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Claude Vigée,L’Extase et l’Errance, par Anne Mounic

26 septembre 2010

par Anne Mounic

Photographie de Guy Braun.L’Extase et l’Errance ou la dynamique rythmique de deux en un [1]

Aux éditions Orizons, Daniel Cohen a entrepris la réédition de quelques ouvrages majeurs de Claude Vigée, dont celui-ci, L’extase et l’errance, qui parut à l’origine chez Grasset en 1982. Cet essai, qui prend pour exergue le célèbre questionnement de Monsieur Jourdain sur ce qui différencie la prose et le vers ainsi qu’un verset d’Isaïe : « Chantez au Nom un chant nouveau ! », constitue une très bonne introduction à la poétique de Claude Vigée. Dans le titre lui-même, on décèle ce double souci d’inscription de l’être dans le temps. L’errance est le cheminement quotidien de l’individu ; l’extase se rapporte à ces moments privilégiés où jaillit du silence sa voix profonde, sa puissance intérieure, qui se rend perceptible dans la parole.

Quand je parle de poétique de Claude Vigée, je parle d’une pensée qui se manifeste dans la parole. La question, tout d’abord, est la suivante : quelles en sont les caractéristiques fondamentales ? Comme l’indique le « et » de L’extase et l’errance, le poète ne choisit pas : il n’exclut pas l’une au profit de l’autre, mais concilie l’horizontalité de l’existence quotidienne, sa lenteur parfois, ses désagréments ou ses épreuves mais aussi ses joies, avec ces moments de grâce que sont les instants verticaux d’épanouissement de la voix intérieure, et même intime, au plus secret de l’être, si vous voulez. Il s’insurge même contre ce qu’il nomme « la perversité dualiste de la civilisation occidentale » (p. 34), l’extase contre l’errance, ou l’inverse, la vie ordinaire d’où serait exclue toute participation profonde de chacun en sa singularité. « S’agripper à la face trop glorieuse de l’épiphanie éphémère, s’y consacrer avec une obstination idolâtrique, c’est déjà tuer sa puissance intérieure toujours en mouvement vers l’avenir, annihiler par cette dévotion asphyxiante son pouvoir de mourir et de resurgir dans l’autre ou dans l’ailleurs. » (p. 51)

La conciliation et l’opposition tout à la fois de ces deux dynamiques, persévérer dans la durée d’une part et surgir dans le chant d’autre part, s’opère grâce au rythme, cette pulsation qui manifeste l’être profond et qui donne corps à la parole poétique. Ce rythme est tout d’abord temporel : l’instant de création poétique, qui rassemble la durée dans l’élan de la voix, lui confère aussi tout son sens. Dans l’instant présent du poème, le passé surgit dans l’avenir. Le poème imprime son sens au devenir, ce qui veut dire que l’individu, ou le sujet, qui chante à nouveau dans l’instant donne son sens à l’existence. Il n’existe pas de signification dans l’objet ; le sens de la vie est œuvre subjective. Et là nous retrouvons toute la profondeur de cette exhortation d’Isaïe : « Chantez au Nom un chant nouveau ! »

« Confronté au poème-idole isolé, dressé sur la page ‘que sa blancheur défend’, il faut se souvenir constamment du fleuve informe de la prose, de cette parole naissante qui, quoique encore à moitié informulée, se profère avec difficulté contre tant d’obstacles cachés, émergeant à la fin de ses propres ténèbres. » (pp. 51-52)

Photographie de Guy Braun.
On ne peut choisir l’extase contre l’errance, ce qui veut dire aussi qu’on ne peut s’en remettre à la dualité du corps et de l’esprit. Je parlais tout à l’heure du rythme qui donne corps à la parole poétique. Claude Vigée, et là je pense que sa conception est complètement biblique, ne peut, et ne veut, dissocier la parole des lèvres qui la prononcent, de même, m’a-t-il expliqué, qu’on ne doit pas lire le texte biblique sans remuer les lèvres pour le faire revivre dans l’instant. Dans L’extase et l’errance, il associe deux mots hébreux, gorén, le grenier, et garôn, le gosier. Les « racines-consonnes » (p. 16) rapportent ainsi l’objet au désir du sujet ; rien ne les oppose ; ils font un tout en demeurant distincts. Et l’on retrouve dans le langage lui-même cette association de deux en un : « Les voyelles hébraïques ne sont pas écrites en toutes lettres : lues, prononcées, psalmodiées, chantées, elles doivent toujours être improvisées, réinventées par le locuteur. La partie vocalique du langage demeure invisible ; elle est de nature purement temporelle, telle une musique vivante qui exige l’incarnation hic et nunc pour vraiment avoir lieu dans le monde matériel. » (p. 17) La langue elle-même s’inscrit dans le temps et s’y renouvelle quand nous parlons, chacun d’entre nous. Le chant est donc en fait toujours nouveau.

