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L’Italie de E.M.Foster

23 septembre 2015

par Anne Mounic

Florence et la Toscane :

L’Italie d’E.M. Forster

Le Ponte Vecchio, vu des Offices. Photographie de Guy Braun. Dans A Passage to India (1924, Route des Indes), E.M. Forster, au travers de son personnage, Fielding, énonce que le fait de prendre un Indien pour un Italien n’est pas une « erreur répandue, ni peut-être une erreur funeste, et Fielding essayait souvent d’établir des analogies entre cette péninsule-ci et cette autre, plus petite et plus joliment dessinée, qui pénètre les eaux classiques de la Méditerranée » [1]. Pénétré de ce type d’éducation, classique, Forster préfère l’Italie à la Grèce, pays de la tragédie, qu’il rejette. Rickie, porte-parole de l’auteur dans The Longest Journey (1907, Le plus long voyage), recommande de ne pas « acquiescer à la tragédie » [2]. L’héroïne de A Room with a View (1908, Avec vue sur l’Arno), Lucy, tente de fuir en Grèce pour échapper à l’amour comme le fait Clive Durham, dans Maurice (écrit en 1913-1914 ; publié en 1971). « Maurice détestait le mot même et, par une curieuse inversion, l’associait avec morbidité et mort. » [3] Dans la nouvelle « The Road from Colonus » (« La route qui vient de Colone »), M. Lucas subit la tentation du fatum, mais y échappe grâce à l’obstination de sa fille.

E.M. Forster voyagea, à partir de 1901, en Italie et en Grèce. Il situa ensuite quelques-uns de ses romans en partie en Italie, tout d’abord Where Angels Fear to Tread (1905, Où les anges craignent de se hasarder), puis A Room with a View, déjà cité, et Arctic Summer (Eté arctique), roman commencé en 1911 et demeuré inachevé. Quelques-unes de ses nouvelles ont également trait à ce pays, notamment la première dont il dit qu’elle tient au génie du lieu, « The Story of a Panic » (« L’histoire d’une panique »), qui date de Mai 1902 et fut publiée dans le premier recueil de nouvelles de l’auteur, The Celestial Omnibus (L’omnibus céleste), en 1911. « The Eternal Moment » (« L’instant éternel »), qui a donné son titre au second recueil, paru en 1928, évoque le souvenir d’une passion amoureuse en Italie.

E.M. Forster décrit ce pays et ses habitants avec beaucoup de finesse et d’humour. La confrontation de l’Angleterre, stricte et protestante, avec la douceur de vivre italienne suscite un certain comique, dû à une maladresse mutuelle face à l’altérité. Le lieu toutefois fait surgir la passion la plus authentique, qui s’impose aux personnages en son étrangeté.

Ambivalence et comique

Dans Where Angels Fear to Tread, Forster nous propose une vision très ambivalente de l’Italie à travers un regard anglais, celui de Philip Herriton, qui oscille entre admiration pour la « séduction de l’Italie » [4] et répulsion pour les mauvaises manières de ses habitants : « Mais le jeune homme avait faim et sa dame emplissait son assiette de spaghetti. Lorsqu’il ingurgitait ces délicieux vers glissants, son visage se détendait, devenant pour un moment inconscient et calme. Et Philip avait vu ce visage auparavant en Italie des centaines de fois ; il l’avait vu et aimé, car il n’était pas simplement beau, mais avait ce charme qui est le légitime héritage de ceux qui sont nés sur ce sol. Mais il ne voulait pas le voir en face de lui au dîner. Ce n’était pas le visage d’un gentleman. » [5] C’est le rapport embarrassé à l’altérité qui est comique, comme en ce moment-ci, un peu plus tard :

Signor Carella, encouragé par les spaghetti et le vin râpant la gorge, essaya de discuter et, tournant vers Philip un regard poli, déclara : « L’Angleterre est un grand pays. Les Italiens aiment l’Angleterre et les Anglais. »

Philip, qui n’était pas d’humeur à échanger des amabilités internationales, se contenta de s’incliner.

« L’Italie aussi », poursuivit l’autre avec un brin de ressentiment, « est un grand pays. Elle a produit de nombreux hommes illustres – Garibaldi et Dante, par exemple. Ce dernier a écrit l’Inferno, le Purgatorio, le Paradiso. Le plus beau, c’est l’Inferno. »

Et, du ton suffisant de celui qui a reçu une solide éducation, il en cita les premiers vers –

Nel mezzo del cammin di nostra vita

Mi ritrova per una selva oscura,

Che la diritta via era smarrita –

citation plus pertinente qu’il ne le supposait.

