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L’écriture après Freud : Henry Bauchau et la fidélité à « l’arbre d’Homère »

26 septembre 2010

par Frédéric Le Dain

Flash Video - 2.3 Mo
Vidéo de Guy Braun.

L’écriture après Freud : Henry Bauchau et la fidélité à « l’arbre d’Homère », essai sur Les Années difficiles, Journal 1972-1983, éd. Actes Sud, 2009.

« (…) dans l’acte d’écrire il y a un bonheur de surprise, de communication avec l’inconnu
qui est une sorte de bain dans la nature plus grande que le moi où s’unissent l’extrême
effort et l’extrême liberté. »
Henry Bauchau, Les Années difficiles (1972-83). Arles : Actes Sud, 2009, p.68.
 
« Le poème va vers la beauté, l’amour, l’esprit de célébration, mais il se heurte, il doit
se heurter aux puissantes pulsions du monde comme il va et à l’imprévisible dérision
de l’événement. Le poème doit donc surmonter ou s’engloutir, affronter l’opacité du réel avec
les outils infimes et les instants d’allégresse de l’écriture. »
Henry Bauchau, L’Ecriture à l’écoute. Arles : Actes Sud, 2000, p.31.
 
« Un héros persiste dans notre époque : l’inconscient. Si nous acceptons de lutter avec lui, c’est
la lutte avec l’ange. On en sort fertile, renforcé mais blessé, comme Jacob-Israël. »
Henry Bauchau, Journal d’Antigone(1989-1997). Arles : Actes Sud, 1999, p. 120.

Au cœur même des difficultés nombreuses qu’il traverse, Henry Bauchau (né en 1913), qui vient de composer un « poème de neige » (Les Années difficiles, p.70, désormais AD, suivi de la page) qu’il a lu à des amis, note, enregistrant la réaction positive des auditeurs : « Cela m’a grandement encouragé, ce poème représente un grand effort, il bloque à tel point mes autres travaux en perspective que dans les circonstances difficiles où nous sommes, en danger d’être totalement ruinés et sans perspective d’avenir, cela me paraît souvent absurde de consacrer tant de temps à ce poème . » (AD, p.70)
Nous sommes en 1973. La situation est délicate : l’Ecole fondée (Institut Montesano) une vingtaine d’années plus tôt va fermer, faute de recrutement, et aussi, comme le note le poète, par manque de prévoyance. L’argent manque, la « ruine », le « désastre » menacent… ce sont des mots qui viennent sous sa plume, scandant les jours de noirs augures. Il va avoir soixante ans (« une autre saison », AD, p.72), et l’âge semble être une difficulté supplémentaire pour rebondir, même si l’énergie ne fait pas défaut…
Certes, la situation est délicate. Mais à côté des notations réalistes et négatives, lucides et sans complaisance, le poème s’acharne, le poème s’obstine, long travail de gestation nocturne, obscur, souvent solitaire. « A quoi bon en effet le poème ? » pourrait-on, en écho à ce qu’énonce Henry Bauchau, se demander…
Le 31 juillet 1983, dix ans après la notation que nous citions à l’instant, le poète écrit : « Sur quatre vers je me suis obstiné huit jours. Je ne puis m’empêcher de me demander si ce n’est pas absurde. Je ne puis m’empêcher de croire qu’il faut m’obstiner ainsi pour faire céder les défenses du monde très archaïque de la poésie. » (AD, p.443)
Ainsi, à relire ces pages d’un Journal écrit en pleine tempête (comme l’évoque la vignette de Lionel en couverture), et au cœur même de la tempête, de celles dont une existence fait rarement l’économie, mais soutenu aussi par un travail analytique constant, héritage de Freud, et soutenu, il faut également le souligner, par des éblouissements profonds, décisifs, de ceux qui construisent une œuvre, il m’apparaît que ces pages disent envers et contre tout cette « dépendance amoureuse du poème » qu’évoque lui-même Henry Bauchau et dont je veux essayer de tracer quelques contours. Qui sait… Il pourrait s’en déduire une poétique par temps de crise…

(Situation d’une poétique : le poème et la lutte avec l’ange I, la vocation d’écrivain)

Cette poétique que nous souhaitons ici faire apparaître, nous la déduirons en premier lieu de la lecture d’un Journal. Le genre même du journal est un genre complexe, et son statut d’autant plus difficile à définir qu’il est devenu, au fond, un genre à part entière et même parfois un « faux-genre ». Non plus « journal intime », écrit pour soi que l’on peut éventuellement détruire ou protéger de toute publication, mais « journal extime », que l’on écrit en vue de la lecture publique, construisant ainsi un trompe-l’œil avec lequel les moyens de communication que nous utilisons quotidiennement sont désormais familiers… Le journal, de ce point de vue, peut devenir un masque (et Stendhal, aimait déjà beaucoup ce jeu de faux-semblant)
Le Journal d’Henry Bauchau, disons-le tout de suite, n’appartient pas à cette catégorie. Loin de la complaisance à soi (« Je commence à faire mon deuil de l’homme remarquable ou saint que j’ai espéré être », AD, p.242), il se propose à la fois de noter des événements de la vie diurne, parmi lesquels des poèmes, mais aussi ceux de la vie nocturne, les rêves, très importants, mais aussi des éléments liés à ses créations en cours, des poèmes, notamment. Le Journal accompagne ici la naissance à soi d’un écrivain, et n’est pas séparable de sa naissance à une vie d’homme.
C’est donc d’abord un « carnet de bord », un carnet de route, et, nous allons le montrer, surtout, un lieu d’élaboration, un « atelier » personnel., et le témoin d’une constante analyse de soi, un « fragment d’auto-analyse », pour reprendre la belle expression de Freud à propos de L’Interprétation du rêve. (C’est l’expression que reprend d’ailleurs explicitement Conrad Stein, le second analyste d’Henry Bauchau, à propos du Mao, l’essai de biographie dans lequel le poète s’est engagé, voir AD, p.283)
Posons que le « journal » renvoie surtout et essentiellement pour Henry Bauchau à une singularité, un « visage ». Les études approfondies sur la naissance de ce Journal viendront et éclaireront certainement bien des points. Notre propos n’est en rien ici celui d’une critique génétique, centrée sur les conditions mêmes de la naissance de l’écriture. Je ne crois pas que ce point-là soit réfutable : la singularité d’un itinéraire qui fuit le travestissement et cherche plutôt le dévoilement d’un travail de l’œuvre.
Je ne défends en rien, disant cela, une position naïve. Henry Bauchau ne prétend pas nous livrer un « journal total ». Le 27 mars 1983, il écrit (à propos de journaux qui ne sont pas à ce jour publiés) : « Je relis mes Journaux des années 1967-1969. Il y a des choses intéressantes et d’autres à détruire. Je suis frappé de la force des dépressions et du malheur souterrain qui parcourent ces années. » (AD, p.439)
Et il écrit lui-même, après une discussion avec Jean-Pierre Jossua, le 3 août 1976, en forme de précaution : « Mes notes, si un jour je parviens à les reprendre, ne devraient pas êtres publiées intégralement. Il y a beaucoup de déchets, je devrais y faire un choix, les polir, c’est l’exemple de Jünger que je devrais suivre. » (AD, p.250-251) Il venait en effet d’être question dans l’échange avec Jossua de l’écrivain Ernst Jünger.

Le genre même du Journal a donné l’occasion de réflexions nombreuses…
Par exemple, Maurice Blanchot, dans L’Espace littéraire (Paris : Gallimard, 1955, coll. « idées », ici) note à juste titre au sujet du Journal : « C’est un Mémorial. » (p.20), mais, pour aussitôt l’exclure du champ de l’œuvre : « Le Journal – ce livre apparemment tout à fait solitaire – est souvent écrit par peur et angoisse de la solitude qui arrive à l’écrivain de par l’œuvre » (p.21). C’est bien le contraire que nous voulons essayer de montrer ici, sans esprit polémique envers l’œuvre critique profonde et suggestive de Maurice Blanchot. C’est bien le contraire qui a lieu, car le Journal peut ici nous conduire au cœur même de l’œuvre, l’inscrivant au plus près de l’existence même de l’écrivain, dans un geste poétique d’une grande portée.

Il serait également trompeur de verser d’emblée le Journal dans l’autobiographie, sans nuances. D’ailleurs, stricto sensu, on ne peut parler d’autobiographie que lorsque le poète jette un regard rétrospectif sur son travail, ce qu’il fait lorsqu’il trace parfois l’histoire d’un poème (AD, p.451, par exemple), ou lorsqu’il revient sur son propre itinéraire (L’Ecriture à l’écoute. Arles : Actes Sud, 2000). La grâce propre de ce Journal, du Journal, c’est bien de nous faire entrer dans la vie de quelqu’un que nous connaissons pour son œuvre (ou que nous ne connaissons pas encore), et de nous faire entrer dans l’intime de ce qui se joue dans cette vie. Un dialogue peut s’instaurer, d’une certaine façon, avec l’œuvre en train de se faire. Mais, surtout, c’est bien d’être humain à être humain, sans masque littéraire, que la parole écrite circule.
Il y a donc bien « auto », au sens en effet où quelque chose de réflexif se donne, et aussi d’auto-analytique ; il y a bien « bio », puisqu’il est question de la vie, mais d’un rapport à la Vie, autant que de la vie de quelqu’un ; de la Vie telle que quelqu’un l’éprouve et telle qu’il la pense (et, ici, un dialogue avec l’œuvre de Michel Henry est envisageable, Jean Leclercq en a fait la preuve), et il y a bien « graphie », au sens où il y a écriture. Il y a bien auto-bio-graphie, mais il est question d’autre chose que d’autobiographie, au sens en tout cas où Jean-Jacques Rousseau fait œuvre d’autobiographe en écrivant ses magnifiques et inoubliables Confessions. Lesquelles nous parlent, d’ailleurs, aussi, remarquablement de la Vie…

Ajoutons enfin ceci, avant de poursuivre au plus vif de la poétique : on ne résume pas une vie (quelle que soit par ailleurs la qualité du biographe), et le Journal devrait peut-être un jour nous convaincre que toute vie est polyphonique, si ce n’est symphonique. La « poétique » ici dégagée n’est donc qu’une dimension dans cet ensemble qui a aussi une portée anthropologique.

Sa « poétique », les principes qui guident son travail de poète, Henry Bauchau l’a lui-même exposée à plusieurs reprises. On pourra par exemple se reporter au texte liminaire du volume Poésie complète, paru en 2009, chez l’éditeur Actes Sud. Ce texte, intitulé « Dépendance amoureuse du poème », est extrait de la conférence « La circonstance éclatante », donnée dans. le cadre de la Chaire de Poétique de la Faculté de Lettres de l’Université de Louvain, en 1987.
Ce texte est à mes yeux l’un des textes les plus saisissants qui ont été écrits ces dernières années sur ce que l’on appelle « inspiration poétique », et Bauchau dit bien, dans une approche quasi phénoménologique, comment le poème vient ici, singulièrement, au poète. Non pas généralement. Singulièrement.

Il est peut-être d’autant plus important que le titre même fait référence au point d’origine de la vocation poétique d’Henry Bauchau. En effet, dans cette conférence, « La circonstance éclatante » (publiée dans L’Ecriture et l’écoute. Arles : Actes Sud, 2000, EE, suivi de la page), qui évoque cette « Dépendance amoureuse au poème », Henry Bauchau fait le récit d’une scène qui s’est imposée à lui au terme de sa première analyse, avec Blanche Reverchon-Jouve. Ce terme se situe en 1950 au moment précisément où des difficultés, notamment matérielles, vont obliger Henry Bauchau à fonder, en Suisse, l’Institut Montesano qu’il devra donc fermer en 1973, comme l’évoque le Journal que nous étudions ici, et qui ouvre ces Années difficiles
Avec une sorte d’évidence, Le Régiment noir (éd. Gallimard, 1972, puis Actes Sud) roman dont il est question dans Les Années difficiles, commence ainsi, rappelons-le : « Au commencement, il y a la scène. La scène du rêve où vous vous éveillez le matin avec ces mots sur les lèvres : il faut libérer l’esclave Jackson. » (p.13) « Au commencement il y a la scène… » C’est bien d’un commencement qu’il est question dans « La circonstance éclatante », un commencement dont nous ne savons pas toujours tout, et qu’Henry Bauchau, aidé par la psychanalyse, met au jour, sous la conduite de Blanche Reverchon-Jouve, qui l’amène à exhumer, comme un vase grec perdu sous la terre, une scène.
Cette scène, Henry Bauchau la raconte comme s’il s’agissait d’une scène de roman. Il donne ainsi à son frère le prénom d’Olivier, alors que c’est Jean dans la réalité. Olivier… Un arbre cher à Homère !
Scène de famille apparemment banale, un jour d’hiver ensoleillé. Le frère est tout occupé de lui-même. Il est sur son rand cheval de bois, avec son casque brillant orné d’un panache rouge et sa cuirasse noir. Il se balance, plein de satisfaction aux yeux de son cadet, Henry, qui l’aperçoit d’en bas. Le soleil fait briller ce frère aîné désormais chargé d’éclat. La lumière est très importante dans la scène, Bauchau y insiste. Lui, Henry, a dans les mains un sabre, objet perçu par lui comme « mâle et brillant » (EE, p.16) phallique. L’émerveillement saisi Henry. Scène symbolique, scène silencieuse, scène de passage de « quelque chose » qui se joue « ailleurs », dont l’enjeu semble échapper au lecteur extérieur. Scène en apparence mystérieuse. Le jour disparaît, il laisse place à l’obscurité, « l’enfance renvoie à l’inoubliant ce qui a eu lieu d’indicible et que toute une vie va devoir tenter de dire. » (EE, p.17), écrit Henry Bauchau. Et il ajoute : « C’est là que commence la dépendance amoureuse du poème. » (EE, p.17)
Je remarque que les deux protagonistes de la scène sont « en arme ». L’un semble hors d’atteinte, Olivier, Henry l’observant étrangement, avec un sentiment d’émerveillement qui pourrait ressembler au premier abord à de la jalousie. Pourtant, l’avantage semble obscurément donné, finalement, au cadet. Mais à quel prix ? Ce « combat » n’en est pas vraiment un… et pourtant, il ne va plus cesser. Cette scène, puis-je la lire comme une scène rattachée symboliquement à la « lutte de Jacob avec l’ange » : il s’agit de conquérir quelque chose, de capter une lumière que l’on n’a pas, quelque chose d’impossible. Prise de conscience que « je ne suis pas tout », que je suis traversé par un manque ?
La suite du récit fait par Henry Bauchau nous permet d’approfondir cela. : « (…) le soleil, entré dans la chambre pour éclairer le frère aîné, parvient scandaleusement jusqu’à moi. En faisant étinceler l’arme dont je me suis emparé, il me révèle que je puis moi aussi briller dans le soleil et produire de la lumière. » (EC, p.17) Et c’est bien la rivalité qui est au cœur de la relation entre les deux personnages… « C’est contre lui que se rebelle le poème de la petite enfance qui étincelle quelques instants sous la forme illuminée du sabre. Tenant le sabre, tenant la plume, j’ai une arme pour faire face à l’opacité du monde, mais je ne parviens que peu à peu à le reconnaître tant mon regard est absorbé, englouti dans l’image admirable d’Olivier.
Peut-on dire, avec toutes les précautions d’usage qui s’imposent, qu’il s’agit bien d’une sorte de « passage », de moment nodal, un combat de Jacob avec l’Ange dans lequel le sabre brillant de l’enfance se métamorphose pour la vie en un stylo lumineux… dans une épreuve du manque radical ?

