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Kleist

30 septembre 2009

par Anne Mounic

De l’hybris de la vertu ou de la démesure de l’honnêteté :
Michael Kohlhaas d’Heinrich von Kleist

Kleist
Kleist (1771-1811) désigne ainsi son héros, Michael Kohlhaas, dans sa nouvelle (novella) éponyme, écrite entre 1804 et 1810 : « … l’importance qu’il avait su donner à son commerce de chevaux et l’honnêteté dont il faisait preuve en toute occurrence l’avaient non seulement mis en relation avec la plupart des personnages importants du pays, mais lui avaient aussi valu leur estime. » (p. 37) L’honnêteté constitue donc une qualité capable de mettre en (bonne) relation un individu avec ses concitoyens et contemporains. On retrouve le mot un peu plus tard pour désigner le bailli avec lequel Kohlhaas, abandonnant tous ses biens pour accomplir sa vengeance, a traité : « Le jour se levait à peine et toute la ville dormait encore lorsqu’il frappa à la porte de la petite province du faubourg de Pirna, que l’honnêteté du bailli lui avait conservée. » (p. 96)

Kleist, contant cette histoire qui révèle jusqu’où, dans la démesure, peuvent aller l’honnêteté et le désir de justice, tient à souligner qu’il s’inspire d’une chronique de faits authentiques ayant eu lieu aux alentours de 1540 en Allemagne. Cette première moitié du quinzième siècle est une période troublée pour ce pays dans les domaines politiques, sociaux et religieux.
Sommé de se renier par la Diète de Worms en 1921, Luther refuse catégoriquement, se faisant dès lors l’ennemi juré de Charles Quint, devenu Empereur en 1519, mais sa nouvelle doctrine se répand avec rapidité. Toutefois, quand les paysans se révoltent, tirant argument de la Bible, il ne les soutient pas et approuve la répression, autour de 1525. La petite noblesse voit également ses prérogatives réduites entre la montée de la classe bourgeoise et le pouvoir accru des princes. On retrouve ces diverses strates dans la nouvelle de Kleist.

Michael Kohlhaas, marchand de chevaux de son état et « fils d’un maître d’école » (p. 13), s’en va à cheval « en emmenant une troupe de jeunes chevaux, tous bien nourris et de robe luisante », espérant les vendre dans les foires. En chemin, il se heurte à l’arbitraire d’un jeune seigneur et de ses serviteurs. On exige de lui un droit de passage, puis un laissez-passer, choses dont il n’avait guère besoin auparavant : « … l’ordonnance en question venait juste de paraître » (p. 16). Le ton monte ; Kohlhaas laisse sur place deux de ses chevaux et un de ses valets pour en prendre soin. Arrivant à Dresde, il apprend – ce dont il se doutait – « que toute cette histoire de laissez-passer n’était qu’un conte » (p. 21). Revenant à Tronkenburg, il apprend que son valet en a été chassé et retrouve les deux chevaux en piteux état : on les a utilisés comme cheveux de trait. Son « sens de la justice, aussi délicat qu’une balance d’orfèvre » (p. 24) le conduit à enquêter pour prendre la mesure de l’offense et de son bon droit : « Et ce sentiment, tout aussi honorable que le premier, était que si d’aventure toute l’affaire, ce qui en avait bien l’air, n’avait été qu’un coup monté, il était de son devoir vis-à-vis du monde de mettre toutes ses forces à obtenir réparation de l’offense subie et de procurer ainsi, à l’avenir, la sécurité de ses concitoyens. » (pp. 26-27)

Mais Kleist, dès le début, nous a prévenus : « Il possédait, dans un village qui lui doit encore son nom, un domaine agricole où il vivait tranquillement de commerce, élevant dans la crainte de Dieu les enfants que sa femme lui avait donnés, en leur inculquant le goût du travail et de la loyauté. Parmi ses voisins, il ne s’en trouvait pas un qui n’eût à se féliciter de son honnêteté bienveillante et de sa droiture ; bref, si cet homme n’avait pas abusé d’une vertu, le monde n’aurait pu que bénir sa mémoire. Mais son sentiment de la justice devait faire de lui un brigand et un meurtrier. » (p. 13)