Lilia jeta un coup d’œil à Philip pour voir s’il s’apercevait qu’elle n’avait pas épousé un ignorant. [6]

L’Italien, en sa tentative de politesse et sa veine littéraire, est aussi ridicule que l’Anglais en sa réticence. C’est la mère de Philip qui se montre risible jusqu’à la caricature en affirmant qu’elle doit soustraire l’enfant de sa défunte belle-fille, veuve, à l’influence pernicieuse de son second mari, ce Carella dont il est question plus haut, « qui va l’élever ou comme un papiste ou comme un infidèle » [7]. Philip, lui, sait faire la part des choses : « L’Italie était répugnante, et la gare de Florence est le centre de cette répugnante Italie. Mais il avait l’étrange sentiment que c’était sa faute, que s’il se laissait pénétrer d’un peu de vertu, le pays entier perdrait son caractère répugnant pour devenir amusant. Car il existait un enchantement ; il en était certain ; un enchantement substantiel, derrière les porteurs, les hurlements et la poussière. » [8]

Forster situe son récit en Toscane et invente, songeant à San Gimignano, le bourg de Monteriano, où vit le jeune Gino Carella, qui s’occupe avec tendresse de son fils. Ce bébé, qui n’est qu’une abstraction pour Harriet, sœur de Philip, enfermée dans ses principes rigoristes, est pour son père italien un être véritable, de chair et de sang. L’Italie est le pays de l’incarnation. Forster nomme Bellini, Luca Signorelli et Lorenzo di Credi. [9] L’épreuve de l’altérité a des effets bénéfiques. Forster parle ainsi de Gino et de Philip : « Ainsi les deux jeunes gens se quittèrent avec beaucoup de véritable affection. Car la barrière de la langue, qui ne laisse passer que le bien, est quelquefois une bénédiction. Ou, pour le dire de façon moins cynique, nous pouvons être meilleurs dans des mots neufs et propres, qui n’ont jamais été souillés par notre mesquinerie ou notre vice. Philip, en tout cas, vivait plus gracieusement en italien, dont les expressions mêmes attirent le bonheur et la bonté. C’était horrible de penser à l’anglais d’Harriet, dont chaque mot s’avérait aussi dur, net et inachevé qu’un morceau de charbon. » [10] Cette dureté est destructrice puisqu’Harriet, par son obstination de principe, en vient à tuer l’enfant de Gino. L’humour de Forster devient plus corrosif.

Ces regards croisés se retrouvent dans A Room with a View, où l’écrivain se moque des touristes tout en refusant, en dépit de l’enchantement, d’encenser sans réserve les richesses de l’Italie. Ainsi parle-t-il de « la façade blanc et noir d’une incomparable laideur » de Santa Croce, mais l’église apparaît ainsi dans le double regard insatisfait de Lucy et de Mademoiselle Lavish, irritée par la présence des touristes tandis que Lucy s’agace de ses manies et de ses prétentions.

« Regardez leur silhouette ! » s’exclama Mademoiselle Lavish. « Ils traversent mon Italie comme un couple de vaches. » [11]