Jacob avec l’Ange ? C’est d’abord, bien sûr, la rivalité des frères, exprimée par l’histoire de Jacob et d’Esaü (d’ailleurs, on a fini par mettre le nom du second en premier…). Et, dans cette histoire de rivalité (voir La Bible, Genèse 27 et suiv.) Catherine Chalier, dans Des anges et des hommes (Paris : Albin Michel, 2007), reprenant pour l’interroger cette représentation, souligne que, pour certains commentateurs, et non des moindres, en l’occurrence Rachi de Troyes, lisent en effet le « combat avec l’ange » comme un des volets de cette rivalité entre Jacob et Esaü (C. Chalier, p.97). Rivalité qui semble commencer autour de la mère, Rebecca, dont Jacob est le préféré, puis autour du père (et Jacob, avec la complicité de sa mère, parvient donc à subtiliser un bien symbolique, la place de l’aîné…), Isaac. A l’appui de cette lecture, un argument décisif : le terme hébreu (ish) qui désigne « l’ange », est un terme qui signifie « homme » (et plus précisément le vivant masculin, par rapport à « isha »). Le Zohar proposera de considérer (C. Chalier, p.98) que c’est « l’Ange d’Esaü » qui combat contre Jacob, et Jacob en sort victorieux, avec un nouveau nom, lié symboliquement à l’enjeu de ce combat pour le texte biblique, « Dieu », le « El », de Israël.


Si le thème de Jacob avec l’Ange était absent de l’œuvre d’Henry Bauchau, il n’y aurait pas raison, en effet, de convoquer de tels éléments. De fait, il se trouve qu’ Henry Bauchau lui-même fait référence à plusieurs reprises à la scène biblique, dans Les Années difficiles, fait référence à Eugène Delacroix (AD, p.31, le 25 juin 1972) après un rêve qui l’amène à dire au réveil « Delacroix vaincra »… Et il ajoute aussitôt : « Delacroix : cela m’évoque La Lutte avec l’Ange, fresque que je ne suis jamais parvenu à faire aimer par les élèves autant que je l’aime moi-même. ».
Puis, au tout début de Jour après jour, Journal d’Œdipe sur la route (désormais JJ, suivi de la page), journal qui couvre les années qui suivent (1983-1989), après avoir évoqué le grand poète anglais John Keats, Henry Bauchau note la profonde résonance qui est la sienne avec la peinture de Delacroix qu’il a contemplée, en Novembre 1983, dans l’Eglise Saint-Sulpice. Il écrit, alors qu’il va avoir soixante-dix ans : « L’homme précipite toutes ses forces dans la lutte, l’ange se contente de le contenir sans effort apparent, avec un magnifique geste de retenue. Je me suis assis dans la mauvaise lumière qui règne là et j’ai laissé l’œuvre me pénétrer, m’entourer, non sans une certaine tristesse. Le temps n’est plus pour moi de me lancer dans la lutte. Je n’ai pas non plus la grâce, la puissante réserve de l’ange. Il faut que je trouve ma place dans cet affrontement décisif, mais mon esprit ignore et mon corps ne sent pas encore où elle se trouve. » (JJ, « Babel », p.11) Pour situer le tableau de Delacroix et la figure de l’Artiste qui y est liée (notamment Baudelaire), le livre d’Anne Mounic donne des repères intéressants (Jacob ou l’être du possible. Paris : Caractères, 2009, p.64 et suiv.). Mais pourquoi donc, cette « victoire de Delacroix », quelles sont les résonances profondes de cette Lutte avec l’ange qui est au cœur de la vie d’Henry Bauchau ?

Mon hypothèse est qu’il retrouve dans cette scène de Jacob avec l’Ange, qui revient avec insistance, quelque chose de la scène retrouvée au terme de sa première analyse et placée par lui comme scène d’origine, scène première de sa vocation d’écrivain.
Autrement dit, la scène première, qui l’inscrit, lui Henry Bauchau, à travers le récit qu’il en fait à Blanche Reverchon-Jouve, dans la vocation d’écrire, trouve (c’est là mon hypothèse, donc) dans cette scène de Jacob avec l’Ange vue (ou revue) bien des années après une résonance singulière, un écho signifiant si l’on veut, digne d’être, sinon interprété, au moins aperçu dans sa richesse. Ainsi, la scène que nous rapportions au tout début de cet essai, le poète heureux de constater que son poème n’est pas écouté avec indifférence, extraite du Journal (AD p.70), nous pouvons la relire à la lumière de cette « scène première », venue de l’enfance (racontée dans « Le circonstance éclatante ») et ressurgie au terme d’un travail psychanalytique fait avec Blanche Reverchon-Jouve : le poète, en quête de reconnaissance, et au cœur même des pires difficultés, inscrit et continue d’inscrire son « désir du poème » au cœur même du réel, pour qu’enfin la lumière surgisse du bon côté…
Henry Bauchau note lui-même en effet, poursuivant sa réflexion après la lecture heureuse de son poème à ses amis : « Je retrouve le sentiment du dérisoire éprouvé si vivement lors de mon analyse avec Blanche quand, au milieu de ma ruine accélérée, je consacrais le meilleur de mon temps libre à écrire des poèmes dont je savais qu’ils ne pouvaient pas être bons. C’est toujours la même épreuve : affronter le réel, la pesanteur du monde et l’injustice avec l’arme en papier du poème. Pourquoi faut-il une arme ? Il faut que je parvienne à être sans armes, je n’y suis pas encore. » (AD, p.70).
L’arme de l’enfant dans la scène rapportée, la scène première, la scène enfantine, et l’arme du poème, ici, en 1972, au cœur des difficultés… et, peut-être aussi, l’arme de l’analyse, puisqu’il fait référence aux années 1948-50… « Pourquoi faut-il une arme ? » Le poème est là… Les repères que nous donne Henry Bauchau sont éclairants…
On pourra, évidemment, contester mon hypothèse d’une approche de cette scène avec « l’arme du mythe », comme si la scène, dans sa nudité première, humaine, mémorielle, ne suffisait pas… La scène enfantine. Il me semble que, loin de nier le caractère fondateur de cette scène enfantine, rapportée au terme de l’analyse, l’approche « par le mythe », ou dans la résonance du mythe, comme moyen de lire, permet de situer des enjeux plus larges dans le corps même de l’œuvre, pour reprendre le titre d’un livre remarquable de Didier Anzieu, qui précisément part de cette hypothèse de travail qu’à l’origine de l’œuvre littéraire il y a bien une « scène fondatrice » (Le Corps de l’œuvre. Paris : Gallimard, « Connaissance de l’inconscient », 1981, hypothèse que Marthe Robert développait, on s’en souvient, dans Roman des origines et origines du roman. Paris : Gallimard, 1972).

Photographie de Guy Braun.

D’autre part, si la vocation d’écrivain d’Henry Bauchau est en effet liée à cette scène d’enfant, le travail créateur ultérieur élabore cette scène, la féconde (ou s’en trouve fécondé). L’on peut aussi imaginer que Bauchau saisit quelque chose du ressort de cette scène, qui le fascine précisément comme « modèle » d’inscription d’une scène fondatrice dans l’œuvre artistique. Lui-même s’est essayé à la peinture… et a bien dû percevoir que quelque chose de ce qu’il voulait exprimer se trouvait là, potentiellement présent : créer, c’est représenter…
Il est d’ailleurs possible de voir comment dans le Journal, parfois, surgit le thème de la rivalité. Ainsi, alors qu’il est en train d’écrire La Déchirure, son premier roman, Henry Bauchau note ceci, le 23 juillet 1961 : « Rêve important fait sur le thème de deux adversaires sont l’un demande à l’autre de lui forger une arme pour reprendre le combat. Ceci est intéressant pour le roman : le sentiment se situerait encore pour une part dans les couches archaïques de la personnalité. Le problème de la modernité de mon œuvre (qui se pose notamment par rapport à Patrick) se situerait là et non dans les problèmes de forme. Il s’agit dans le roman et les poèmes de La Maison du temps de récupérer, pour lui donner le droit de mourir, toute cette partie archaïque du sentiment et ses projections sur des lieux, des êtres, des fantaisies. » (La Grande Muraille, Journal de La Déchirure (1960-1965). Arles : Babel, 2005)
Ne sommes-nous pas dans les « échos profonds » de la Lutte avec l’Ange ?

Le recours au mythe permet d’associer par « capillarité » (notion que j’associe pour ma part à ce « pouvoir d’irradiation » qu’a le mythe dans un texte littéraire, et que formule Pierre Brunel dans Mythocritique, Théorie et parcours. Paris : PUF, coll. Ecriture », 1992, p.81) un certain nombre de détails qui viennent soudain faire sens, qui peuvent faire sens. Que vient faire la quête spirituelle, par exemple, alors qu’il n’est apparemment question que d’éclairer un souvenir d’enfance fondateur ? Ce faisant, j’interprète, bien sûr, mais en vue de donner un sens profond à ce que le poète nous dit de lui-même. Et l’on verra que cette quête spirituelle, concernant Henry Bauchau, est essentielle. Catherine Chalier, dans son livre Des anges et des hommes (Paris : Albin Michel, 2007), au carrefour de la philosophie et de la tradition juive, souligne que la Lutte avec l’Ange est « très souvent pensée en son lien avec l’acte créateur » (p.104), et, après avoir évoqué notamment Georges Steiner, pour qui ce mythe est associé à la vocation poétique elle-même (nommer, être nommé), elle ajoute, toujours dans cette perspective de penser l’acte créateur : « Dans cette optique, le combat de Jacob avec l’ange serait à penser comme une expérience personnelle – à échelle humaine – de l’énigme redoutable qui entoure l’apparition du premier éclat de lumière dans la création. » (p.105)
Nous ne sommes peut-être pas si loin que cela de la « genèse de l’œuvre » d’Henry Bauchau…

Par ailleurs, l’œuvre d’un Claude Vigée, et notamment La Lutte avec l’Ange (1939, Paris : L’Harmattan, 2005), comme celle de Sylvie Germain, dans Le Livre des nuits (Paris : Gallimard Folio, 1985), ou encore le travail subtil et encore méconnu d’Anne Mounic, Jacob ou l’être du possible (Paris : Caractères, 2009), me servent de points de repères pour donner toute sa dimension poétique et anthropologique à ce mythe biblique qui me sert ici de point de lecture, d’horizon, dans la lecture de ce qu’écrit Henry Bauchau, qui souligne lors du récit de ce souvenir personnel fondateur : « Il s’agissait bien, il s’agit toujours de lutter contre une certaine inanité de la vie que l’aîné ne semblait pas connaître. On avait beau tourner vers lui sa petite figure, on voyait qu’il était entier, de plain-pied dans l’existence alors qu’on n’y était qu’à peine. Que l’on savait de naissance et d’une perte irréparable que l’on n’était qu’une partie séparée, blessée, d’un tout immense et inconnaissable. On avait voulu écrire, on écrivait pour découvrir l’admirable secret que ce tout ne pouvait manquer de contenir mais en somme on aurait préféré être un entier comme le frère » (EE, p.21)
Mais, peut-être, pour comprendre vraiment ce qui se joue, devons-nous essayer de voir ce qu’il en est au-delà de la période qui nous occupe. Cela permettra d’éclairer un peu les choses…

