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L’atelier de Barbe-Bleue, par Pierre Furlan

27 septembre 2006

par temporel

Pierre Furlan, L’atelier de Barbe-Bleue. Nouvelles. Arles : Actes Sud, 2002.

Une grande inquiétude parcourt ce recueil de nouvelles de Pierre Furlan, qui porte en exergue ces lignes de Christa Wolf : « Comme nous connaissons tous ce péché qu’est l’absence d’amour, nul n’en gardera le souvenir. C’est ce que nous appelons bonheur. » Cette inquiétude naît avec les faux-semblants, l’indifférence ou le manque d’authenticité. C’est ainsi que la nouvelle éponyme présente une satire des ateliers d’écriture et de la croyance qu’il pourrait y avoir, pour écrire, des recettes : « Je voulais seulement vous expliquer comment on fabrique un best-seller. On reprend un conte connu - ici, Barbe-Bleue -, et on le remet au goût du jour. On a le même inconscient qu’il y a cinq siècles, finalement. » (p. 26) Auparavant, « Ghislaine, notre écrivain » avait mis ses élèves « en garde contre certains monstres, entre autres le mot « faire » (hideux), l’emploi des adverbes en -ment (plats et lourds), celui du passé simple (tout juste bon pour les Anglo-Saxons). » (pp. 21-22)

Dans « Van Gogh soldat », c’est « l’injustice de l’histoire » (p. 47) qui est mise à mal, celle qui a fait de Van Gogh en son temps un inconnu, quasiment un paria : « ... j’ai eu l’impression que nous n’étions pas venus à Arles pour rien, que nous avions été secrètement convoqués dans ce collège pour une manifestation de la vraie justice, celle qui réconcilie les siècles, celle qui fait que les Van Gogh ne retournent plus leur rasoir et leur pistolet contre eux-mêmes mais contre leurs oppresseurs. » (pp. 44-45) « Nous, les immortels » met en scène le désespoir sans remède des classes moyennes, sous le signe de la castration : « Le paysan s’était défendu : « Normalement, ça leur fait pas mal, c’est cette bête-là qu’est spéciale », et il avait conclu qu’il aurait dû opérer comme d’habitude, c’est-à-dire ligoter les couilles de l’âne en serrant au maximum, prendre deux pierres et les lui écraser. Sur le coup, il souffre, bien sûr, mais deux heures après c’est fini, et on oublie tout. » (pp. 63-64)
L’extériorité du temps des horloges et le « confort de la mort » contribuent à la castration morale d’êtres privés d’être, en une certaine ambiance célinienne : « On essayait encore de ruser, d’avoir dans la vie le confort de la mort, et ça nous venait avec les cahots, avec la fatigue, la digestion du repas de midi trop copieux et surtout l’habitude, si ancienne, d’être réglés de l’extérieur par le cours de l’horloge et de répéter les mêmes gestes. » Voici pour l’aspect chaîne de montage de la vie contemporaine. Le mot « espérance » apparaît dans la huitième nouvelle, « La petite boutique de l’espérance », en laquelle la souffrance que suscite le manque d’amour se répare (se répare-t-elle ?) par le legs, post mortem, d’une coquette fortune. Réification de l’amour, ou l’un de ses horizons de totale impuissance.
Dans l’avant-dernière nouvelle, « Vous avez un message », la solitude est telle pour Rachel Marcotte qu’elle place son matelas contre la fenêtre pour en obstruer l’ouverture : « Ils veulent me tuer, et si je me tue, si je me tue avec ça, par exemple, précisa-t-elle en montrant le couteau sur la table, ou si je me jette par la fenêtre, ils auront réussi. Alors je résiste. » (p. 178) Elle fait pendre de petits messages à sa fenêtre, comme bouteilles à la mer.
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Le recueil s’achève par un repli sur l’intériorité, « Chez nous » : « Je me tiens en retrait, dans l’embrasure de la fenêtre du quatrième. » (p. 185) L’écrivain vient de « camper [ses] personnages » (p. 187) et, fenêtre sur cour, s’ « enfonce dans un autre monde », celui du livre, tout intériorité : « Et je rentre dans un livre. Il commence par une histoire d’amour où la fille s’appelle Gaëlle. » (p. 189)

C’est ce retour sur soi qui permet le « reprise », au sens que Kierkegaard donne à ce mot (« Quand on dit que la vie est une reprise, c’est dire que l’existence qui a existé voit maintenant le jour. » La reprise. Paris : Garnier-Flammarion, pp. 87-88) et fait de l’écriture un espoir, l’espoir, comme sur la partition, la reprise à la coda, et le morceau jamais ne s’achève. Nous revenons alors au début du livre, à la première nouvelle, celle de l’indifférence : « Je me dis des choses, par exemple que la vie de ce jeune Black dans le métro valait celle de n’importe qui - y compris celle de Pasteur, puisqu’on était à sa station -, parce que c’est une seule et même vie qui apparaît partout, qui s’essaye dans nos différents corps. Et si je fais rien pour lui qui est en train de mourir d’overdose ou va savoir, je ferai rien pour toi, ni pour moi. » (pp. 19-20) Et cette première nouvelle, et l’ouvrage avec elle, débute par ces mots : « Tu te souviens, Gaëlle » (p. 9) entre réminiscence (la reprise) et « corrélation de subjectivité » (le Je/tu, selon Emile Benveniste).

L’écart est immense, en ce recueil, entre les personnages mis en scène, vus de l’extérieur, dans leur désespoir sans recours par défaut de vie intérieure, et le projet de l’écriture elle-même, qui est rédemption : « La Polonaise haranguait le quai, maintenant : C’est pas un chien quand même, c’est un être humain ! » (p. 19) On rencontre une palette de styles, du parler de gens qui utilisent le langage sans y croire ni même y prêter réellement attention à un style narratif qui ne refuse pas le passé simple, en ce « passage de l’écriture à la vie » (p. 100). Jamais de commentaire direct, en tout cas. Tout passe par l’allusion, ou bien par les objets, ce que T.S. Eliot nommerait « corrélatif objectif ».

En cette réticence, cette pudeur, se manifeste, dirait-on, le paradoxe existentiel énoncé dans « La petite boutique d’espérance » : « Mon père disait toujours, et presque en même temps : ‘On doit vivre et on ne peut pas vivre.’ » (p. 136) Inaccessible salut, comme tend à le montrer le sort de Salvatore, qui le cherche sans le trouver, dans « La vie au chapitre IV » : « Il était en quelque sorte cloîtré. » (p. 101) Une grande inquiétude parcourt ce recueil de nouvelles et cet écart entre le geste d’écrire, qui tend à briser toutes les barrières puisque le Je se tourne vers le Tu, et l’âme mutilée, castrée, de la plupart des personnages, entre ouverture et enfermement donc, n’est pas le moindre sujet d’inquiétude. On peut penser que c’est en cette disjonction que se pose à l’heure actuelle la question de la lecture, cet acte d’amour (« parce que c’est une seule et même vie qui apparaît partout, qui s’essaie dans nos différents corps ») s’il en est, mais de plus en plus délaissé.


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