Elle incarne elle-même ce qu’elle critique et Lucy entre dans Santa Croce seule et un tantinet désemparée, « même pas capable de se souvenir si elle avait été bâtie par les Franciscains ou par les Dominicains » [12]. La révérence pour les lieux et leur renommée (l’importance de se soumettre aux injonctions du guide, le fameux Baedeker, et de se souvenir des recommandations de Ruskin) se heurte au désagrément de l’instant : « Bien entendu, ce doit être un magnifique édifice. Mais ce qu’il ressemble à une grange ! Et il y fait très froid ! Bien entendu, il contenait des fresques de Giotto et elle était capable de ressentir, en présence de leur tangible valeur, l’émotion convenable. Mais qui allait lui dire lesquelles c’était ? » La malice de Forster consiste à montrer combien l’atmosphère italienne parvient à substituer le plaisir aux convenances : « Puis le charme pernicieux de l’Italie s’empara d’elle et, au lieu d’acquérir les renseignements, elle découvrit le bonheur. » [13] Lucy s’abandonne à l’instant et y trouve des notations dignes de l’écrivain qu’est Forster. Elle surprend des touristes à vénérer le mémorial de Machiavel : « Alors Lucy se rendit compte qu’ils avaient pris Machiavel pour un saint et espéraient, par le contact continu de son sanctuaire, acquérir la vertu. La punition suivit rapidement. » La remarque ne manque guère de saveur, et il est vrai aussi que Santa Croce, en son immense volume vide, peut être comparée à une grange. La punition consiste, pour un des enfants, à trébucher sur les doigts de pied d’un évêque ayant là sa dalle funéraire. « Toute protestante qu’elle était, Lucy se précipita. » Emerson, le père, invective l’« [o]dieux évêque » et leur rencontre advient sur fond de critique anti-cléricale, anti-« papiste ». « L’enfant, à ces mots, et face à ces gens redoutables qui le relevèrent, l’époussetèrent et lui dirent de ne pas se montrer superstitieux, hurla frénétiquement. » Forster se moque ensuite de la rigidité protestante dans la personne de M. Eager (adjectif dénotant l’impatience et l’avidité), dont M. Emerson ne cesse de tourner en ridicule les propos. Sur l’Ascension de Saint Jean : « Regardez ce gros homme en bleu ! Il doit peser autant que moi et il file dans le ciel comme un aérostat. » [14] Emerson oppose le ton de la farce aux interprétations spiritualisantes du prélat. Entre son fils et les splendeurs de l’art italien se noue une commune mesure dans l’esprit de Lucy : « Elle le revit à Rome, au plafond de la Chapelle Sixtine, portant un fardeau de glands. » [15] Il existe au moins deux nus portant « un fardeau de glands » au plafond de la chapelle, l’un d’eux figurant avec le sacrifice de Noé et l’autre, près de la Création des astres et des plantes. Le motif des glands, emblème de la famille papale, della Rovere, est continu. Les nus trahissent une spiritualité toute charnelle. « Sain et musclé, il lui donnait pourtant le sentiment de la grisaille, de la tragédie qui risquait de ne trouver sa solution que dans la nuit. » Le prénom de Lucy tient alors de l’inéluctable bonheur de la passion, puisqu’elle est « lumière ».

L’ « instant éternel »

D.H. Lawrence écrivit plus tard, dans « The Spirit of Place » (« L’esprit du lieu », publié en 1923 dans Studies in Classic American Literature, Etudes de littérature américaine classique), que la liberté ne se trouvait que dans l’obéissance à « l’être plein le plus profond de l’homme, l’être en sa complétude, non sa moitié idéaliste » [16]. C’est ce que dit déjà Forster avec le personnage d’Emerson père, dont le nom répète celui de l’auteur du célèbre essai sur la nature, insistant sur l’analogie de la matière et de l’esprit ainsi que sur l’unité solidaire des créatures : « Une feuille, une goutte, un cristal, un instant du temps se relie au tout et participe de sa perfection. Chaque particule est un microcosme, qui ressemble fidèlement au monde. » [17]
Florence, la loggia della Signoria. Photographie de Guy Braun.

Emerson père engage Lucy à tirer des profondeurs d’elle-même les pensées qu’elle ne saisit pas et de les porter à la lumière afin de les comprendre. « En comprenant George, vous pouvez apprendre à vous comprendre vous-même. Ce sera bien pour vous deux. » [18] Il cite Housman [poème 32 de A Shropshire Lad (1896, Gars du Shropshire)] :

Du lointain, du soir et du matin
Et du ciel aux douze vents là-haut,
La substance de la vie pour me lier
Ici souffla : me voici.