En 1992, dans son Journal, Henry Bauchau revient une nouvelle fois sur la toile de Delacroix : « A Saint-Sulpice, voir un moment La Lutte avec l’ange. Impression toujours aussi forte de l’ange, de sa force souriante et souveraine. Il y a une certaine bêtise dans l’élan de Jacob. Dans ce mouvement il s’aveugle tandis que l’ange le regarde. Si Jacob voyait réellement l’ange, au lieu de s’obstiner, peut-être ne pourrait-il plus combattre. Ce n’est pas ce que veut l’ange. Jacob doit épuiser sa force avant de pouvoir trouver des forces nouvelles dans sa détresse et à travers elle dans l’espérance. » (Journal d’Antigone, Actes Sud, 1999, p.144, désormais JA, suivi de la page)
« Bêtise »… ou « jeunesse », pour ne pas dire « enfance »… remarquons en tout cas que la question du regard, si présente dans la scène avec Olivier décrite dans « La circonstance éclatante », est ici analysée de près. Un thème central dans la scène rapportée, et un thème central dans ce récit qui nous est fait du souvenir d’enfance.
Mais c’est surtout en amont de cette notation que Henry Bauchau nous permet d’aller plus loin dans l’analyse de ce qui se joue dans sa création. Quelques mois plus tôt, il écrit en effet : « Un héros persiste dans notre époque : l’inconscient. Si nous acceptons de lutter avec lui, c’est la lutte avec l’ange. On en sort fertile, renforcé mais blessé, comme Jacob-Israël. » (JA, p.120)
Nous sommes bien ici au cœur de ce qui se joue à travers la lecture que je fais, que j’essaie de proposer des Années difficiles. Ces Années difficiles, ce sont aussi celles de la « lutte avec l’ange » comme processus créateur, existentiel, poétique, spirituel…
D’autres pages de ce Journal d’Antigone peuvent le confirmer. En juin 1993, Henry Bauchau revient à nouveau devant la peinture de Delacroix… « Je ne me rassasie pas du merveilleux mouvement de retrait de l’ange et de son regard vigilant. Jacob, qui se lance brutalement à l’assaut contre lui, est déjà un titan comme ceux de notre époque et de notre angoisse. L’ange va récompenser son courage mais lui fait sentir, en le blessant d’un geste, qu’il déploie sa force dans un sens erroné. A ce moment va se produire la conversion de Jacob, l’homme de ruse et souvent de tromperie qu’il a été jusque-là, s’efface, il va dorénavant marcher en Dieu, d’un pas boiteux. » (JA, p.257)
La même année, le 16 septembre, nouvelle visite. Deux temps très forts dans son récit : « Par la petite rue Férou, si discrète je suis descendu jusqu’à Saint-Sulpice et je suis allé revoir rapidement La Lutte avec l’ange. La chapelle était obscure et mal éclairée comme d’habitude. En face de La Lutte, deux jeunes gens se parlaient amoureusement. Lui, assis sur une chaise basse, elle à genoux, devant lui, ses mains dans les siennes. Belle m’a-t-il semblé et le regardant avec les yeux pleins d’amour. Je n’ai pas osé les regarder avec insistance et je ‘ai pas vu son visage à lui. Ce dialogue du cœur était bien à sa place dans cette chapelle. »
Premier temps qui associe ici la Lutte et le thème de l’amour, et ce sont bien deux scènes qui se rencontrent et produisent, aux yeux du romancier et du poète, du sens. Dans l’amour, aussi, quelque chose d’une Lutte a lieu : physique, spirituelle, etc. Ce n’est pas sans me rappeler, bien sûr, Le Soulier de satin, de Paul Claudel.
Deuxième temps fort de cette visite, Henry Bauchau se concentre sur la toile : « Jacob se lance tête baissée dans la lutte et s’aveugle. L’ange au contraire le regarde avec attention et voit tout. La figure de l’ange nous manque. Delacroix était encore capable de l’évoquer, Jouve aussi dans une lutte plus cruelle. Messiaen l’a fait entendre dans des passages de Saint François d’Assise. L’art de notre époque semble rarement capable de susciter l’ange portant le reflet de la lumière et du regard divin. Moi aussi, je sens que je ne puis aborder la beauté et l’amour que de biais. » (JA, p.291)
La densité des descriptions de Bauchau, qui sont intériorisées (et l’on sent pourquoi) se passe presque de commentaire. « La figure de l’ange nous manque… » Manque-à-être de la scène première qui se rappelle aussi, ici, à travers la méditation intense ? A travers le nom de Jouve, Pierre-Jean Jouve, c’est aussi Blanche qui surgit, peut-être… On serait tenté de dire que d’autres noms pourraient s’associer. L’œuvre de Claude Vigée, dans son exil et sa solitude, ne tente-t-elle pas aussi de dire quelque chose de ce « reflet de la lumière et du regard divin » ?
Mais, surtout, on pourrait croire à une réécriture de la scène d’enfance, l’enjeu étant en effet, comme dans la scène d’enfance avec le sabre captant la lumière, d’essayer de capter à l’aide d’un style la lumière qui pourra éblouir. Et, comme si la scène de la précédente visite s’était associée en surimpression, la scène de Jacob avec l’Ange vient dire, aussi, l’amour…

Enfin, en 1995, à propos d’une notation d’Ernst Jünger, remarquant (en 1944…) que l’homme ne doit pas se laisser vaincre à trop bon compte… Henry Bauchau saisit la balle au bond et écrit : « Jacob n’a pas connu cette tentation, il a lutté toute la nuit, toute sa nuit sans doute. Ainsi, avant ma première analyse, j’ai senti que j’étais totalement subjugué et vaincu. Ce n’est que dans l’analyse, et depuis, que j’ai fait face à la lutte avec l’ange… cette lutte est toujours nocturne car je ne suis pas capable, ou pas encore, de concevoir ni d’apercevoir le divin dans la lumière. » (JA, p.371-372)
Cette « lutte avec l’ange », que l’analyse déclenche, afin de n’être pas écrasé par la névrose, « l’angoisse, le sentiment d’échec » (JA, p.373), la mort à l’œuvre, nous la retrouvons donc bien au cœur des Années difficiles, puisque c’est en 1948-50 que s’est opéré ce renversement, et que nous sommes, au début des Années difficiles, dans les années soixante-dix. Les Années difficiles sont des années de lutte obscure, tenace, souterraine, mais de lutte victorieuse, pouvons-nous dire après coup… Des années au cours desquelles le poète tente de voir comment passer l’épreuve.

Se dessine peut-être là un des enjeux, l’enjeu anthropologique, qui parcourt cette œuvre : l’auto-bio-graphie du Journal ne concerne pas seulement l’auteur qui l’a écrit et qui l’assume : il interroge les lecteurs qui essaient de se situer par rapport à ce qui est énoncé, à ce qui est rapporté, etc.

Le 26 novembre 1997, Henry Bauchau s’entretient avec Edmond Blattchen dans le cadre d’une émission enregistrée par le Centre de production de Liège de la RTBF (on trouve cet entretien aux éditions Alice, Bruxelles, et RTBF, Liège, 1999, sous le titre « Henry Bauchau, la blessure qui guérit », désormais RTBF 1997, suivi de la page). Son interlocuteur l’invite à préciser ce qu’est la reproduction qu’il a vu dans les papiers de l’auteur… et une illustration donne d’ailleurs dans le petit livre une reproduction du tableau de Delacroix. Henry Bauchau répond : « C’est La Lutte avec l’Ange. Souvent, on l’a présentée comme la lutte contre l’ange. Ce n’est pas du tout ça : c’est la lutte avec l’autre. De même que je pense que le lecteur doit aller avec l’écrivain, et l’écrivain avec le lecteur. Il faut un mouvement de l’un vers l’autre, continuel. » (RTBF 1997, p.59) Puis, à son interlocuteur qui évoque les visites de l’auteur à Saint-Sulpice lors de l’écriture d’Œdipe sur la route, Henry Bauchau rebondit : « J’y vais encore quand je peux, quand j’en ai la force, parce que c’est une œuvre magnifique, une des œuvres qui pénètre le plus profondément dans notre vie intérieure. » (RTBF 1997, p.60)
Une résonance ?
Henry Bauchau va plus loin encore, dans ce même entretien. Car il évoque aussi, à travers Antigone, cette part féminine qui triomphe… « Mais, certainement, Antigone a lutté avec l’ange comme Israël. Et, dans le rapport noir et blanc, dans le tao, il y a cette idée que l’obscurité est nécessaire à la lumière, et que la lumière est nécessaire à l’obscurité ; que le bien et le mal –c’est une idée exprimée par Œdipe- sont liés et nécessaires l’un à l’autre » (RTBF 1997, p.61) Puis Henry Bauchau ajoute : « Ce que j’aime beaucoup dans la fresque de Delacroix, c’est l’attitude de réserve de l’ange. Il a toute la force pour vaincre Israël mais il la contient. Et, quand vient le matin, il lui inflige une blessure que Jacob portera toute sa vie. Et pourquoi ? C’est par la blessure qu’on guérit ; et c’est par la blessure qu’on est guérisseur. Dans le rapport du psychanalyste et de l’analysant, c’est pas sa blessure, celle qu’il a connue, qui l’a amené à être analysé, que le psychanalyste peut entendre le patient –ce qui est sa fonction essentielle : entendre et amener le patient à parler. » ( RTBF 1997, p 62)

On ne peut manquer, me semble-t-il, de relier en effet cette blessure et celle qui est décrite dans la scène avec Olivier, évoquée dans « La circonstance éclatante ». Il y a là, si ce n’est une coïncidence, au moins peut-être une parenté : la blessure au cœur même de la vocation d’écrivain, Œdipe devenant ainsi le personnage emblématique, mais non le seul : Orion, dans L’Enfant bleu, Florian, dans Déluge, sont aussi des « blessures qui guérissent ». Paule, aussi, dans Le Boulevard périphérique, a cette dimension, pour le narrateur : sa blessure, la maladie qui la ronge, est, au fond, une leçon de vie…comme le souligne la dernière phrase, le narrateur revoyant la scène finale dont la vérité lui a échappé : « (…) comprendre qu’elle était, qu’elle est un être mystérieusement éveillé à sa condition mortelle. » (Le Boulevard périphérique, éd. Actes Sud, 2008, p.255) C’est bien une leçon qui traverse le passé (« était ») pour venir jusque dans le présent (« est »), et la fonction de la Littérature est bien en effet de rendre ce qui est passé à nouveau présent, ce qui la rend proche, aussi, du travail analytique. Dans un style limpide, Henry Bauchau parvient ainsi à distiller une grande lumière intérieure, ce qui est une fois encore l’enjeu de cette scène initiale que nous inscrivons ici comme point de départ de la « vocation de l’écrivain ».

Quelque chose boite, donc, de Jacob, mais aussi de Henry Bauchau, quelque chose manque, un « manque-à-être » (Daniel Sibony) fondamental et fondateur… Voilà ce que ressent l’enfant Bauchau dans cette scène rapportée au terme de la première analyse, et le manque-à-être dont il situe la prise de conscience à ce moment de son enfance dans une scène fondatrice, quelque chose s’en fait sentir encore, bien des années après, comme un point de vue qui ne le quittera plus… De fait, la lecture du Journal, des tous les volumes du Journal, montre combien l’auteur insiste souvent sur cette négativité d’un manque-à-être. On pourrait ajouter, aussi : Œdipe boite, lui aussi…
Et se dessine alors quelque chose de l’être, « l’être du possible » (Anne Mounic), ou d’un possible, que l’œuvre est chargée de déployer, de trouver… dans une « dépendance amoureuse » (Henry Bauchau) : « Je n’ai écrit que pour ce secret et naturellement je ne l’ai pas découvert. J’en découvre parfois quelques signes dans mes œuvres, j’en devine la rumeur mais seulement comme on peut, sur la rive, un jour de brouillard, entendre sans la voir la présence de l’océan. » (EE, p.21)
Un « possible » qui peut d’ailleurs être négatif… comme l’illustre, au départ, le roman paru cette année, Déluge (Actes Sud, 2010). Florian, qui ne cesse de brûler ses toiles, est en effet, selon les mots du Docteur Hellé « sous le signe de l’ange de la destruction. Tu es peintre et tu seras aussi prophète. » (D, p.121) Cette lutte pour apprivoiser le « feu destructeur » est donc bien, à sa façon, une « lutte avec l’ange »…

Précédant toutes les tentatives qui sont au cœur des Années difficiles, ce poème, qui est une forme de liminaire, et qui s’éclaire peut-être de cette lutte que nous venons d’évoquer :

L’ATTENTIVE

Avec les mots de l’ange
et la langue perdue
tout est gravé sur les ruines du rêve
et dans le livre de moi-même
Avec les mots de neige
tout est écrit dans le livre du ciel
par le vol des mésanges
et par la giboulée d’avril
(AD, p.19)

Remarquons juste que ce poème est écrit, dans le Journal, le 2 avril 1972, avant celui qui fait « événement de vie intérieure » (AD, p.20), écrit le 2 avril 1972. Pourquoi n’a-t-il donc pas lui-même le statut d’événement ? Comme une préface ? Ou comme un rappel ?
« Avec les mots de l’ange »…


(Le poème comme « événement d’être » (Daniel Sibony) )<br /

Cette « dépendance amoureuse » du poème, nous pouvons donc la voir à l’œuvre dans le volume du Journal qui nous occupe, et c’est bien cela qu’il s’agit d’éclairer.
Elle suppose bien sûr un événement, qui est noté scrupuleusement dans le Journal. Le 3 avril 1972, Henry Bauchau note par exemple au sujet de l’un des poèmes qu’il vient décrire et qui s’intitule « Imprononcée » : « Ce petit poème est un événement important dans ma vie intérieure car il fait de ce qui n’était hier qu’un poème le début d’une série. Je suis ainsi fait qu’il m’est beaucoup plus aisé de continuer une série que de commencer un poème nouveau. » (AD, p.20)
Nous venons de le souligner : ce n’est pas le premier, mais le second…
Ceci dit, il s’agit bien du surgissement d’une ouverture, le poème est donc bien un « événement d’être » -j’emprunte cette expression à Daniel Sibony, qui me semble, ici, pertinente, et que l’on trouve au fil de ses essais, nombreux et profonds, par exemple les derniers, L’Enjeu d’exister. Paris : Seuil, 2007, ou Les sens du rire et de l’humour. Paris : Odile Jacob, 2010 – dont on peut suivre les effets. Un événement d’être et ses conséquences. Un événement de la vie intérieure… C’est bien cela qui intéresse le poète et l’analysant : « Le poème, dans l’écriture après Freud, est à la fois du côté de l’immense inconscient dont il procède et, traversant l’abîme qui les sépare, aux côtés du poète. C’est ce double point de départ qu’il enfonce dans les ténèbres sa pointe acérée et brillante. Qui désigne ce qui est. Ce qui est à être. » (EE, p.32) On retrouve ici, bien sûr, la « pointe acérée » du combat… Comme la trace, là encore, de l’arme enfantine rendue inopérante. Mais on note aussi, au passage : « l’écriture après Freud »…

Cet événement d’être, Bauchau lui-même va en noter l’importance en revenant quelques années après sur le recueil qu’il a finalement appelé La Chine intérieure et qui est, dans Poésie complète (2009), daté des années 1972-1973 : « La Chine intérieure est née d’une inspiration soudaine, un matin de janvier à la montagne. Je m’éveille un peu avant l’aube et je vois que la neige, longtemps espérée, tombe depuis quelques heures. Des perceptions et des pensées, encore éparses la veille, se sont unies en moi pendant la nuit et me poussent dans une direction que j’ignore. Malgré mon horreur des levers au petit jour, je me mets à ma table et j’écris, en deux ou trois heures, les grandes lignes de ce parcours du poème qu’il me faudra près d’un an pour accomplir. » (EE, p.43)
Voici ce que note Henry Bauchau, à la date du 16 janvier 1973, dans le volume dont nous disposons aujourd’hui, Les Années difficiles  : « Ce matin grand mouvement d’inspiration et j’écris plusieurs pages sur le thème : Le corps de neige. Je regarde le grand nuage gris dans lequel nous sommes, je regarde la neige et surtout je regarde en moi. Cela m’est venu dans la matinée alors que j’attendais le coup de téléphone de P.B. au sujet du crédit dont nous avons un si urgent besoin. Il m’appelle, il ne peut rien faire. A ce moment, le mouvement d’inspiration s’est terminé et la tombée de neige ralentissait. J’ai pensé : c’est un poème de l’importance de « Géologie » qui est en train de naître. Je ne sas pas, je n’en suis pas sûr. » (AD, p.56)

Géologie, le premier recueil publié en 1958 (récemment réédité en « collection blanche », Gallimard, mais présent dans Poésie complète), un poème qui est ainsi donné Il y a là une donnée d’importance. Henry Bauchau, lorsqu’il aborde rétrospectivement l’écriture du recueil est au plus près de ce qu’il a vécu. Mais le Journal nous introduit, lui, dans le « travail du poème ». Un travail qui est aux prises avec le réel qui menace, autour, puisqu’il faut trouver de l’argent.
En amont, rappelons-le, il y a eu cet événement qui a surgi sous la forme d’un poème, le 3 avril 1972, et qui a déclenché une série de poèmes qui vont, pour certains, prendre rang dans le recueil La Chine intérieure. Au fond, l’expérience du 16 janvier 1973 devient le cœur de l’expérience amoureuse qui a été préparée, déjà, par d’autres expériences poétiques, dont celle, passée plus ou moins sous silence, du jour de Pâques qui donne naissance au poème « L’attentive », sur l’espérance qui menace de ne plus être présente.
La poétique d’Henry Bauchau est donc une poétique du temps. Si l’on reprend en effet la suite des mois jusqu’en décembre 1972, on se rend compte que la réflexion sur le poème et la poésie est constante, continue, que le poème et la poésie sont étayés par une expérience personnelle intense que l’écriture consigne, analyse, évalue, libère.