Portant ses doléances auprès de la justice, Kohlhaas, par un jeu d’influences qui déjoue sa démarche, se voit confronté à l’arbitraire, ce qui le frappe au cœur de sa droiture elle-même : « Kohlhaas, au reçu de cette lettre, écuma de rage : pour lui, le fond de l’affaire n’avait rien à voir avec les chevaux ; il eût ressenti une douleur égale s’il se fût agi d’une simple paire de chiens. » (p. 43) Son grief ne porte pas sur l’objet lui-même, mais sur le principe moral. Lui qui avait établi avec ses semblables des relations fondées sur l’honnêteté, voit dans la duplicité de la justice, une rupture de l’ordre qu’il s’était auparavant scrupuleusement employé à respecter. C’est alors que se produit en lui le retournement : « … et dans la douleur qu’il avait de voir le monde en un si grand et si monstrueux désordre, il sentit palpiter la joie intérieure de l’ordre qui régnait désormais clairement dans son cœur. » (p. 43) Son honnête obstination devient dès lors source de destruction, ce qui illustre le pessimisme de Kleist : dans un monde vicié, même la droiture se voit absorber par la négativité. Et ceci se manifeste même au sein de la narration, comme nous allons le voir.

Dans un premier temps, sa femme, qui propose à son époux d’intercéder pour lui auprès des puissants, meurt. Kleist suggère tout l’orgueil que recèle l’entêtement du bonhomme : « Parce que je n’ai pas envie, ma chère Lisbeth, de rester dans un pays où l’on ne veut pas assurer la protection de mes droits. Si l’on doit me marcher dessus, être un chien vaut mieux que d’être un homme. » (p. 48) Si Lisbeth, sur son lit de mort, pointe dans la Bible que lui lit pieusement un « ministre de la religion luthérienne » (p. 53) un passage où il est question de pardonner à ses ennemis, lui ne l’entend point et une fois son épouse inhumée, « il se mit à sa vengeance » (p. 55). Notons que c’est une des découvertes théologiques de Luther, à partir de l’Epître aux Romains de Paul (I, 17 – « le juste vit dans la foi »), que la justice est octroyée au croyant avec la foi.

Quand Kohlhaas est devenu l’ennemi public numéro un, « l’Ange exterminateur » (p. 96), il se rend d’ailleurs chez Luther qui pensait de son devoir « de ramener Kohlhaas aux saines limites de l’ordre humain » (p. 76). Face au théologien, il plaide ainsi : « - Rejeté, répondit Kohlhaas le poing serré, rejeté : j’appelle ainsi celui à qui la protection des lois est refusée. Parce que cette protection, pour la bonne marche de mes pacifiques affaires, j’en ai besoin. Et c’est pour elle, oui, c’est pour l’avoir que je me réfugie au sein de cette communauté, moi et l’ensemble des biens que je me suis acquis… Et celui qui me la refuse me rejette parmi les fauves du désert : il me met lui-même entre les mains – comment voudriez-vous le contester ? – la massue qui seule peut désormais me protéger. » (pp. 81-82)
En dehors des lois, l’homme est un loup pour l’homme, en d’autres termes. A ce moment-là, en dépit de l’intervention de Luther, le mécanisme de destruction de ce « simple bourgeois qui avait pris les armes » (p. 89) est en marche, et il est irréversible. Si le maquignon obtient en effet l’espoir que justice lui soit rendue en ce qui concerne les deux chevaux, le trouble de l’ordre public qu’il a causé le rend à son tour justiciable. C’est ce que l’entourage du seigneur de Tronkenburg saura habilement exploiter. Kleist analyse finement les mécanismes de la rouerie et ce qu’on nommerait maintenant le « langage de la communication ». Accompagné d’une garde qui lui était initialement protection, Kohlhass s’aperçoit un jour qu’elle le surveille et qu’il ne peut s’en défaire : « … mais sitôt que Kohlhaas lui eut exposé, non sans déférence, son intention d’aller dîner ce jour même chez l’administrateur de Lockewitz en laissant à Dresde sa garde de lansquenets, dont il n’avait nul besoin pour l’occasion, le baron changea brutalement de couleur et, paraissant ravaler un tout autre langage, répliqua qu’il ferait mieux de rester tranquillement chez lui et de renoncer pour l’instant au festin offert par son ami. » (p. 129) Le chef de la police lui avait auparavant fait entendre qu’il avait « un devoir d’assurer en permanence la protection de sa personne » (p. 128).