Emerson n’acquiesce pas à la tragédie : « Nous savons que nous venons des vents et que nous retournerons à eux ; que toute la vie est peut-être un nœud, un enchevêtrement, une tache sur la lisse éternité. Mais pourquoi cela devrait-il nous rendre malheureux ? Aimons-nous les uns les autres plutôt, travaillons et réjouissons-nous. Je ne crois pas dans le chagrin de ce monde. » Il invite plus tard Lucy à tenir compte de ce qu’il nomme dans sa nouvelle l’« instant éternel ».
Ce dernier se mêle avec le génie du lieu : « ... je pense que ce fut en mai 1902 que je fis une promenade près de Ravello. Je m’assis dans une vallée, à quelques kilomètres au-dessus de la ville, et soudain le premier chapitre de la nouvelle s’engouffra dans mon esprit comme s’il m’avait attendu là. Je le reçus comme une entité et l’écrivis aussitôt rentré à l’hôtel. » [19] Ravello est une ville de Campanie, au sud de Pompéi, entre Amalfi et Salerne. Une complicité de temps et de lieu préside à l’unité de l’œuvre, qui surgit comme une « entité », c’est-à-dire dans son unité individuelle. C’est le monde méditerranéen « classique », c’est-à-dire antique, qui revient dans cette « panique », le mot devant se prendre en son sens étymologique de terreur suscitée par le dieu Pan, divinité de la Nature livrée à ses force primitives. Les touristes anglais, dont le narrateur, sont pris d’une « peur physique brutale submergeante » [20] qui s’empare d’eux comme elle le ferait d’une bête. « Ce faisant, j’aperçus des empreintes de chèvre sur la terre humide sous les arbres. » [21] Eustace, l’enfant de quatorze ans pris d’extase panique chante « les grandes forces et manifestations de la Nature » [22], et se sauve à la fin de la nouvelle, refusant de rentrer dans le rang, d’abandonner ses visions et de mourir enfermé. Le nom choisi, celui d’Eustache, qui eut la vision du crucifix dans les bois d’un cerf, marque l’humour de l’écrivain. Le nom a deux origines, ou bien eustathês, stable, ou bien eustachus, chargé d’épis. Son nom de famille, Robinson, peut aussi être choisi à dessein. Le narrateur offre l’exemple d’un petit-bourgeois britannique attaché à ses principes. « Je sais que ce discours paraît terriblement snob, mais en italien on peut dire des choses que jamais personne ne rêverait de dire en anglais. En outre, cela ne sert à rien de parler délicatement à des gens de cette classe-là. A moins que vous n’exprimiez les choses simplement, ils prennent un vicieux plaisir à vous comprendre de travers. » [23] Eustace s’attache à un jeune italien, Gennaro, qui meurt d’une mauvaise chute alors que lui parvient à s’enfuir. San Gennaro est le saint patron de Naples. Son nom, comme janvier, se déduit de Janus, le dieu à deux têtes. Gennaro fait preuve dans la nouvelle d’une attitude un peu duplice.
« L’instant éternel » est le titre du roman que Mademoiselle Raby écrivit après un voyage en Italie. Forster se réclame de Maeterlinck pour envisager l’ampleur subjective, et non plus étroitement chronologique, du temps, ce roman ayant été composé « autour de l’idée que l’homme ne vit pas selon le temps seul, qu’une soirée passée peut se transformer en des millénaires dans les cours célestes » [24]. Dans le chapitre XII du Trésor des humbles (1896), « La vie profonde », Maeterlinck, qui développe, songeant à Novalis, le concept d’« être transcendantal » [25] dans le chapitre consacré à Emerson, définit l’instant spirituel décisif, dont Forster s’est inspiré : « Dans la vie de tout homme il y a eu un jour où le ciel s’est ouvert de lui-même et c’est presque toujours de cet instant que date la véritable personnalité spirituelle d’un être. C’est en cet instant que s’est formé sans doute l’invisible et l’éternel visage que nous montrons sans le savoir aux anges et aux âmes. » [26] La vie véritable se forge ainsi dans l’invisible et « sur le pas de l’une des portes éternelles d’où l’on voit que le plus petit cri, la pensée la plus pâle et le geste le plus faible ne tombent pas dans le néant » [27]. Dans la lignée de Swedenborg, Maeterlinck pense que l’univers matériel s’étoffe d’un monde spirituel, « cercles mystiques d’une simple présence » [28] auquel appartient notre « moi plus profond » [29]. Cet instant mémorable, pour Forster (et non pour Maeterlinck) est un moment de passion intense : « ... l’incident sur la montagne avait été l’un des grands moments de sa vie – peut-être le plus grand, certainement le plus persistant : [...] elle en avait tiré une puissance et une inspiration non reconnues, tout comme les arbres tirent leur vigueur d’un souterrain printemps. » [30] Il a la force de l’extase panique et jette la lumière sur la vie entière, ce que tente d’expliquer à Lucy le vieil Emerson à la fin du roman : « Quand je songe à ce qu’est la vie, et aux rares moments où l’amour répond à l’amour – épousez-le ; c’est l’un des instants pour lesquels le monde fut fait. » [31]