En fait, l’événement d’être du 3 avril 1972 se transforme très vite en « événement de corps » Car le poème chez Henry Bauchau n’est pas seulement un événement de langage, purement formel, c’est aussi un événement de corps. Singulier est à cet égard le dialogue entamé par le poète avec le Docteur Robert Dreyfuss, médecin, son ami, et qu’il transcrit le 21 avril 1972. Henry Bauchau montre à quel point il souhaite aller assez loin dans l’exploration de cet « événement d’être » qui s’est produit. Il note : « Maintenant en pensant aux pieds je travaille à un poème qui voudrait marquer que presque tout ce qui importe est d’abord sous nos pieds. Je cherche à lire l’écriture du corps. » (AD, p.23) Le recueil La Chine intérieure commence par une section qui s’intitulera en effet « Lecture du corps ».
Au cours des jours qui ont précédé a lieu un autre événement qui pourrait passer inaperçu, mais qu’une certaine familiarité avec le Journal d’Henry Bauchau permet d’évaluer à sa juste mesure, car il se passe autour d’arbres. Le 15 avril 1972, le poète note : « Heureux ce matin d’avoir achevé mon sixième texte. Promenade au milieu des sapins ce matin. Je touche des arbres. Ce n’est encore pour moi qu’un exercice de foi. Cependant je constate que cela m’a fait prendre une conscience beaucoup plus vive des arbres et de la puissance de leur vie. C’est un moment heureux, je me sens en accord avec tout et en état de positivité. » (AD, p.21-22)
C’est aussi un « événement de corps », le toucher de l’arbre, avec un élément qui peut nous retenir, car il est essentiel dans l’œuvre : l’émergence d’une foi poétique, une dimension spirituelle que nous retrouverons. Cette « foi poétique » s’appuie sur une poétique du sacré que Bauchau exprimera le 25 avril 1972 , à la suite de la relecture de notes prises à Paris en 1971, sur le peintre Morandi : « Dans le cadre de mes poèmes sur le corps ceci prend un sens nouveau. Il est vrai que j’ai envie depuis longtemps d’exprimer la signification phallique du monde, celle de la sexualité élevée sur le plan du sacré. » (AD, p.27) Autrement dit, la Vie symbolisée, dans sa fécondité illimitée. C’est bien l’un des axes de son travail, tout au long du Journal, et jusqu’à « l’arbre d’Homère ». Il rattache ce désir, explicitement, dans cette page, à Rilke, désireux de composer des « Hymnes phalliques ». (AD, p.27)
Le 22 juillet 1972, Bauchau note, au terme d’une nuit orageuse, un « brouillon de poème » en partant du thème : « Limpide est le courage du bonheur. » (AD, p.38) A la suite de ce travail d’écriture, un exercice de relaxation qui lui apporte du bonheur. Dès lors, « l’événement de corps » dont il fait l’expérience depuis un mois va se poursuivre et s’approfondir. Le brouillon devient en fait le poème « L’écoutée », (AD, p.40-41) première version. La deuxième version, nous pouvons la lire dans Poésie complète (PC, p.158). Le poème est dédié à Ariane Mnouchkine, très présente dans les pages de ce Journal, et sera l’amie qui accueille Laure et Henry Bauchau à Carrières-sur-Seine lorsqu’il faudra en effet se résoudre à quitter Montesano.
L’événement de corps va se poursuivre, et il est explicitement question de transcrire aussi les expériences liées à la relaxation. Le poète se veut donc à l’écoute de lui-même, de tout lui-même. Il n’est pas étonnant de voir surgir « Le premier peuple » le 7 août 1972 :


« L’oreille
à la porte de sel
j’entends
sous l’océan
sommeil
une soudaine
enfance
J’entends
le premier
peuple » (AD, p.43)

L’événement de corps devient, avec ce poème, un événement d’inconscient, un événement d’être (selon la formule que j’emprunte, toujours, à Daniel Sibony) : « L’enfance au fond de l’inconscient comme un regret et comme un espoir. » (AD, p.43), écrit Bauchau.

On peut dire que l’événement du 16 janvier 1973, l’expérience du « corps de neige », ou l’événement du corps lié à la neige (il faudrait presque ajouter pour rester fidèle au vocabulaire de Bauchau, en référence au « Convive d’octobre » (AD, p.48, PC, p.157) : du « corps délié, lié à la neige »…), est donc préparée par les exercices faits au long de l’année 1972. Et on peut dire qu’ils vont servir de repère pour les années qui suivent. L’œuvre est en travail de création.

Ainsi, le 19 juillet 1982, alors qu’Henry Bauchau est désormais loin de Gstaad, puisqu’il est en Bretagne chez Conrad Stein, son second analyste devenu son ami : « Depuis trois jours à Parc-Trihorn. Le premier sentiment en m‘engageant dans l’avenue a été celui de la beauté. L’herbe claire et les premières fleurs vues à travers la voûte des pins. En arrivant à hauteur des murs de l’ancien portail j’ai éprouvé le sentiment d’entrer dans un lieu très ancien, une Bretagne antique, de pierre et d’arbres, demeurée intensément rustique dans ses profondeurs.
Depuis c’est le beau temps. Je réapprends à respirer, à sentir le soleil sur moi. Un moment d’inspiration avant-hier en regardant depuis la route le paysage de la baie mais je n’ai pu le saisir n’ayant ni papier ni crayon. » (AD, p.412)
Quelques jours après, Henry Bauchau note que l’inspiration est là, installée (AD, p.413). Abondante. Quelques mois plus tard, le 4 mars 1983, Bauchau revient sur cette expérience du Parc-Trihorn , le premier regard face à la Baie de Douarnenez, et qui prend appui sur un rêve fait autour de « l’arbre d’Homère » : « Peu après mon arrivée à Parc-Trihorn en juillet 1982, j’ai relu ce texte et en regardant le champ d’avoine au bord de la route, lieu où j’aime tant regarder la baie, l’inspiration d’écrire un poème, le premier depuis longtemps, m’est venue. Avec le texte du rêve à sa base mais des pensées tout à fait différentes de celles qui ont peu à peu pris forme en moi. Ce fut un événement dans ma vie intérieure. » (AD, p.436)
C’est bien le même la même façon d’approcher les choses que lors de l’événement du 3 avril 1972 « l’événement de la vie intérieure », et c’est également très proche de ce que nous avons pointé concernant le 16 janvier 1973, avec « la neige » comme cœur de l’inspiration, ou moteur intime. La suite du passage confirme ce rapprochement et scelle à mes yeux la « dépendance amoureuse du poème » à laquelle Henry Bauchau est fidèle. Toujours du 4 mars 1983, et dans l’après-coup de l’été 1982, Henry Bauchau écrit, précisant les conditions de la gestation poétique : « Alors que je m’apprêtais à reprendre le roman, tout à coup j’ai senti que quelque chose d’autre était en train de se faire en moi depuis quelques jours. « L’arbre d’Homère » a ainsi ouvert de façon tout à fait inattendue un cycle de création poétique sur des rythmes d’ailleurs différents de celui que j’avais tout naturellement adopté pour l’écrire et qui se situait dans le prolongement de La Sourde Oreille. » (AD, p.436)
Nous reviendrons sur ce dernier poème, comme d’ailleurs sur « L’Arbre d’Homère », mais il faut bien convenir que le rapprochement entre les deux époques est assez saisissant. Le poème est un véritable événement de la vie intérieure, il surgit dans l’existence qu’il bouscule et qu’il réoriente, d’une certaine façon aussi. Il n’est tout à coup plus question de continuer ce qui a été commencé, il faut arrêter et suivre l’inspiration intérieure.

Car, nous l’avons vu, le poème est une sorte de « mur », à la fois obstacle et élément solide sur lequel va pouvoir se bâtir autre chose. C’est un mur de soutènement, l’étayage de l’œuvre, en quelque sorte. Ainsi ce dialogue avec Laure, rapporté le 22 mars 1973 (c’est elle qui pose la première question) : « Quand as-tu commencé ce poème ? - A mon retour de Paris. - Tu aurais mieux fait de ne pas y aller. -Pourquoi ? - Tu aurais fait autre chose. Tu n’aurais pas ce grand mur devant toi. - Et si cela devenait une de mes meilleures œuvres ? » (AD, p.75)
L’obstacle surmonté, le poème « ouvre la voie », comme le note plus loin le poète : « Comme je le sentais les trois vers écrits avant-hier ont ouvert ces deux jours la voie à un long passage où j’exprime l’essentiel de ce que je voulais dire de l’expérience de la relaxation et qui ont fini par déboucher sur l’image de Mao nageant dans le fleuve Bleu, ce qui réunit mes deux formes de travail : le poème et les lectures sur Mao. » (le 21 avril 1973, AD, p.83).
Et, de fait, le poème devient donc comme le creuset de l’œuvre, une étape initiatique avant de poursuivre autre chose : « Le poème m’apparaît de plus en plus comme une grande entreprise par laquelle il faut passer coûte que coûte avant de changer de vie et de commencer une autre œuvre. C’est un mur devant moi comme l’ont été plusieurs œuvres et particulièrement en poésie Géologie. Ce mur est un travail lent que j’édifie, plus j’avance dans l’œuvre plus il est haut et puissant et contraignant. » (AD, p. 71-72, le 11 mars 1972)
Cette contrainte, dont Henry Bauchau a fait état dans d’autres textes (« Chemins d’errance », EE, p.92), le poète la constate, comme une résistance nécessaire : « Ce qui m’arrête le plus ce ne sont pas d’ailleurs les lectures mais le poème qu’il faut finir. C’est un mur que j’ai dressé devant moi et l’inconscient qui a pris cette décision savait ce qu’il faisait : Avant un nouveau roman il faut que j’accomplisse ma révolution intérieure. » (AD, p.95).
Et, pour dire une fois encore l’importance du poème et de la création poétique dans l’écriture de Henry Bauchau : « L’écriture de ces poèmes : « Les deux Antigone », m’a pris deux mois et m’a mené à la limite de mes forces. Ce poème, qui demeure à mes yeux le plus attentif de ceux que j’ai écrits, a eu une grande importance dans l’évolution de mon œuvre en ramenant dans mes perspectives d’écriture deux personnages auxquels je m’intéressais depuis longtemps : Œdipe et Antigone. » (EE, p.92)
C’est dans la période que j’évoque, puisque ce poème « Les deux Antigone », est écrit en 1982. On reconnaît au passage les deux titres de deux romans qui seront décisifs pour faire connaître Henry Bauchau au grand public, Œdipe sur la route (1990), et Antigone (1997), deux personnages essentiels qui explorent la dimension humaine présente dans le drame de l’existence humaine. Henry Bauchau refait ainsi intérieurement, en l’approfondissant, le geste incompris de Sigmund Freud, souhaitant donner à tout homme comme compagnon de sa vie psychique un personnage venu de l’Antiquité, dont il retrouvera la parenté dans le massif shakespearien, Hamlet en l’occurrence (le 20 janvier 1983, alors qu’il reprend son travail autour du thème d’Œdipe sur la route, Henry Bauchau note : « Je suis allé voir Hamlet au Théâtre de Chaillot. (…) L’ébranlement que j’ai ressenti est pour quelque chose certes dans le retour en moi d’Œdipe. » (AD, p.434) ; Hamlet, Œdipe…).
L’entourage de Conrad Stein, l’ami et le psychanalyste (décédé le 16 août 2010, praticien inventif, voir notamment La Mort d’Œdipe . Paris : Denoël/Gonthier, 1977) chez lequel il se trouve en effet, à Parc-Trihorn, lorsqu’il commence ce poème « Les deux Antigone », n’est pas pour rien, certainement, dans l’émergence de ces deux figures (voir EE, p.94), car lui aussi est préoccupé, en tant qu’analyste, par l’approfondissement de l’importance de ce don fait par Sophocle et les Grecs, Shakespeare, puis Freud, d’un personnage qui dise l’aventure humaine dans ses conflits inconscients.
Le poème comme révélateur…

Cet événement décisif, cette « circonstance éclatante » et exaltante qui préside de façon parfois fulgurante à la naissance du poème ne doit pas faire oublier le travail que fait le poète pour donner une forme à ce matériau qui se livre à lui. Le Journal nous donne ainsi des passages très étonnants relatifs au « travail du poème » qui continue d’être un « événement de corps » : « Le travail du poème avance, c’est une longue patience, je pars d’un texte très prosaïque et je tente peu à peu de le faire entrer en poésie. Par des mots, par des rythmes, par une opération qui se passe autant dans l’oreille que dans l’esprit. Je recopie plusieurs fois le texte et, peu à peu, il se modifie et se met à suivre un cours. Il y a toujours un moment mystérieux où je sens que ce que je veux dire va se transmuer en matière poétique ou bien que c’est impossible et qu’il me faut y renoncer.
J’ai toujours le sentiment de ne pas gouverner ce que j’écris, mais de travailler en collaboration avec la matière, de discuter âprement avec elle. » (AD, p.73, le 12 mars 1972)
L’écriture, un « corps-à-corps »…