« La parole dite, puis écrite, la parole moulue dans le gosier d’un homme singulier, vient du souffle qui se renouvelle avec lui à chaque instant. Il n’existe pas de ‘langue vivante’ sur le papier : elle ne le devient que dans ma gorge. » (p. 16)
Cette dialectique temporelle de la durée prenant tout son sens dans l’instant de la parole est aussi une pensée du singulier qui se manifeste et se renouvelle en son lien à l’univers tout entier. Claude Vigée cite le Traité des Pères : « sans farine, pas de Torah » et parle de « parole mangeable » (p. 16) par les hommes. Et voici comment l’objet prend toute sa résonance dans une subjectivité bien comprise, et partagée :

« Dans ce mouvement circulaire, ceux-ci [les autres hommes] retrouvent à la fois le flamboiement de l’épi lourd de froment, l’obscurité de la terre, et la nourriture invisible mais pourtant bien réelle de l’esprit vivant, du souffle qui permet à d’autres existences de persévérer dans l’être, et d’accéder pour leur part au monde en devenir. » (p. 16)
Il s’agit bien d’une conciliation de deux en un. Le rythme imprime à la dualité de l’extase et de l’errance son unité subjective, sans la nier, mais en visant à recréer sans cesse l’unité de l’être et le sens de la vie :

« L’aire de battage, le grenier d’Arauna [là où fut édifié le Temple de Jérusalem], c’est pour moi la prose du livre idéal dont je rêve : le temps de l’engrangement des expériences brutes et des pensées sauvages, glanées au hasard des années d’existence, le temps ennuyeux du travail, de la souffrance, de l’attente, des échecs mortifiants, le temps de l’action dont procède l’œuvre, comme le grain de la paille foulée ou battue au fléau : le temps pénible de l’effort consacré à l’entreprise étendue à travers tant de saisons, qui se projette contre l’horizon final de la mort. » (p. 19)

Claude Vigée ne nie rien des épreuves de l’existence, mais se fie au devenir et à l’attente, d’où jaillissent ces moments d’extase dont il parle, tout comme, dans le sous-sol de Jérusalem, on découvre souvent, « dans la roche fracturée des blocs de cristaux semblables à du quartz teinté de jaune » (p. 12). Et ces « deux éléments constituants se trouvent en état de tension dans la matrice gravide de la montagne-mère. » (p. 12)

Ce rythme marque aussi la conciliation de la stabilité et du fluide, qui permet que se distinguent « l’errance à vie de la course à la mort » (p. 98) : « Seule l’extase mêlée de tremblement où le précipite l’appel divin – ‘Va-t-en par-devers toi, loin de ton pays !’ – donnera à Abraham le courage de l’errance à la vie. » (p. 98) On parle là encore d’œuvre humaine, dont la parole poétique est la manifestation : « La poésie biblique achevée conjugue les mouvements de marche invisibles des voyelles non écrites, avec la stabilité des lettres-consonnes fortement tracées qui édifient la strophe ou maison du poème hébreu. » (p. 97) Le mot bayith, nous dit en note Claude Vigée, signifie à la fois strophe et maison en hébreu. Je signale d’ailleurs que, de manière comparable, le mot anglais pour strophe, stanza, signifie à l’origine en italien, pièce ou demeure tandis qu’en français « strophe » a pour origine le verbe grec qui veut dire « tourner ». Dans ce rythme qui consiste à la fois à épouser la durée et à retenir l’instant, se révèle la qualité réparatrice de la parole :

« C’est dans l’alternance entre la stabilité de la ‘maison’ ou strophe écrite du poème, et l’errance de la prose aux voyelles illisibles toujours en quête d’avenir – entre l’Arbre de vie vertical et la procession des saisons humaines fuyant vers l’horizon à ras de terre –, que la parole réparée, enfin guérie de son ancienne brisure, s’accomplira dans la plénitude. » (p. 98)

Cette plénitude composite découle aussi de l’alliance du féminin, la Rigueur, et du masculin, la Charité : « Le mal mental commence à la séparation radicale, en chacun, du féminin et du masculin, de la rigueur et de la charité, qui sont Un dans le principe. » (p. 91) La plénitude, cette intégrité de l’être, est œuvre humaine elle aussi : « Il faut s’être saisi soi-même dans la contrariété de ce double et instable état d’existence : au même instant errant et enraciné dans l’aujourd’hui qui est devenu le véritable terreau de cette vie. » (p. 139)