Albrecht Dürer
Même Kleist, en tant que conteur de cette épopée de justice et d’honnêteté offensée, n’a pas pouvoir d’enrayer l’inextricable enchaînement des faits. Cependant, il nous donne, à un moment donné, un espoir. En effet, comme un deus ex machina, surgit, lors du transport de Kohlhaas de Saxe en Brandebourg, le souvenir d’une bohémienne qui, il y a quelque temps, lui avait confié un petit mot prédisant l’avenir de l’électeur de Saxe. Celui-ci, rendant visite à Kohlhaas par pure curiosité sans savoir qui il est, voyant qu’il possède le pendentif où se dissimule tout son avenir et celui de sa descendance, s’évanouit tout d’abord, et ne songe ensuite qu’à le récupérer. L’espoir que le lecteur nourrit alors vient de cette parole de la vieille femme : « - Une amulette, maquignon Kohlhaas ; et garde-la bien : un jour, elle te sauvera la vie ! » (p. 146) Mais l’esprit obnubilé par sa haine et sa vengeance, l’honnête marchand ne se montre même plus capable de ruser avec le destin : « - Tu as le pouvoir de m’envoyer à l’échafaud, mais je peux, moi, te faire du mal, et je veux t’en faire ! » (p. 152) Et Kohlhaas refuse de donner l’amulette en échange de la vie sauve.

Le prince électeur de Saxe, obsédé par ce petit papier où s’écrit son destin, n’a de cesse de le récupérer, essayant de revenir sur l’enchaînement tragique qu’il a enclenché pour perdre Kohlhaas, utilisant même, par l’intermédiaire de ses subordonnés, la ruse. Et voici que reparaît la bohémienne, censée lui soutirer l’objet, mais qui demeure son alliée. Le maquignon lui trouve une ressemblance avec son épouse ; elle s’avère d’ailleurs d’aussi bon conseil, lui recommandant de remettre le papier « en échange de la liberté et de la vie » (p. 170) Et Kohlhaas de s’entêter : « Kohlhaas, exultant déjà à l’idée de pouvoir blesser mortellement son ennemi au talon au moment même où celui-ci l’écrasait dans la poussière, répondit : - Pour rien au monde, petite mère, pour rien au monde ! » (p. 171)

Pourtant, le retour dans le récit de cet être positif (comme le sont ordinairement les femmes dans l’œuvre de Kleist) avait réjoui le lecteur comme un tour de force de magie narrative :
« Dès que la femme pénétra chez lui, Kohlhaas crut reconnaître, à une chevalière qu’elle portait au doigt et au collier de corail qu’elle avait au cou, la vieille tsigane qui lui avait remis le papier à Jüterbock. Et comme le vrai n’est pas toujours vraisemblable, le hasard voulut que se produisît ici un fait dont nous rendons compte, certes, mais en laissant toute liberté à qui le voudrait de n’y point croire. Le chambellan avait en effet commis la pire des bévues : la vieille fripière qu’il avait ramassée par hasard sur le pavé de Berlin, et dont il voulait faire le double de la mystérieuse tsigane, n’était autre que la tsigane elle-même ! » (pp. 168-69)