(Le poème et la lutte avec l’ange II, le travail de l’inconscient)

On le sent bien, cette poétique amoureuse est une poétique exigeante. Bauchau, pour se donner de solides raisons de continuer à bâtir l’œuvre qu’il construit ainsi pas à pas, a recours à un proverbe chinois qu’il mettra ensuite en exergue du Journal de La Déchirure (1960-1963), La Grande Muraille (Paris : Actes Sud, 2005.) : « Si l’on ne pénètre pas dans la tanière du tigre comment peut-on capturer ses petits. » le tigre de ce proverbe allégorique, c’est, pour Henry Bauchau, l’inconscient, qu’il a appris à analyser. Le poète compose avec cette part de « sauvageté » (AD, p.444), terme repris d’une traduction de Hölderlin, mais il ne doit pas lui céder, Bauchau insiste là-dessus.
L’écoute du poème, le travail de mise à disposition du matériau de l’inspiration est donc lié pour Henry Bauchau au travail d’analyse qu’il fait sur lui-même, et que Blanche Reverchon-Jouve, puis Conrad Stein quelques années plus tard, lui permettent de faire.
La première, Blanche, est d’une importance cardinale dans la vocation poétique d’Henry Bauchau. Peut-être parce qu’elle est la femme de Pierre-Jean Jouve, cela est possible. Mais aussi en raison du travail singulier qui s’opère dans l’analyse, et dont aucune théorie ne peut rendre définitivement compte, mais que les repères freudiens ont permis d’approcher, et Blanche se réclame de Freud, qu’elle a personnellement rencontré et qui l’a incitée à devenir analyste.
Henry Bauchau a donc dit à maintes reprises sa dette envers Blanche. Il note, un peu désabusé, le 9 août 1983 : « Blanche, ce nom, sans images aujourd’hui, que nous devons être quelques-uns à prononcer. La gloire et la survivance du poète pour Pierre et pour elle, qui a tant fait, l’obscurité. » (AD, p.445) Reconnaissant l’importance de Pierre-Jean Jouve, qu’évoque Jean-Pierre Jossua dans une conversation, Henry Bauchau revient sur l’estime qu’il éprouve, vingt ans plus tard : « (…) j’ai pu mesurer les points faibles de l’homme Jouve, mais je n’ai jamais mis en question la qualité exceptionnelle de son œuvre. Je crois d’ailleurs que celle-ci doit beaucoup à la profondeur de pensée et à la justesse critique de Blanche. » (Le Présent d’incertitude, Journal 2002-2005. Paris : Actes Sud, 2007, pp.122-123)

Photographie de Guy Braun.

C’est donc l’une des raisons qui éclaire à mon sens le titre de ce Journal  : il va y être question de la mort de Blanche Reverchon-Jouve…
En 1950, Henry Bauchau est contraint de mettre un terme à son analyse, mais il va, dans les années qui suivent, conserver un lien d’amitié avec son analyste et avec Pierre-Jean Jouve, qui viennent à Gstaad, ou qui invitent Bauchau à venir les rejoindre à Sils-Maria (il y a ainsi une très belle photographie de Henry Bauchau à Sils-Maria en 1968, Le Régiment noir. Lausanne : Labor, 1992, p.384). Le 4 août 1961, Henry Bauchau note par exemple, à propos d’un carnet qu’il vient de retrouver : « Retrouvé aussi dans ce carnet quelques notes prises il y a trois ans lors de mon séjour à Sils-Maria pour voir les Jouve. » (La Grande Muraille, Journal de La Déchirure (1960-1965). Arles : « Babel », 2005, p. 140). Henry Bauchau téléphone parfois à Blanche, ou va la voir, à Paris.

Le 13 mai 1974, alors qu’il a entamé un dialogue avec la philosophe Simone Weil, Bauchau écrit, revenant sur celle qui l’a marqué et qui est décédée quelques mois plus tôt : « Plus qu’un maître Blanche a été pour moi une Sibylle, une prophétesse, une profératrice des vérités premières. Si elle a eu sur moi une influence spirituelle, c’est à travers les voies et les interprétations compliquées de l’analyse, en me laissant voir les choses simples qui me crevaient les yeux et que je ne pouvais pas voir. Elle a été aussi pour moi une seconde mère, une protectrice, contre le découragement, la solitude et la mort. » (AD, p159)
L’hommage est là, après, probablement la douleur ou la stupeur de la disparition : « Elle a été aussi pour moi une seconde mère, une protectrice, contre le découragement, la solitude et la mort. » Ce n’est pas rien…

La maladie de Blanche Jouve est donc pour Henry Bauchau en ces années difficiles une épreuve supplémentaire, qui s’ajoute à celles qu’il connaît avec la fin de l’Institut Montesano. Par exemple, cette notation du 24 février 1973 : « Coup de téléphone de Pierre Jean Jouve, très ému et pleurant au téléphone qui me dit que Blanche est très malade à nouveau. Bouleversé par son émotion et par mon impuissance à aider ces deux grands vieillards, si éprouvés et si seuls. » (AD, p.67)
Le désir d’aider Blanche va d’ailleurs s’exprimer dans un rêve, le 10 avril 1973 (AD, p.79), un rêve très chevaleresque, qui témoigne de cette profonde estime qui lie Henry Bauchau à celle qui l’a non seulement accueilli, écouté, entendu, mais qui lui a permis de trouver de nouvelles assises dans la vie, de re-fonder sa vie sur d’autres bases. En hommage, en quelque sorte, Henry Bauchau analyse ce rêve avec minutie, dans lequel se trouve représentée son analyste (AD, p.80) …
Le 25 juin 1973, Laure et Henry Bauchau rendent visite en effet à Pierre-Jean et Blanche Jouve, à Paris. Dans une scène qu’il rapporte avec beaucoup de précision, on perçoit combien, jusque dans le gouffre dans lequel elle se trouve Blanche soutient son analysant, et comment, de façon étonnante, l’ancien analysant se fait le traducteur, auprès de Pierre-Jean Jouve, de ce qu’exprime Blanche, devenant pour elle un instant ce qu’elle a été pour lui, quelqu’un qui entend, qui situe, qui traduit, qui dit la vie…Peut-être est-ce là, dans cette scène, et dans celle qui la suit quelques jours plus tard, que se dessine la nouvelle vocation d’Henry Bauchau : après avoir été professeur à Montesano, il deviendra psychothérapeute et psychanalyste, ancré dans cette dimension humaine que L’Enfant bleu tentera de traduire dans une forme romanesque, le personnage de Véronique y étant pour partie peut-être un des visages de la Sybille, surnom que donne poétiquement Henry Bauchau à celle qui a su trouver les paroles pour ouvrir « la Grande Muraille » : « La parole de la Sybille, parole de la terre, parole des eaux en mouvement, creusait une voie permettant de contourner la Grande Muraille. » (« Chemins d’errance », version publiée dans L’Ecriture et la circonstance. Louvain : Presses Universitaires de Louvain, Chaire de Poétique 2, Louvain-la-neuve, 1992, p.61, désormais EC, suivi de la page).
Ce passage de l’analysant à l’analyste, l’édition des Années difficiles en porte la trace, avec cette vignette de couverture, « Après la tempête », réalisée d’après un tableau de Lionel, un des analysants de Henry Bauchau. Et l’on pourrait sans problème, de mon point de vue, appeler ce Journal d’Henry Bauchau « Livre des passages », en référence à la « Chine intérieure » qui l’occupe intérieurement. Livre des mutations et livre des passages… Livre des métamorphoses. Mais des retours, aussi. Ainsi, le 1er août 1976 : « Je me sens à nouveau très proche des interrogations de l’année 1950, la dernière de mon analyse avec Blanche, celle de la plus grande détresse, de la séparation commençante, de la mort de mon père et de la protection qu’il représentait dans l’inconscient. » (AD, p.250)
La présence de Blanche, dans l’écriture romanesque comme dans l’écriture poétique, est patente, non seulement dans L’Enfant bleu (même si, on le verra, Véronique doit beaucoup à l’expérience de Bauchau lui-même). Jusque dans les dernières œuvres, elle est là. Le personnage du Docteur Hellé, dans Déluge (Actes Sud, 2010, D, suivi de la page), pourrait passer inaperçu, tant nous intéresse et l’histoire de Florian, et celle de Florence. Pourtant, le long dialogue entre le Docteur Hellé (D, 116-123) fait bien partie de la « résurrection », de la « rédemption » (avec un côté Dostoïevski très attachant), de la cure de Florian, sa réconciliation avec la vie : « Mais il n’y a pas de miracle, rien que le lent apprentissage de la vie et de l’art par Florian, sa lutte pour la liberté de l’imagination et la transmission qu’il en a faite à ceux qui ont travaillé avec lui. » (D, p.170) Ce travail entre le « professeur Hellé » et le peintre a permis à ce dernier de devenir enfin quelque chose de ce qu’il est…
Mais c’est surtout un détail qui nous arrête ici. En effet, le dernier chapitre du livre renverse la position première : le Docteur Hellé, diminuée, se retrouve, elle, face au déluge, celui qui menace de l’engloutir définitivement. Elle vient rendre visite à Florian. Et cela fait penser à un très beau passage des Années difficiles, le récit de la visite de Blanche Reverchon-Jouve à Henry Bauchau, à Lausanne, récit rapporté le 29 juillet 1972 (AD, p.41-42). C’est une Blanche diminuée qui rend visite à son ancien analysant. Lors d’un déjeuner qui a lieu ce 29 juillet 1972, Pierre-Jean Jouve dit : « « Blanche ne s’est jamais occupée de son corps. Elle n’a jamais fait ni sport ni exercice, le corps n’ayant qu’à suivre. La pensée et le cœur, et vous savez avec quelle force, occupaient tout. Et puis soudain avec cet accident elle est tombée dans son corps. Elle dépend de lui, elle y est enfermée et c’est contre ça qu’elle se révolte. » (AD, p.42)
Et dans Déluge, nous lisons cette confession du Docteur Hellé (dont le nom garde les deux « l » de la Sibylle…) : « J’ai toujours soigné mon corps avec attention, avec compassion parfois, pour être prête à aider les autres. Prête à suivre mes patients dans le cours aventureux de leurs pensées et de leurs fantasmes. Prête à vivre avec mon mari et mes enfants une vie familiale libérée par l’amour et la confiance. Voilà que soudain je suis tombée dans mon corps comme on dégringole dans un trou, qu’on tombe à la renverse dans une passion déchirante ou un très grand amour. » (D, p.167)
« (…) elle est tombée dans son corps », dit Pierre-Jean Jouve de Blanche. « (…) je suis tombée dans mon corps », dit le Docteur Hellé.

Le travail de l’inconscient fait pleinement partie, pour Henry Bauchau, du travail de l’écriture. Bien sûr, le travail analytique est d’abord, dans la lignée de l’invention freudienne, « une cure par la parole ». Mais la référence à l’écriture n’y est pas absente, comme en témoigne le poète. Henry Bauchau dit en effet, lors d’une des conférences prononcée en 1987 dans le cadre de la Chaire de Poétique de la Faculté des Lettres et de Philosophie de Louvain : « On peut s’étonner de me voir, parlant de la genèse de ma poésie, parler autant de l’analyse. C’est que dans ma vie l’écriture et l’analyse se sont intimement liées. L’une a libéré l’autre et toutes deux ont continué à agir et évoluer ensemble. » (EE, p.25)
Ce travail de l’inconscient permet d’approfondir, de se rendre disponible, d’accepter d’ « aller où tu ne sais pas », selon la formule de Saint Jean de la Croix placée en exergue du Journal d’Œdipe (JJ). C’est le travail de l’inconscient qui ouvre le chemin, nous l’avons vu (en cela, ce n’est pas une technique, mais un travail vivant sur soi). Le Journal d’Œdipe le notera à son tour le 15 septembre 1989 : « L’analyse est un « état », un état de patience. C’est cette patience, peu à peu stabilisée, qui redonne confiance à l’inconscient et lui ouvre l’espace où se déployer. C’est un état auquel il faut peut-être revenir périodiquement. C’est ce qui m’est arrivé cet été, j’ai dû retourner au pays de patience et redevenir un patient à l’écoute de la dictée du vrai livre. » (JJ, p. 428). L’analyse comme « état de patience »…
Ce travail de l’inconscient, de patience, est lui aussi « événement de corps », comme en témoigne certains passages du Journal. Ainsi, le 19 juillet 1973, Henry Bauchau écrit : « Nombreux rêves oubliés cette nuit, aux approches du matin cette phrase me vient aux lèvres : « Se glisser peu à peu dans les artères (ou les vertèbres) colossales du monde. » Au terme de ses associations, explorant les possibles de cet « événement d’être », il va noter cette interprétation qu’il fait de son rêve, en un geste d’auto-analyse fréquent : « Sur mes artères je ne sais encore rien. Le rêve semble une invitation à mieux les connaître. » (AD, p.106)
Mais, au fur et à mesure de l’avancée de ce travail sur soi, le travail de l’inconscient est explicitement perçu et vécu comme travail créateur. Et l’on peut dire, en s’appuyant sur le Journal, que nombre de textes écrits sont issus explicitement de rêves. C’est le rêve lui-même qui oriente le travail créateur. Le 22 Août 1982, Bauchau note : « Le rêve apporte ce thème : Œdipe guidant Antigone. Thème qui me paraît celui d’une pièce. » (AD, p.423) Puis il va approfondir le poème « Les Deux Antigone ». Le 27 septembre, il écrit : « Hier journée consacrée tout entière au poème des « Deux Antigone ». Je crois à la fin de la matinée que c’est au-dessus de mes forces et vers la soirée quelque chose se dessine. Travail constamment très dur, la tête lourde, à la limite de mes ressources physiques. Le thème d’Œdipe apparaît, je ne sais pas encore comment les mots et les rythmes le feront évoluer. » (AD, p.426)
Le 6 mars 1983, alors que commence à se dessiner Œdipe sur la route, à partir de Œdipe à Colonne de Sophocle, Henry Bauchau note : « ll s’agirait de prêter attention aux séries de rêves depuis que l’idée d’Œdipe sur la route s’est fait jour. Depuis septembre, octobre et la lecture du récit de Grosjean. » Henry Bauchau vient en effet de lire Elie, de Jean Grosjean (Paris : Gallimard, 1982). Quelques temps après, le 31 mars 1983, Henry Bauchau note : « J’ai eu une sorte d’éblouissement où j’ai cru qu’Œdipe sur la route allait naître et même qu’il était né, mais il était trop tôt. Aujourd’hui, je suis attiré par la continuation des poèmes. » (AD, p.440) Puis, le 5 avril 1983 : « Le rêve fait ce matin me dit : « Allons sans voir. J’en suis heureux. Le fragment de rêve persiste. Je tente d’en faire un poème. » (AD, p.441). C’est bien le thème d’Œdipe aveugle, « allons sans voir », celui-là même que rappelle la formule de Saint-Jean de la Croix au seul du Journal d’Œdipe : « Pour aller où tu ne sais pas
Va par où tu ne sais pas ».
Rêves, poèmes, romans, résonnent dans l’existence d’Henry Bauchau, « au jour le jour », nuit après nuit, l’activité créatrice est en travail d’enfantement… La longue gestation commence, qui aboutira à la publication, huit ans plus tard, d’Œdipe sur la route. Et la lecture du beau texte paru dans Etudes freudiennes, revue animée par Conrad Stein, dans son numéro 28 de septembre 1986, texte intitulé « Rencontres avec Freud », confirme ce que la lecture du Journal éclaire. En effet, après avoir évoqué la richesse d’enseignement contenue dans le séminaire de formation de son second analyste, Henry Bauchau écrit : « Je suis sensible, au séminaire, à la place éminente qui est faite à L’Interprétation des rêves car il est clair pour ceux qui le suivent, que le rêve est vraiment la voie royale pour atteindre l’inconscient. » (EE, p.141)
C’est aussi, pour lui, la voie royale pour parvenir à l’œuvre profonde.