Cette conciliation permanente de ce qui pourrait s’opposer, mais ne le doit pas si l’on veut connaître la plénitude du souffle, a suscité chez Claude Vigée une forme particulière, composite elle aussi, le judan, où se mêlent la prose de l’errance et le poème de l’extase. En cela, il s’est opposé à la conception esthétique du poème qui devrait s’abstraire de toute réalité sensible, comme l’explique d’ailleurs Hegel à l’égard du symbole, dans son Esthétique. Il s’est opposé à André Gide, et même à Saint-John Perse, qui était son ami. Par contre, Camus l’a bien compris, qui a publié L’Eté indien chez Gallimard en 1957. Les deux écrivains, je pourrais même dire les deux poètes, car si l’on prend Noces à Tipasa, par exemple, on peut parler d’Albert Camus, je pense, comme d’un poète, se sont bien compris. Je peux citer deux extraits de lettres de Camus à Claude, extraits que l’on peut lire dans Mélancolie solaire :
Albert Camus à Claude Vigée, le 14 mars 1955

« […] L’Homme Révolté compte pour moi aussi. Non que je le croie réussi. Mais j’ai écrit peu de livres avec un tel sentiment, et parfois si pénible, de nécessité. Jugez de ma gratitude, après les polémiques que ce livre a suscitées, lorsqu’un lecteur qualifié vient me dire à propos de lui son intérêt et sa sympathie. […] »
Le 25 août 1955
« J’ai tardé à vous écrire, mais des accidents de santé m’ont gâté un peu mon été, et retardé dans tout ce que j’entreprenais. J’ai cependant emporté votre manuscrit [L’Eté indien] en Italie et l’ai lu à loisir. Il m’a plu si fort, et je suis si près de tout ce que vous dites, que je voudrais à la rentrée de septembre le proposer à Gallimard. Cela ne signifie pas, hélas, qu’il soit accepté, la poésie, vous l’avez bien vu, étant suspecte a priori. […] »

Dans un article de notre revue Temporel sur le thème de la fidélité, j’associe Benjamin Fondane, Albert Camus et Claude Vigée. Ils ont en commun cette fidélité irréductible à la réalité sensible, le Royaume plutôt que l’exil, pour reprendre des termes utilisés par Camus.

L’intérêt et l’originalité de la pensée de Claude Vigée se résument pour moi en deux termes : souffle et confiance. Le souffle est cette puissance de vie qui se dégage du bon exercice de la voix, et la confiance est l’état qui découle du plein déploiement de ce que Claude appelle aussi, utilisant un mot utilisé à l’époque médiévale, le respir. Souffle et confiance contribuent à élargir de domaine intérieur, cet espace singulier qui, en sa singularité même, invite au partage.
« Si le foyer intime de notre existence est situé dans la durée, n’oublions jamais que sans un espace bien à soi, l’homme ne dispose pas d’un temps vraiment réalisable où il puisse actualiser son histoire selon les nécessités concrètes d’un organisme vivant. » (p. 110)

Claude Vigée nous invite à ce que Rilke nommait « l’Ouvert » : « Molière l’a dit : de ce qui est vraiment important, nous savons presque tout sans l’avoir jamais appris, avant même d’y avoir songé sérieusement. Il suffisait d’appliquer son esprit avec ouverture et bienveillance aux énigmes muettes de ce monde. […] Laisser jouer en nous la poésie et la prose, la rigueur et la charité, qui agissent de concert, mais de manière différente, dans les royaumes jumeaux de la parole.
Comme dans la vie matérielle, une telle conduite provoque sur le plan de l’esprit une ambivalence dynamique. Elle suscite en nous un battement dynamique gratuit, encourage le projet d’avenir qui serait en même temps une danse, tout en demeurant l’acte lucide, grave et décisif, bien fait pour construire avec sagesse notre lendemain. » (pp. 189-90)

Le poème est la sagesse de l’avenir et chaque œuvre singulière élargit notre demeure à tous. C’est par sa singularité d’ailleurs qu’elle nous touche, mais c’est aussi par là que le poème est « suspect », comme le disait Camus, dans un monde qui, pour des raisons philosophiques, esthétiques, de pouvoir, ou tout simplement commerciales, n’a cure de l’expression de la voix singulière.

Notes

[1L’étude que nous présentons ici se compose des notes prises pour la préparation de l’émission de Victor Malka, Maison d’étude, enregistrée le jeudi 16 septembre 2010 et programmée pour le dimanche 17 octobre. Comme, répondant aux questions de mon hôte, j’ai finalement peu utilisé ces notes, Claude Vigée m’a priée de les conserver dans notre revue. On peut donc lire ceci et écouter par la suite l’émission, sans redites.
Les références de pages se rapportent à l’édition de 1982, dans laquelle j’ai travaillé pour mon étude de 2005.