L’altérité de l’Italie, du pays, des gens et de la langue, permet d’atteindre à ces révélations physiques. Le premier baiser échangé entre George et Lucy advient sous l’impulsion du moment dans un champ de violettes après une promenade en voiture à cheval dans la campagne florentine, durant laquelle s’affrontent le rigorisme de M. Eager et la bonhomie heureuse d’Emerson père. Lucy suit son guide qui, au lieu de la mener vers les hommes d’église (« buoni uomini » [32], les hommes bons), l’accompagne dans un déluge de violettes en lui disant : « Courage et amour. » La jeune femme quitte le monde des convenances bourgeoises pour accéder au plaisir immédiat de la nature : « Dans la compagnie de cet homme ordinaire, le monde était beau et direct. Pour la première fois, elle ressentit l’influence du printemps. » Elle débouche dans le champ de fleurs avec un cri, tout comme le jeune Eustace pris dans son extase panique. « George s’était retourné au bruit de son arrivée. Pendant un moment, il la contempla comme quelqu’un qui serait tombé du ciel. Il vit rayonner la joie sur son visage ; il vit les fleurs palpiter sur sa robe en vague bleues. Les arbustes au-dessus se refermèrent sur eux. Il s’approcha vivement et l’embrassa. » [33] Songeant à Ophelia avec ce déferlement de violettes, nous pouvons lire cette scène comme un refus de la tragédie et une ode au bien-être terrestre. Refus de la tragédie il y eut, dans les paroles de George suivant leur rencontre inopinée sur la place de la Seigneurie à Florence, où ils furent témoins d’une rixe et de la mort d’un homme. « Je vais vouloir vivre, dis-je. » [34] Forster indique combien le moment est important puisque le regard de l’amour, en la personne de George, se substitue à celui de l’homme mourant dont on aurait dit qu’il « avait un message important pour elle » [35]. L’Italie joue le rôle d’extrême révélateur existentiel. Martin, dans Arctic Summer, définit la « Forme » [36] comme ce que « sera » la civilisation. Emerson père présente à Lucy une utopie de la personnalité unifiée et du bonheur, ce que Forster nomme, dans le titre du chapitre 20, « La fin du Moyen-âge » [37]. L’altérité de la terre italienne offre à l’écrivain une vision de l’harmonie, et c’est ce qu’il exprime à travers le personnage de Fielding dans A Passage to India, de retour des Indes, « « l’harmonie entre les œuvres de l’homme et la terre qui les porte, la civilisation qui a échappé à la confusion, l’esprit dans une forme raisonnable où subsistent la chair et le sang » [38]. Et il ajoute : « La Méditerranée est la norme humaine. » Considérant au Nord les « boutons d’or et pâquerettes de juin », Fielding est habité par de « tendres fantaisies romantiques dont il pensait qu’elles étaient mortes à jamais ». L’Italie est terre de féconde incarnation et d’unité d’être, de l’élan de vivre à la forme qui le révèle, une mise en communication de la prose et de la passion.

Notes

[1E.M. Forster, A Passage to India (1924). London : Penguin, 1989, p. 79.

[2E.M. Forster, The Longest Journey (1907). London : Penguin, 2006, p. 55.

[3E.M. Forster, Maurice, (1913-14 ; 1971). London : Penguin, 2005, p. 97.

[4E.M. Forster, Where Angels Fear to Tread (1905). London : Penguin, 2007, p. 26.

[5Ibid., p. 23.

[6Ibid., pp. 23-24. Voici la traduction, par Henri Longnon de ces fameux vers de Dante : « Sur le milieu du chemin de la vie / Je me trouvai dans une forêt sombre : / Le droit chemin se perdait, égaré. » Dante, Chant Premier, L’Enfer, in La divine comédie, (1300-1315). Edition de Henri Longnon. Paris : Garnier Frères, 1966, p. 11.

[7Ibid., p. 63.

[8Ibid., p. 71.

[9Ibid., p. 103.

[10Ibid., p. 113.

[11E.M. Forster, A Room with a View (1908). London : Penguin, 1990, p. 39.

[12Ibid., p. 40.

[13Ibid., p. 41.

[14Ibid., p. 44.

[15Ibid., p. 45.

[16D.H. Lawrence, Studies in Classic American Literature (1923). Harmondsworth : Penguin, 1977, p ; 13.

[17Ralph Waldo Emerson, Selected Essays. Edited with an Introduction by Larzer Ziff. Harmondsworth : Penguin, 1982, p. 60.

[18E.M. Forster, A Room with a View, op. cit., p. 47.

[19E.M. Forster, « Introduction » (1947), in Collected Short Stories. London : Penguin, 1954, p. 5.

[20Ibid., p. 15.

[21Ibid., p. 18.

[22Ibid., p. 26.

[23Ibid., p. 23.

[24Ibid., p. 199.

[25Maurice Maeterlinck, Le Trésor des humbles (1896). Bruxelles : Espace Nord, 2012, p. 79.

[26Ibid., pp. 137-138.

[27Ibid., p. 139.

[28Ibid., p. 33.

[29Ibid., p. 92.

[30E.M. Forster, Collected Short Stories, op. cit., p. 216.

[31E.M. Forster, A Room with a View, op. cit., p. 223.

[32Ibid., p. 88.

[33Ibid., p. 89.

[34Ibid., p. 66.

[35Ibid., p. 62.

[36E.M. Forster, Arctic Summer (1980). London : Hesperus Press, 2003, p. 72.

[37E.M. Forster, A Room with a View, op. cit., p. 226.

[38E.M. Forster, A Passage to India, op. cit., p. 278.


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