(L’Arbre d’Homère et ses racines)

Croisant Sophocle, il n’est guère étonnant de rencontrer aussi, sur la route des rêves, Homère. Dans cette épopée de l’œuvre dans laquelle nous sommes plongés, Bauchau écrit le 4 mars 1983, alors qu’il est déjà question d’Œdipe sur la route : « J’ai retrouvé, dans le carnet où je note à la volée le matin mes rêves, un rêve que je n’avais pas retranscrit, ni analysé. Dans ce rêve, je voyais avec Lionel l’arbre d’Homère, il fallait monter sur la colline par une voie de chemin de fer ancienne et enterrée. » Et, faisant « l’histoire des ses poèmes », Henry Bauchau poursuit : « Peu après mon arrivée à Parc-Trihorn en juillet 1982, j’ai relu ce texte en regardant le champ d’avoine au bord de la route, lieu où j’aime tant regarder la baie, l’inspiration d’écrire un poème, le premier depuis longtemps, m’est venue. Avec le texte du rêve à sa base mais des pensées tout à fait différentes de celles qui ont peu à peu pris forme en moi. Ce fut un événement dans ma vie intérieure. Alors que je m’apprêtais à reprendre le roman, tout à coup j’ai senti que quelque chose d’autre était en train de se faire en moi depuis quelques jours. « L’arbre d’Homère » a ainsi ouvert de façon tout à fait inattendue un cycle de création poétique sur des rythmes d’ailleurs différents de celui que j’avais tout naturellement adopté pour l’écrire et qui se situait dans le prolongement de La Sourde Oreille. » (AD, p.436).
Cet « arbre d’Homère » ne peut manquer d’évoquer L’Arbre de Gengis Khan, poème écrit en 1954 « dans un vif mouvement d’inspiration » (EE, p.26), et qui va littéralement porter la pièce Gengis Khan (1960), première pièce mise en scène par Ariane Mnouchkine, dont Henry Bauchau perçoit très vite le génie
Cet « arbre d’Homère » est devenu un poème, que l’on ne trouve pas dans le Journal  :

« C’était le labyrinthe du dormeur. L’arbre qu’on croyait mort
était vivant peut-être
Et, souvent foudroyé, c’était l’arbre d’Homère. Disant
l’hymne phallique
Redisant les saisons avec le sens et la lumière indéchirable.
Malgré le galop blanc des chevaux psychotiques
L’ordre était de donner ce rêve au visionnaire.
L’homme aveugle guidait l’autre aveugle, tous deux avaient
peur de leur chant.
Les dieux après les dieux, les dieux couleur d’abeille
Existaient. On découvrait sur le lit en désordre
Un tout petit enfant que tu voyais avec surprise
Avec amour, bien trop d’amour et un certain dégoût.
Peut-être, c’était toi ? »
Poésie complète. Arles : Actes Sud, 2009, p.273

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Peut-on dire que, d’une certaine façon, « l’arbre d’Homère » ouvre la voie à la création d’Œdipe sur la route ? Il n’est pas interdit de le penser… « L’homme aveugle guidait l’autre aveugle, tous deux avaient peur de leur chant », ce vers pourrait se trouver dans Œdipe sur la route…
Cet « arbre d’Homère » fait-il référence dans l’esprit d’Henry Bauchau à la scène fameuse du retour d’Ulysse ?
L’arbre, l’olivier, nous le savons, est un arbre important, tout au long du périple d’Ulysse, car il est lié à Athéna. Mais, outre ce lien aux dieux (et donc à Zeus, le père), il est au cœur de scènes de reconnaissance importantes. Avec Pénélope, où s’affirme en effet la signification phallique (c’est-à-dire fécondante) de l’olivier sculpté par Ulysse et qui constitue le « secret » qui va permettre à Pénélope de le reconnaître (Chant XXIII, vers 188-201). Et l’on peut donc trouver là un écho de la préoccupation d’Henry Bauchau notée le 25 avril 1972 (AD, p.27) et que nous avons déjà citée. Le poème fait écho directement à cette préoccupation : « l’hymne phallique »…
Mais la scène de reconnaissance a lieu, aussi, avec le père d’Ulysse, Laërte (Chant XXIV, v.327-360, et particulièrement 336-339, dans la traduction de Philippe Jaccottet qu’a lue Henry Bauchau, comme il le notera plus tard dans le Journal d’Œdipe). Ulysse disant à son père :

« Et puis, en parcourant ce beau jardin, je te dirai
les arbres que tu m’as donnés : j’étais encore enfant
je te suivais et t’en demandais tel ou tel de l’un
à l’autre nous allions, tu me disais leur nom et m’en parlais »

Et la scène se répète avec Télémaque, le fils d’Ulysse. Au moins pour ce qui est de Pénélope et de Laërte, c’est bien autour de l’arbre que se noue la reconnaissance. Si l’on se nourrit de cette référence, « L’arbre d’Homère », on le voit, devient une métaphore profonde, une métaphore éclairante, qui pousse loin ses racines… D’autant plus que l’arbre homérique est, dans les épisodes que nous évoquons, un symbole, au sens grec : deux parties d’un objet brisé que l’on assemble pour reconnaître.
Mais on peut aller encore plus loin. Dans l’après-midi du 25 octobre 1973, en effet, Henry Bauchau fait une promenade. Au milieu des « chênes gigantesques » (qui me font penser au tableau de Delacroix à Saint-Sulpice…) que le poète regarde « par en dessous en (se) me collant à son écorce », il voit « émerger un terrible moignon mort ». Et Henry Bauchau écrit : « Il me semble voir une de ces blessures que nous portons tous, cette branche morte me semble sortir de moi et me rappeler l’œuvre du temps. » (AD, p.122) La vie, la mort… « L’arbre qu’on croyait mort » ?

Peut-on dire que le poème, pour Henry Bauchau, au moins allégoriquement, est une sorte d’arbre sur lequel se greffe son écriture et son œuvre (remarquons une fois encore que dans la toile de Delacroix, dans l’église Saint-Sulpice, la présence des arbres est massive, ils occupent un espace non négligeable…), l’arbre d’Orphée, en quelque sorte : « On ne sait pas en l’écoutant si c’est une voix d’enfant, de très jeune fille ou celle d’un homme qui ne chanterait pas avec ses cordes vocales mais avec les racines de l’arbre de l’amour. » (Antigone, Actes Sud, 1997, « Babel », p.71). Les racines de l’arbre de l’amour…
N’est-ce pas, d’ailleurs, quelque chose de cet « arbre d’Homère » qui se trouve représenté dans le tableau « Après la tempête », de Lionel ? Et cette fidélité d’Henry Bauchau à la « dépendance amoureuse du poème » n’est-elle pas, aussi, fidélité à « l’arbre d’Homère », symbole phallique, mais aussi gage de fidélité ? Les « racines de l’arbre de l’amour »… Homère, souvent représenté en poète vieillissant… et aveugle (comme Œdipe…)
Toujours dans le même ordre d’idées, concernant le travail créateur, Bauchau écrit, alors qu’il travaille sur la biographie de Mao-tsé-Toung pour Flammarion, il écrit, en pensant aux événements qui viennent faire écho, à tort ou à raison : « Je ressens la vie de Mao comme indépendante de ces événements. » (AD, p.268) Mais il ajoute, qui nous fait signe, ici : « Elle se situe maintenant dans le passé où elle forme un grand arbre. » (AD, p.268). L’écrivain peut donc écrire…avec cet arbre. Contemplant un mélèze le 3 novembre 1973 : « L’art moderne compose suivant des modèles humains, des processus intellectuels ou mécaniques. Il ne suit pas le mouvement organique qui est celui des arbres et de la nature. C’est ainsi qu’il faut composer, de façon ramifiée, en suivant le processus qui va de la terre au fruit et dans le fil du temps. » (AD, p.123)
Le poème, un arbre ? Arborescences… avec tous ses composés phoniques et sémantiques…

On peut reprendre alors certains passages du Journal, y compris et d’abord, peut-être, ceux dans lesquels il est question en effet des arbres… « Une question me traverse : est-ce à l’image de l’arbre que l’homme s’est mis debout ? » (AD, p.54) Ou encore : « Les arbres, la terre, la pluie partagent avec nous la connaissance surnaturelle. » (AD, p.131)

Mais une autre piste peut se dessiner, autour de « l’Arbre d’Homère » : une secrète parenté relie en effet ce poème, né d’un rêve ou lié à un rêve, et L’Enfant bleu (Arles : Actes Sud, 2004, désormais EB, suivi de la page), que Henry Bauchau commence à écrire en 1999, et qu’il termine en 2004 (PI, p.131). Ainsi Orion, au milieu des « dictées d’angoisse » (qui sont comme les exorcismes des angoisses des dictées d’enfance ?) le personnage central dessine, invité à le faire par Véronique, sa psychothérapeute : « Il dessine ensuite au crayon, puis à l’encre le tracé du grand arbre. Penché sur sa feuille ou tournant autour d’elle avec une concentration, ne ténacité admirables. L’arbre s’élève du blanc avec un tronc irrésistible et la majesté esquissée d’une couronne. » (EB, p.177) Description qui me fait penser, pour ma part, à l’arbre d’Ulysse… d’Homère ? Et Orion va ajouter : « Ah, il tient celui-là. Il peut courir le démon, il tient fort cet arbre, pas comme moi. » (EB, p.177)
De fait, nous ne pouvons citer ici toutes les occurrences (EB, pp.174, 175, etc), mais le thème de l’Arbre est un thème important pour Orion, essentiel, qui accompagne son évolution : « Vasco a vu un dessin inachevé d’Orion : un arbre-statue, une femme géante, qui fait face à l’océan. Il m’a dit : Je n’ai encore rien fait en musique qui ait le pouvoir de cette statue qui n’existe pas. » (EB, p.155) Et si son nom, Orion, l’inscrit plutôt dans le ciel, dans les constellations lointaines, les arbres présents soulignent, comme le rappelle Henry Bauchau, que passé et avenir sont toujours liés, et que dans la racine se trouve, peut-être, toute la richesse qui peut nous faire grandir (métaphore, au fond, très freudienne). Le titre du livre lui-même peut être rattaché à cette question de la « racine » et du « ciel » : l’enfant bleu associe en effet l’enfance et une couleur qui symbolise l’avenir (le bleu du ciel, l’horizon, dans un roman qui, côté dostoïevskien, est aussi un roman de la rédemption…).
Surtout, bien sûr, « l’Arbre d’Homère » est là, présent, explicitement… Dans le rêve de Véronique (prénom très christique). Véronique, en effet, fait un rêve… « Durant la nuit je fais un rêve important. Il y a un très grand arbre, à demi foudroyé, on le croit mort et pourtant je vois de minuscules feuilles apparaître sur ses branches. C’est l’arbre d’Homère. Il chante l’hymne phallique. Un immense, un dangereux tumulte s’élève, c’est le galop blanc des chevaux blancs psychotiques. » (EB, p.152)
Fidèle à Henry Bauchau, Véronique écrit son rêve, le « texte de son rêve » : « J’écris le texte de mon rêve, je m’apprête à noter mes associations. Une certitude m’arrête : ce n’est as ce que désir le rêve. Il veut que je continue à l’écouter. Un mot surgit : le visionnaire. Le rêve ne doit pas être analysé, il doit être donné au visionnaire. Quel visionnaire ? Pas un seul, deux, les deux aveugles qui ont peur de leur chant, le galop blanc des chevaux psychotiques c’est le chant d’Orion, l’arbre d’Homère qu’on croyait mort et qui renaît c’est le chant de Vasco » (EB, p.152)
Dans cette réécriture du Journal, de ce qui constitue vraiment le terreau existentiel d’Henry Bauchau, le ruban qui conduit du rêve au poème se déroule sous nos yeux, porté par le « féminin de la grâce et de l’inspiration ».
La réécriture ne livre pas le secret du rêve (qui appartient au rêveur), mais elle montrer à quel point la poétque d’Henry Bauchau est fidèle à cet « Arbre d’Homère », passage du rêve au poème, dans la vie, pour la vie. Et L’Enfant bleu est donc aussi une sorte de « poétique pratique » pour qui veut bien entendre : « J’ai besoin d’être seule, d’être vide, d’être rien pour écrire, pour écouter ce qui parle en moi sans paroles. », dit Véronique à Vasco (EB, p.153) La création ne consiste-t-elle pas à se « retirer », au plus loin du bruit des discours tout faits, du « moi » envahissant ? Tsimtsoum ?
Seule, pour se défaire, aussi, de ce « galop blanc » : « J’ai aidé peut-être Orion à retrouver son calme et c’est moi maintenant qui suis précipitée dans son pays de fantasmes où résonne le galop blanc des chevaux du délire. Avec les orages, les îles, l’assassinat du Minotaure et les chemins barrés du Labyrinthe où l’on bute sur des têtes de mort qui rigolent dans l’obscurité. » (EB, p.229)

