisible, apparemment sans force, exposée, abandonnée, livrée, obéissante –elle se lie à la chose lourde, immobile ; et une fleur s’ouvre au versant des montagnes. Cela est. » (p.57) Alors, devant cet état de fait, devant la naissance de la beauté, présente jusque dans une petite fleur, le poète va laisser les vers tout faits et les belles récitations pour se pencher. « Cent fois je l’aurai dit : ce qui me reste est presque rien ; mais c’est comme une très petite porte par laquelle il faut passer, au-delà de laquelle rien ne prouve que l’espace ne soit pas aussi grand qu’on l’a rêvé. Il s’agit seulement de passer par la porte, et qu’elle ne se referme pas définitivement. » (p.58)

Position assez proche de Ponge. Pourtant, Jaccottet se tient à la limite pour essayer de passer à l’illimité, le fini étant désormais le support de l’infini (dans un vertige qui n’est pas sans rappeler Pascal) : « Toute l’activité poétique se voue à concilier, ou du moins à rapprocher, la limite et l’illimité, le clair et l’obscur, le souffle et la forme. C’est pourquoi le poème nous ramène à notre centre, à notre souci central, à une question métaphysique. (…) Il se peut que la beauté naisse quand la limite et l’illimité deviennent visibles en même temps, c’est-à-dire quand on voit des formes tout en devinant qu’elles ne disent pas tout, qu’elles ne sont pas réduites à elles-mêmes, qu’elles laissent à l’insaisissable sa part. » (p.40)

Chant à la beauté, mais aussi à la présence : « Raisins et figues, couvés par les montagnes, sous les lents nuages et le haut ciel frais, me guideront-ils longtemps comme ils m’ont guidé ? » (p.90). Le propos n’est donc pas seulement de livré, à partir de ce « presque rien » du réel un tableau à la Cézanne, mais de faire l’expérience d’une présence au monde que les belles pages de Merleau-Ponty – L’œil et l’esprit- pourraient éclairer. Cette présence est vécue comme un « don » (p.93). L’ignorant selon Jaccottet, c’est celui qui sait accueillir ce « don », au terme d’une recherche qui doit s’effacer pour accueillir « un seul moment de pleine fraîcheur et comme d’insouciance, non par application, insistance, labeur, etc. ». Le poème est alors comme un « merci ». Au sens ancien : grâce…

Jaccottet reconnaît comme une parenté dans l’esprit du haïku, et on le comprend mieux à la lumière de ce que nous venons de dire, ce don d’un moment qui est saisi dans sa fraîcheur. Poétique des instants fugitifs – si on ne réduit pas le haïku à une nouvelle forme ‒, poétique du « reste » (presque rien), poétique du passage, jeu de la limite et de l’illimité : « En passant, alors que l’esprit était soucieux d’autre chose, désespéré peut-être, ce signe lui a été fait, ce don. » (p.93) C’est à l’anthologie de Blyth, en langue anglaise (« capital », p.53) que Jaccottet fait référence, et dont il extraira les haïkus traduits, ensuite. Révélation intense, il faut le dire, pour le poète. Il découvre dans cette altérité (le Japon) une parenté, une proximité : « Je pourrais en citer des pages. Il m’est arrivé de penser plus d’une fois, en lisant ces quatre volumes, qu’ils contenaient, de tous les mots que j’ai jamais pu déchiffrer, les plus proches de la vérité. » (p.55)

Quelle vérité, a-t-on envie de lancer à l’adresse du poète. La vérité du poème, certainement, et la vérité de toute poétique : le poème ne nous est-il pas donné « par fragments », comme une totalité en éclats ? Le poème qui se donne à travers le haïku est un poème qui ne prétend nullement donner un ensemble. Peut-être a-t-il sa vertu de dire le réel, mais d’être aussi une transposition de ce réel, et de donner à penser que la libellule qui vient de se poser à l’instant est déjà, métonymiquement ou métaphoriquement, tout un monde, tout un univers.

L’expérience du « Tout-Autre », c’est aussi, dans le prolongement de cette question du haïku, un certain intérêt pour la pensée chinoise. On croisera par exemple le nom de Marcel Granet, et son livre La Pensée chinoise (p. 155). Ou encore le rapprochement étonnant, mais signifiant, entre la posture de certains Bouddhas et la montagne. Et le haïku est aussi, à sa façon, une « expérience bouddhiste » : « Juste de vie, juste de voix », qui est en somme la devise de Jaccottet, pourrait largement s’appliquer à cet univers intérieur très riche.

Si la poésie pour Jaccottet est bien, selon la formule qu’il emploie lui-même, une « transaction secrète », dont il définit le charme propre à partir d’une magnifique citation de Virginia Woolf, « une voix répondant à une autre voix », n’est-il pas, lui-même, à la recherche d’une « voix au-delà » de cette voix ?
Quoi qu’il en soit, il est possible de dire que la poésie de Jaccottet est de part en part traversée par cette question de l’altérité, comme en témoigne ce recueil de La Semaison (et l’on entend j’espère que je lis ce volume comme un recueil poétique…). Et c’est peut-être par là, l’altérité, qu’il échappe lui-même à toutes les étiquettes, se situant résolument « au-delà de l’ancien et du moderne ». Dans le « Tout-Autre » ? « Une fois de plus, je me suis égaré dans les environs d’un centre qui se dérobe, mais qui n’en éclaire pas moins ces détours. » (p.131)


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