Pourquoi le lecteur bondit-il de joie en lisant cela ? Il me semble que la raison en est la suivante : laissant, face à l’ignominie, la perversion et la malhonnêteté, espérer un quelconque dénouement mettant en scène ce qu’on appelle « justice poétique » à la suite de quelques péripéties, Kleist réintroduit ici un espoir de salut au sein du mécanisme. Au lieu de se laisser détruire dans l’enchaînement tragique de sa propre fatalité, le personnage pourrait, en exerçant à propos son jugement, briser ce qui le nie comme sujet – l’empire de Nécessité qu’il a contribué à créer. Sa réponse, citée plus haut, montre qu’il n’en est rien. Il n’écoute pas plus la vieille qu’il n’a écouté Lisbeth. Il ne pardonne pas. Si, comme le pense Blake, le pardon ouvre l’avenir, son absence mène à la mort. « Œil pour œil, dent pour dent », disait Gandhi, « et nous finirons tous aveugles. »

La question que pose à Kohlhaas la bohémienne (« - Pour rien au monde, dis-tu, marchand Kohlhaas ! Pas même pour ce joli petit enfant blond ? »), évoque le fameux choix de Camus – sa mère plutôt que l’idéal –, démontrant ainsi que l’idée, détachée de l’expérience existentielle et du sentiment vital, a un pouvoir destructeur. Kohlhaas devient l’être d’un seul dessein comme l’Octave César de Shakespeare, qui, en son obsession du pouvoir, s’oppose au sensuel Marc Antoine. Idolâtrie de l’idée, idolâtrie de l’objet, tout cela revient au même : c’est la fixité qui s’oppose au devenir. L’esprit, perdant sa souplesse, se livre au grotesque et grotesque est la fin du maquignon en « ce fatal lundi de Pâques fleuries qui devait sonner l’heure de sa réconciliation avec le monde » (p. 175).

La bohémienne lui a envoyé un petit mot signé « Elisabeth » (dont « Lisbeth » est le diminutif), le prévenant que l’électeur serait là, prêt à « déterrer le pendentif et ouvrir le feuillet qui s’y trouve » (p. 176) après sa décapitation. Justice lui a été rendu : les chevaux sont là « piaffant, éclatants de santé » (p. 177) : « … il tomba à genoux devant le prince électeur [de Brandebourg], les mains en croix sur la poitrine, ne pouvant plus contenir ses sentiments » p. 178). S’apprêtant à subir sa peine, Kohlhaas voit dans la foule son ennemi :
« D’un mouvement brusque qui surprend la garde, il avance dans sa direction et détache le pendentif de son cou ; il en sort le billet, le décachette et le lit ; puis, sans quitter des yeux l’homme au panache bleu et blanc qui semble se laisser aller à un doux espoir, il met le papier dans sa bouche et l’avale.
A cette vue, l’homme au plumet bleu et blanc, brutalement pris de spasmes, tombe évanoui. Et tandis que ses compagnons se penchent sur lui et le relèvent, Kohlhaas se tourne vers l’échafaud, et sa tête tombe sous la hache du bourreau. » (p. 180)

Quant au prince, il « rentra peu après à Dresde, le corps malade et l’âme déchirée » (p. 180). L’un est mort, l’autre survit à peine, mais les chevaux vont bien. C’est là l’essentiel.

« Quant à Kohlhaas, quelques-uns de ses descendants, tous également joyeux et robustes, vivaient encore au siècle dernier dans la province de Mecklembourg », conclut Kleist sans autre commentaire.

Cette novella, ou Novelle en allemand, sur la démesure de la vertu elle-même, nous renseigne sur les limites de l’univers fini. On pourrait presque parler d’une sorte d’humanisme pris au piège du trop humain en sa logique obstinée, sans rédemption. Ni la tendresse, ni même la ruse, ou le simple instinct de conservation n’arrêtent ce pauvre maquignon en sa seule idée – que justice lui soit rendu, ou il se sent rejeté de la société des humains. Il manque à son honnêteté une racine, un fondement dans ce qui nous échappe et nourrit notre souffle, et notre liberté – une forme de puissance d’être qui dans l’humilité tente de se préserver… honnêtement, mais judicieusement.


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