Le lecteur aura reconnu le poème tel qu’il se donne à lire dans le recueil Les Deux Antigones (1979-1986), réécrit en prose, avec « le galop blanc des chevaux psychotiques » (exorcisme de l’angoisse qui étreint ?). De fait, avec « les Deux Antigone » comme source, c’est bien le thème d’Antigone qui se donne dans le roman, Œdipe-Orion. Œdipe-Orion ? Il y a dans ce roman, L’Enfant bleu, quelque chose qui va plus loin que cette simple association, qui n’est d’ailleurs pas nécessairement vraiment signifiante. Henry Bauchau note dans Le Présent d’incertitude, Journal 2002-2005, écrit : « Orion n’a pas la dimension d’Œdipe et d’Antigone, mais il nous mène dans les profondeurs inconnues de nous-mêmes, celles qui recèlent sans doute, dans la massification générale, des trésors d’inventivité et de sentiments inattendus. » (PI, p.106). Orion trouvant « son Antigone-Véronique (qui évoque le personnage de la passion christique). L’Antigone-analyste, ou l’Analyste-Antigone (Lacan) ?
Racines de l’arbre d’Homère qui fécondent, racine de l’arbre d’amour…
Mais laissons le texte d’Henry Bauchau nous conduire…

« Vasco revient, je lui raconte mon rêve. Il est touché, il est ému : « L’arbre foudroyé, l’arbre d’Homère, qui chante l’hymne phallique, cela fait plus que me parler, ça me transporte. C’est comme la grande statue d’Orion, celle qu’il faut que je fasse un jour, tout en musique. C’est étrange, l’accès aux femmes semble barré pour Orion. Mais pas dans l’imaginaire. Face à l’océan et au démon préhistorique il plante son dard. Dans ta statue, dans celle de Paule. Ca te blesse ?
-Non, Vasco. Je soigne Orion, comme tous mes patients, avec mon écoute, ma voix, mes yeux, tout mon corps. Comment faire autrement ? Je ne peux pas me cacher comme tant le font derrière la science. » (EB, p.153)
Bauchau laisse ses personnages filer l’interprétation libre… et cela continue :
« - Dans ton rêve, j’ai entendu quelque chose d’essentiel pour la musique, qui vient d’Orion et que, comme lui, je vivais sans le savoir.

- Le galop blanc de chevaux psychotiques ?

- Les touches blanches et noires du piano, les notes qui doivent devenir brûlantes pour ne pas être fracassées. Les partitions qui prennent feu. La musique qui s’enfonce, s’enfonce pour pouvoir s’envoler. » (EB, p.153)

Le romancier-poète ne manque pas d’humour… Reprendre ainsi des fragments de poèmes disséminés, réinterprétés, « joués » (au sens théâtral) en manière d’improvisations… Voilà qui ne manque pas de sel ! Et voilà qui souligne, aussi, combien pour le poète Henry Bauchau la poésie est « géologique », elle suppose donc de s’enfouir dans la terre, celle du langage, de la langue, pour être, au plus près de l’existence humaine. Mais remarquons aussi que cet « hymne phallique est ici envisagé par une femme : il s’agit bien de célébrer quelque chose de la fécondité de la Vie…
La romancière Sylvie Germain, lectrice sensible à la part de folie positive d’Orion, a bien vu ce dont il est question, mais elle le rattache au seul personnage « solaire » (et terrestre) d’Orion. Elle écrit dans une lettre à Henry Bauchau : « Votre enfant Orion est un éclat d’étoile chu sur la terre, et le feu stellaire, divin (hautement humain), qui irradie dans son corps « boulonnisé », dans son cœur « rayonnisé » , lance des fulgurances poétiques qui lui sont des échardes brûlantes. On pense à Hölderlin, à Artaud, à Van Gogh, à Rothko… à tous les grands visionnaires « bazardifiés » à la folie, à mort, par leurs démons intérieurs.(…) » (Henry Bauchau, Le Présent d’incertitude, Journal 2002-2005, Actes Sud, 2007, p.170, désormais PI, suivi de la page). Belle lecture !
Le roman, qui n’est pas un éloge de la folie, mais de la création, travaille en fait de façon polyphonique. Henry Bauchau le note dans sa réponse à Sylvie Germain : « Vous parlez à propos de ce livre de Rothko et cela me frappe car mon livre, comme ses tableaux, est fait de couches successives et longuement superposées –non sans obscurité- pour donner le jour à des couleurs nouvelles en allant par les chemins obscurs que sans doute il a connus lui-même. » (PI, p.171)
Ce sont bien les « couches superposées » qui sont au centre de notre étude, ces « couches successives et longuement superposées » que nous pouvons voir à l’œuvre, depuis Les Années difficiles (qui nous occupe ici, mais en réalité l’arbre de l’œuvre prend ses racines, nous l’avons dit, bien en amont, dans l’enfance…) jusqu’à aujourd’hui. Et ce sont bien elles, ces couches successives, qui nous donnent ici à penser, à admirer.

Polyphonie… C’est bien le mot qui convient, concernant ce roman… peut-être même « polylogique », au sens que Julia Kristeva donne à ce terme.
Et j’en voudrais pour preuve, de cette polyphonie, justement, cet « Arbre d’Homère » qui nous sert ici de repère… On l’a vu, transcrit
Le poème et la prose voisinent donc, se tissent, se fécondent : le rêve-poème des années quatre-vingts devient le terreau d’un roman qu’il contribue à nourrir, qu’il nourrit, qu’il inspire. Peut-être parce qu’il y a dans le rêve (comme dans le poème ?) quelque chose du réel qui se donne sous une forme symbolisée. Quelque chose qui exprime la force du réel  ?
Mais nous ne sommes pas au bout de la richesse signifiante de « l’Arbre d’Homère ». Véronique a fait un rêve qui est « le rêve d’Homère », ou, plus exactement, un rêve de « L’Arbre d’Homère ». L’ensemble est riche d’harmoniques… Elle écrit le texte de son rêve, et en a composé un poème. Qui est « le poème de son rêve ».
« Le lendemain le temps est très beau. Quand je reviens dans notre chambre, Vasco relit mon poème : « Ce poème c’est comme si tu l’avais écrit pour moi, l’arbre d’Homère, l’hymne phallique, le galop blanc des chevaux psychotiques, les aveugles qui ont peur de leur chant, c’est ma musique. Ma musique future… Enfin, je vais m’en inspirer pour le concert de ce soir. » (EB, p.160-161)
Le rêve est devenu poème, c’est celui que nous lisons dans Poésie complète… Mais il n’est cité tel quel. Le jeu romanesque renvoie donc bien au poème, silencieusement. A l’ailleurs du poème, qui est aussi une terre intérieure (Géologie, La Chine intérieure…).
Mais n’oublions pas : « couches superposées », polyphonie… Vasco, le compagnon de Véronique, est musicien. Il va être amené à composer une musique pour cet « Arbre d’Homère ». A improviser une musique. Comme Véronique a laissé se dérouler les associations qui l’ont conduite au poème, Vasco doit à son tour délier sa musique pour dire, à son tour, quelque chose de lui-même, pour aller au-delà de l’enfermement qui est le sien (et c’est pour cela que ce n’est pas à mon sens un « roman sur la folie », voire un « éloge de la folie », mais bien un « roman sur la création », sur le caractère vital de toute création…) : « Est-ce que Vasco est délivré, est-ce qu’il a libéré sa musique ? Est-ce qu’il ne se laissera plus couper d’elle par sa redoutable habileté, par les ordres impérieux du savoir ? Sous le voix de Gamma, j’entends celle de Vasco qui crie dans son saxo : Non, je n’abandonnerai plus l’arbre d’Homère. Oui, promet la voix insurgée de Gamma, les aveugles, les navrés, les psychotiques peuvent chanter et partager avec tous leur amour.
Homère chante à deux voix, celle de Vasco engendre le dieu des combats et de la dure nécessité. Celle de Gamma espère et aime : l’arbre qu’on croyait mort, il est vivant, peut-être… » (EB, p.162)

Si la poétique d’Henry Bauchau est une poétique qui se nourrit en effet de l’inconscient et de l’analyse de l’inconscient, elle est bien une poétique de la déliaison , de l’analyse . Pascal Quignard, fin lettré, nous rappelle : « La première fois où la forme « analyse » apparaît dans le monde grec se situe au vers 200 du Chant XII de L’Odyssée d’Homère. Ulysse est délié –άνέλυσαν- de ses liens –έκ δεσμών- par Eurylokhos et Périmèdès dont les quatre oreilles sont bouchées par la cire préalablement découpée à l’aide d’un couteau de bronze dans un gâteau de miel. » (Boutès. Paris : Galilée, coll. « Lignes fictives », 2008, p. 14).
Ainsi, grâce à cette belle remarque savante et savoureuse de Pascal Quignard, nous pouvons peut-être dire que « L’Arbre d’Homère », c’est l’arbre de la déliaison… « L’Arbre de l’analyse », comme il y a, en Afrique, un « Arbre à paroles » ? L’image est séduisante…
Et le passage que nous venons de citer (EB, p.162) nous donne bien la mesure de ce dont il s’agit : la déliaison du rêve de Véronique en « analyse et poème » devient à son tour le moyen de la « déliaison » de Vasco, et, au lieu du dé-lire, c’est la création qui l’emporte, c’est la création qui « se communique ». Cette poétique de la déliaison peut donc devenir une « politique de la déliaison », en somme. C’est bien en tout cas ainsi que Véronique opère… « Je n’ai rien fait, rien que pleurer sans comprendre et c’est moi qui suis épuisée. Peu importe, ils sont près de moi, c’est mon poème écartelé qu’ils ont chanté, c’est par lui qu’ils se sont trouvés. » (EB, p.163) L’Arbre d’Homère devient aussi l’Arbre d’Orphée… Et le personnage de Gamma va revenir sur cette expérience marquante : « Cette nuit est inoubliable pour moi, Véronique. Ton poème que nous avons amputé, malaxé et qui est resté ton poème. De se débris a jailli la musique de Vasco comme une tour, comme une montagne qui me forçait à chanter autrement. Ta douce beauté d’automne sous ta blondeur en larmes. » (EB, p.165)
Et quelque chose de la relation va désormais se « délier » : Gamma accepte de laisser Vasco faire son chemin. Le poème a opéré, il faut désormais que les êtres prennent leurs responsabilités. Mais, de fait, « l’Arbre d’Homère », le rêve poème délié, est un repère important pour que d’autres arbres surgissent : « L’arbre d’Orion n’est encore qu’ébauché et c’est déjà un arbre maître. Ce n’est pas un arbre qu’il a regardé et recopié. C’est un arbre intérieur qu’il a découvert, qu’il a contemplé, là où il était, en lui-même. Dans son être meurtri, blessé, ligoté, il y a donc ce maître à demi enseveli, ce voyant de la vie aveugle… » (EB, p.177-178) Nous ne sommes pas séparés… « ce voyant de la vie aveugle » dont il est ici question me fait penser à Homère…

Ce travail de « déliaison » du poème dans le roman ou du rêve dans le poème ne se fait pas sans réticences. Henry Bauchau note, alors qu’il est en train d’écrire L’Enfant bleu  : « Une question : est-ce que je ne transpose pas dans le roman la résistance du poème, mes romans, à la base, ne sont-ils pas des poèmes ? » (PI, p.111)

On pourrait enfin pointer combien cette déliaison opère également dans le passage entre le Journal et le roman. Ainsi, dans le Journal, nous l’avons souligné, il est question des arbres, si importants dans la vie d’Henry Bauchau. On remarquera que le personnage de Florian, dans le dernier roman paru, Déluge, est également très proche des arbres, dont il fait des modèles pour ses deux apprentis, Simon et Florence
De ce point de vue, on peut dire que ce roman est comme une sorte de Manifeste artistique, poétique, éthique. C’est, bien sûr, avant tout un roman et un roman lumineux, où Henry Bauchau parvient, grâce à une langue dépouillée de tout artifice, à capter une grande lumière intérieure, à lui donner une force étonnante. « Le fin murmure de la lumière », tel est le titre d’un beau livre de Claude Vigée… C’est bien l’impression que j’ai en lisant ce roman.

(La « foi poétique » ?)

Dans le trajet obscur de ces Années difficiles, un autre chemin se dessine peu à peu, un chemin que l’on peut qualifier de « spirituel », et que nous aurons à rattacher au thème de la Lutte avec l’ange, déjà évoqué (par capillarité). En effet, lors d’un voyage en train de Lausanne à Paris, alors qu’il lit un livre de Raymond Abellio (son Journal) Henry Bauchau note, le 21 juin 1973 : « Il fait chaud dans le wagon, j’ai les yeux fatigués, je lis mal. Je suis soudain frappé par un passage où Abellio parle avec force du déterminisme divin. Je m’aperçois à ce moment que je crois à nouveau -ou toujours- en Dieu. Cela s’impose à moi avec une évidence si simple que je l’écris dans la marge du livre au moment où je comprends ce qui m’arrive. C’est sans doute l’effleurement d’un long travail intérieur, commencé durant l’été 1971, lorsque j’ai pris conscience de l’évolution de Patrick. » (AD, p.98)
C’est l’un de se fils qui est évoqué ici, Patrick, dont l’évolution spirituelle le conduit alors du côté des religions orientales. Mais, surtout, bien sûr, il est question de sa propre évolution personnelle, intérieure, spirituelle, et désormais le poète va travailler aussi du côté de cette prise de conscience, en essayant d’abord de comprendre, loin des clichés : « Hier c’est ma pauvreté comme instrument spirituel et une certaine misère physique qui ont tenu la première place.
Je ne suis pas étonné, je sentais que je me dirigeais vers cette voie, aujourd’hui je sais que j’y suis. Je suis bien incapable d’exprimer ce que Dieu signifie pour moi, je n’ai pas quitté l’obscurité. » (AD, p.99)
Le travail littéraire et poétique ne sont pas loin de cette dimension qui s’ouvre à lui : « En m’endormant hier soir, j’ai pensé que je devrais commencer alors un nouveau roman : Aussi loin que je puisse remonter je trouve une part de moi qui détestait le bon Dieu et une autre qui désirait de toutes ses forces donner satisfaction aux instances supérieures.
Je suis toujours celui qui est étroit, de trop peu d’ouverture pour remercier. » (AD, p.100)
L’écriture du Journal, un exercice de lucidité… loin de toute complaisance envers soi-même.

La dimension spirituelle va désormais s’affirmer dans l’écriture. En date du 22 juillet 1973, un nouveau nom apparaît, celui de Simone Weil. Sa vie n’était-elle pas, déjà, « attente de Dieu » ? Le même jour, 22 juillet 1973, Henry Bauchau reprend un vers qu’il a écrit la veille, demeuré en suspens, énigmatique, en plein travail :
« Le jeune amour écrit en dieux. » (AD, p.106) Le poème prend de l’ampleur :

« Le jeune amour écrit en dieux
Dans des chambres, dans des maisons célestes, carnassières
La connaissance amère et disloquée des dieux
Est le commun trésor dans le soleil profond
Je ne sais plus, je ne sais presque rien
J’ai dormi, j’ai rêvé, quand j’écris pour aimer
L’ignorance d’amour écrit ce que j’ignore. »
(AD, p.107)

La lecture de Simone Weil apaise le poète. 24 juillet 1973 : « Longue nuit maternelle et bienfaisante. (…) peut-être cette nuit a-t-elle été bien préparée par l’argile, puis par la lecture d’un admirable passage de Simone Weil. » (AD, p.107-108)
Ce livre de Simone Weil, Henry Bauchau l’avait égaré (AD, p.108) un an plus tôt, et il associe l’objet retrouvé à ce qu’il est en train de vivre : « Ce qui compte le plus c’est cette certitude d’être conduit, certitude fragile qui tend à se faner en face de la moindre opposition et qui pourtant éclaire ma vie. Le fait que j’ai retrouvé il y a quelques jours le livre de Simone Weil qui m’avait frappé il y a un an, mais que j’avais égaré, s’inscrit dans cette ligne ainsi que tout ce qui m’arrive depuis un an et demi. » (AD, p.108)
Et en effet, si l’on reprend le Journal en amont, Bauchau écrivait le 21 juin 1972 : « ll me semble que nous avons été « conduits » à cette solution bien plus que nous ne l’avons cherchée ou voulue et c’est ce qui me donne confiance. » (AD, p.30)
Désormais, un dialogue intense avec Simone Weil va s’approfondir, à partir de la lecture de La Connaissance surnaturelle, à tel point qu’il va évoquer le rôle de « guide spirituel » (AD, p.129) que remplit auprès de lui la philosophe. Henry Bauchau, tout en continuant son travail poétique, poursuit cette quête intérieure : « Très touché par la lecture du « Carnet de Londres » de Simone Weil à la fin de La Connaissance spirituelle. Je suis loin de l’avoir assimilé encore, sa pensée est si droite, si éloignée de toutes préparations et préambules, si roide en somme que je passe facilement à côté.
Je n’aime pas son dolorisme, pour le reste je me sens très proche d’elle. C’est une pensée du cœur, du courage du cœur qui, en plusieurs endroits, me transperce. » (AD, p.119, 1er octobre 1973)

Il est permis de penser que cette évolution spirituelle de Henry Bauchau, cet « événement d’être » que représente pour lui la lecture de Simone Weil et l’importance prise par Dieu, l’ait conduit en effet, et le Journal rend bien compte de cette évolution, à un « Œdipe mendiant », s’appuyant sur Antigone pour retrouver une assise sur cette terre. Un Œdipe, poète, chantant, mais aussi mystique, laissant la pesanteur pour trouver la grâce (dans Œdipe sur la route : « Œdipe a toujours son air de divin mendiant (…) », Actes Sud, « Babel », p.373) ?
Cette pensée de Simone Weil qui lui « pose des questions » (AD, p.129) est une pensée qui participe au travail intérieur, de façon décisive : « Je pense : si Dieu pouvait me blesser d’amour. La réponse est immédiate : il t’a blessé. Je n’avais jamais pensé que ma blessure intime était une blessure d’amour et pourtant dès que je me le suis formulé c’est devenu une évidence. C’est par cette blessure que tout a commencé, qu’un nouveau et imperceptible germe a été déposé en moi. C’est là qu’a commencé l’opération de ma nécessaire destruction et peut-être, si je parviens à m’ouvrir assez, celle de ma restructuration. », note Henry Bauchau le 10 décembre 1973 (AD, p.173-174) C’est là un thème sous-jacent, me semble-t-il, à l’aventure d’Œdipe mendiant…
C’est en ce mois de décembre 1973 que surgit cette pensée paradoxale de Simone Weil, au terme de l’année : « La Création (…) n’a pas consisté à s’étendre mais à se retirer. » (AD, p.174). Cette pensée, qui exprime en son essence une pensée que la tradition juive, et notamment la Kabbale, depuis Isaac de Louria (Marc-Alain Ouaknin, Tsimtsoum. Paris : Albin Michel, 1992, p. 15) a appelée « tsimtsoum », la création du monde comme « retrait de Dieu » (comme « contraction », note Catherine Chalier, Des anges et des hommes, op.cit., p.53) peut aussi éclairer quelque chose de ce que le travail créateur opère, dès lors que le moi se retire dans sa « pauvreté » pour laisser exister le sujet créateur.

Photographie de Guy Braun.

Mais, surtout, cette phrase ne vient-elle pas en lieu et place d’un « grand vide », celui qu’installe, au début de 1974, la mort de Blanche Jouve ? Retirée dans la mort, elle reste perçue par le poète comme « créatrice », et Henry Bauchau a toujours souligné l’importance de Blanche dans la création de Pierre-Jean Jouve, femme d’une totale générosité et d’un parfait effacement.
Le Journal est très discret sur cette mort, comme sur les funérailles qui ont suivi. La pudeur, la pudeur de moments difficiles, intérieurement douloureux, a probablement conduit à les mettre de côté… pour laisser le souvenir vivant agir.

Et il n’est pas impossible, également, de rattacher dans cette veine la thématique existentielle que le poète vit, au jour le jour, et que cette pensée de Simone Weil souligne, le retrait de quelque chose d’important, dans le silence, à cette Lutte de Jacob que nous avons déjà évoquée, la question de Dieu étant de fait inscrite dans le nouveau nom de Jacob, Israël… Quelque chose se retire et quelque chose se donne. Jacob referait donc bien, comme le signalait Catherine Chalier, le trajet vers la création première… Il percevrait donc aussi quelque chose de ce retrait créateur.
On voit bien sûr se dessiner des parentés dans cette approche, du côté par exemple de ce que l’expérience de Claude Vigée ouvre, dans un trajet autre (il ne s’agit pas de faire coïncider toutes les expériences poétiques ou humaines…), et si on laisse de côté certaines positions de Simone Weil (son antijudaïsme)…
La lecture de Simone Weil se poursuivra, soulignons-le, sur plusieurs années. Ainsi, en 1980, c’est le livre L’Attente de Dieu qui requiert toute l’attention d’Henry Bauchau : « Je relis L’Attente de Dieu de Simone Weil. Parfois je suis séduit par des passages ou des perceptions qui me touchent. Parfois je suis enlevé des hauteurs, sur des abrupts, près du bonheur qui dépassent mes forces et que j’admire sans les connaître. » (AD, p.379)

On perçoit bien tout ce que l’écriture du Journal nous apporte, certes pour la connaissance d’Henry Bauchau et de sa poétique, mais aussi pour la connaissance de la création poétique elle-même. Chaque page est un approfondissement… et le lecteur est invité, selon l’expression de Proust, à être « le propre lecteur de lui-même ».
Le poème final, celui qui se donne au terme du Journal, « Les Deux Antigone », peut aussi, finalement, s’ouvrir sur d’autres interprétations, Simone Weil et Blanche Reverchon-Jouve prenant chacune un rôle important, par exemple : deux Antigone pour le poète-Œdipe ? On sait à quel point Henry Bauchau s’est identifié à ce personnage… « Être Antigone, être Œdipe en esprit. Penser à Jocaste. » note-t-il le 26 février 1983 (AD, p.435) Il écrit également, vingt ans plus tard : « La grandeur de Simone Weil la conduit à être trop absolue. Elle me rappelle Antigone. » (Le Présent d’incertitude, Journal 2002-2005. Arles : Actes Sud, 2007, p.128). Une des deux Antigone...
Surtout, il convient probablement de ne pas séparer l’écriture des poèmes, des romans et du théâtre de Bauchau de cette terre nourricière du quotidien, quotidien auquel il est amoureusement fidèle, dans la « dépendance amoureuse »… Le poème que j’évoque va en effet découvrir une création romanesque qui va l’occuper de nombreuses années : Œdipe sur la route, Antigone, etc.

Ainsi, Henry Bauchau nous permet d’entrer, avec ce volume des Années difficiles, dans son travail d’analyse, d’auto-analyse, dans le prolongement du travail fait avec des psychanalystes, Blanche Jouve, puis Conrad Stein. Mais nous entrons aussi dans « l’atelier spirituel » de l’œuvre, et dans le dévoilement progressif d’une œuvre poétique et romanesque riche de cette terre humaine que l’écriture, au jour le jour, cultive et laboure. Il nous donne, avec ce Journal, une présentation non réductrice de ce qu’est en profondeur le travail poétique, loin des clichés éculés, qui permettront, j’espère, dans les années qui viennent, des discours moins simplistes que ceux que nous entendons, sur la psychanalyse ou sur la poésie.
Travail vivant de soi sur soi et sur le monde, travail sur sa relation au monde, « poétique de la relation », pour emprunter à Edouard Glissant, la poétique d’Henry Bauchau n’est pas seulement un corpus de règles formelles, mais le tracé d’une existence vive qui affronte sa dimension d’être, immergée dans le vivant concret de chaque jour, sans renoncer à explorer cet inconnu que chacun porte en soi.
Cette partie du Journal d’Henry Bauchau, et qui porte pour titre Les Années difficiles, que nous venons d’explorer, est un véritable carrefour de l’œuvre et de la vie de Bauchau, à tel point qu’on pourrait l’appeler à bon droit le témoin d’une « œuvre-vie », selon l’expression d’Alain Borer au sujet de Rimbaud. Ces pages et ces événements rapportés et vécus sont le creuset de toute la seconde partie de la vie d’Henry Bauchau : après l’obscurité, une certaine lumière. En effet, le volume commence sur Le régiment noir, un roman important écrit au cours de l’analyse avec Conrad Stein, et l’on termine sur l’évocation d’Œdipe, qui va être au centre des dix années qui suivent. C’est également dans ce Journal qu’il est question de la première version de La mort sur le boulevard périphérique, dont le thème surgira autour du cancer et de la mort d’Annie (AD, p.147, 1974, jusqu’en 1980, la mort de sa belle-fille) d’une part, mais aussi autour de la maladie de Laure (AD, p.389-90, notamment) qui deviendra bien plus tard Le boulevard périphérique, mais, aussi, le thème d’Antigone, comme « salut » possible… Autant dire que ces pages constituent peut-être la meilleure introduction à l’œuvre d’Henry Bauchau.
Au terme de ce parcours commencé en 1972, Henry Bauchau écrit, le 7 octobre 1982 : « L’amour bordant l’amour. Nous avons été depuis des années protégés du pire. Pourquoi ne pas avoir confiance dans l’amour qui, sans se laisser voir, nous a toujours si fidèlement soutenus au bord des gouffres que nous avons creusés.
Je m’étonne de ce mélange curieux de force et de faiblesse en moi. En me détournant des problèmes matériels, à Gstaad, puis avec l’appartement on dirait que j’ai souhaité aggravé les problèmes qu’ensuite il m’a fallu tant d’efforts pour résoudre. » (AD, p.428)
Laure, la compagne de ces années, est là, au cœur. Quelques jours après, le 23 octobre 1982, le poète note : « J’ai achevé mercredi soir, le 20, « Les deux Antigone » par quelques corrections secondaires et en réintroduisant les vers : Amour, invente amour nos paradis perdus  ; » (AD, p.428)
Va suivre une longue réflexion très proche de ce « passage à l’origine » que Bauchau appelle lui-même : « Dépendance amoureuse du poème »…
La poétique d’Henry Bauchau est une poétique de l’être tout entier, qui, des artères jusqu’à l’âme, s’efforce de célébrer cette vie « tout entière », à tel point que le lecteur se dit que, vraiment, rien d’humain n’est étranger au poète, dont la vie est une vie incarnée.
C’est peut-être cela, aussi, « l’arbre d’Homère », la métaphore d’une poétique de l’être. D’une poétique du vivant. De ce point de vue, biographie et autobiographie sont toujours en-deçà du vrai : une œuvre d’art, pas plus qu’une philosophie, n’est « l’autobiographie de son auteur ». C’est sa vie que Bauchau nous donne dans son œuvre.

Note bibliographique.

- On trouvera la plupart des œuvres d’Henry Bauchau en collections de poche. Pour une bibliographie détaillée, se reporter par exemple au site mis à la disposition de tous par l’Université de Louvain : http://bauchau.fltr.ucl.ac.be ;

- Je dois remercier Catherine Mayaux et Myriam Wathée-Delmotte, qui m’ont accueilli en auditeur libre lors du colloque « Bauchau et les arts », qui s’est tenu à l’Université de Cergy-Pontoise en juin 2009. Il ne fut pas question des Années difficiles, qui n’était pas paru, mais j’ai été particulièrement intéressé par la communication de Jean Leclercq, intitulée « L’art comme lieu du sens et de la vérité corporelle chez Henry Bauchau », une lecture, à partir de la Phénoménologie de Michel Henry, du Présent d’incertitude, Journal 2005-2007. Arles : Actes Sud 2007, qu’il a approché comme une œuvre de penseur… confirmant par là mon impression de lecteur. On peut trouver le texte de cette conférence dans le numéro 2 (2009) de la Revue Internationale Henry Bauchau, intitulée « Bauchau et les arts », Université de Louvain. Dans le même numéro Joëlle Caullier propose sa conférence dont le titre était « Au cœur de la création artistique le combat de Jacob avec l’Ange », qui est davantage peut-être un présupposé qu’un outil de lecture.

- Sous la direction de Myriam Wathée-Delmotte et Jacques Poirier, Pierre Jean Jouve et Henry Bauchau : les voix de l’altérité. Dijon : Editions Universitaires de Dijon, 2006. Régis Lefort propose une lecture croisée de certains thèmes communs chez Henry Bauchau et Pierre Jean Jouve. Le thème de la Lutte avec l’Ange, présent également dans l’œuvre de Jouve, y est étudié d’un autre point de vue que celui que j’aborde ici.

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