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Kenneth White, « Éloge du corbeau », par Michèle Duclos

29 avril 2012

par Michèle Duclos

Guy Braun, "L'hiver", burin. Dès son enfance, Kenneth White, « écumeur du rivage » dans le petit port de Fairlie à l’ouest de Glasgow, a écouté et même noté – « Ka ! kaya gaya ! kiiya ! kiiya ! / branta branta ! branta branta ! / grrak ! graak ! graak ! » (p. 205)* – les cris des grands oiseaux de mer : fous de Bassan, pétrels, sternes, guillemots, goélands, hérons, et surtout les mouettes (rieuses, ivoire, rosée). Dans « Éloge de la mouette rosée » ( p.119-121) il s’était pressenti une correspondance ornithologique quasi-totémique avec la famille des goélands, une des rares instances de la présence en Écosse de la mouette rosée ayant été datée du jour de sa naissance. Non seulement des cris d’oiseaux continuent à traverser onomatopoétiquement ses textes, mais de leur « cryptologie » (p.132-133), il fait le point de départ de toute une pensée qu’il préfère à celle des « philosophants », tout en ne négligeant pas la philosophie, qu’elle soit d’Orient (les oiseaux sont qualifiés par lui de « taoïstes » ou de « tantriques ») ou d’Occident : dans le poème « Cryptologie des oiseaux », le goéland est présenté comme un « old whitehead philosopher » (vieux philosophe à la tête blanche), où l’on peut lire une référence à Alfred North Whitehead, dont le livre Process and Reality a beaucoup influencé le jaeune White. Mais la référence à la nature et la sensation d’un monde ouvert restent chez lui primordiales : « Tous les oiseaux parlent / la langue de l’aurore / dans des dialectes divers. » (p.159).
Si chez White les oiseaux du rivage prédominent, le corbeau, oiseau de l’arrière-pays, est loin d’être absent de son ornithologie. Le corbeau est présent dans son atelier breton, à côté du goéland. Dans l’essai « Investigations dans l’espace premier – du mythe à la géopoétique », inclus dans le volume Horizons du mythe (UQAM – Université du Québec à Montréal, 2007), il cite un conte gaélique qui raconte le rapport entre une jeune fille des Hautes Terres et un corbeau. Dans « Le dernier voyage de Brandan » (p.202-207), le moine, lui-même présenté comme un corbeau, en contraste avec « Colomba la Colombe », qui navigue avec ses compagnons dans l’espace atlantique, envoie un corbeau en avant-garde à la recherche d’une terre. On retrouve le corbeau dans son itinéraire japonais Les Cygnes sauvages (dans le chapitre « Champs de force »), dans son livre d’entretiens sur l’Orient, L’Ermitage des brumes (où le corbeau est le sujet d’un des haïkus recueillis à la fin du livre) et dans Les Archives du littoral, où, dans « Port de Vancouver », White écrit : « des mouettes frénétiques volent devant ma fenêtre / parfois un héron gris passe de son vol lourd / mais le plus souvent je reçois la visite d’un corbeau / qui me lance des clins d’œil complices / en arpentant mon balcon / et avec lequel je me verrais bien / engager la conversation ». Chez lui, sur la côte armoricaine, il lui arrive aussi, lorsqu’il sort de sa « maison des marées », de croiser sur son chemin des douaniers « un corbeau sur une branche / qui croasse » (p.188), avec lequel il se sent en connivence et dont il apprécie ce qu’il interprète comme de l’humour noir.
Kenneth White a écrit un poème entier sur le corbeau. Ce poème figure dans Un monde ouvert, sous le titre « Éloge du corbeau », dans une belle traduction de Marie-Claude White. Une édition à part, bilingue, Éloge du Corbeau, avait paru en 1983, avec une sérigraphie originale de François Righi, aux éditions William Blake & Co. On trouve ce poème, sous le titre « Crow Meditation text », dans l’édition britannique, Open World, The Collected Poems 1960-2000, Polygon, Edinburgh 2003. Il figure, dans sa version bilingue, « Éloge du corbeau », dans Atlantica (Grasset, 1987), accompagné d’une note où le poète écossais donne les précisions suivantes : « L’anthropologue enyerbado (« qui a fumé de l’herbe »), c’est bien sûr Carlos Castaneda, élève du shaman Yaki Don Juan. Il est certain que notre corbeau est un trickster (farceur) amérindien, cousin germain de Kujkynnjaku qui, lui, s’active du côté de la Sibérie et du Kamtchatka. Il se peut aussi (il n’en est pas à un saut transculturel près) qu’il soit taoïste. Pour les taoïstes, le soleil est plénitude (tche), il est l’essence du feu et du Grand Yang, et un corbeau y réside, un corbeau à trois pattes. On retrouve également ce corbeau solaire dans le Shinto, sous le nom de Yatagarasu, le messager de la déesse du soleil. À la fin du XVIIIe siècle, Chora a publié une collection de haïkus sous le titre : Le Corbeau à tête blanche, afin de redonner un peu d’énergie et de lumière à l’école d’Ise. Il y aurait bien d’autres choses à dire sur les corbeaux (dans les Pyrénées, on les appelle « palombes de Russie », palomas de Russia), mais autant s’en tenir là pour le moment. Je dédie ce poème à mon stylo que j’appelle Old Crow. »
De ce poème il existe une version antérieure dans le seul anglais, un tirage publié en 1977 à une centaine d’exemplaires numérotés sur papier bouffant, dans la collection Les Florets, par la Maison des Grammes d’Avignon.
C’est cette première version que nous proposons ici, tout en précisant qu’elle n’est plus considérée par Kenneth White que comme un document préliminaire. Pour la version définitive, nous renvoyons donc à l’édition bilingue d’Atlantica publiée par Grasset.

Crow Meditation Text

There may be umpteen ways
of looking at a blackbird
but crow, crow
crow croaks
always the same
no matter from where you look at him

crow is an unckebunck

crow is a spook
with a sore throat

crow is a noisy full stop

crow is king
of his own mad world
in which he’s always croaking

usually can’t stand crow

but when one of your friends
takes off for the icelands
and writes back in a letter
about a weird crow-encounter
somewhere in the snowfields

and when a few days later
as you came through the door
of a Montparnasse apartment
the first thing you set eyes on
is a huge lump of a crow
whose croaking days are over
but looks as if it knew
le dessous des cartes

you begin to wonder
you ask yourself what there is to crow

why does crow crow ?
where does crow go ?
what does crow know ?

crow first of all is polyglottal

crow talks double dutch
with a mixture of eskimo
nahuatl
sanskrit, chinese, snohomish
as well as several brands of english

crow has been around !

to make a start at least
in the ways of this black muse
you cast around for crow in english
and you find Ted Hughes

Ted Hughes began with a hawk
and ended up with a crow
though looking up the catalogues
1 see he also had an affair with an owl

l’ve always been of the bird-party myself

Edgar Allan Poe
was a U.S. crow

the anthropologist enyerbado
turned into a crow

1 suppose all the Crows
were crows

but to come back to Hughes
with his gothic blues
and his croaking underworld news

"black the nerves, black the brain
with its tombed visions
black also the soul, the huge stammer
of the cry that, swelling, could not
pronounce its sun"

to "pronounce the sun"

I once thought of founding
an Academy of Gulls
(based on an ancient taoist model)
concerned with just that :
pronouncing the sun
dawn-talk
grammar of rain, tree, stone
blood and bone

I can conceive of black gulls
– and white crows
(no race-fiends need apply)
I mean crow could also be of the Gull Academy
the croaking member

but that plan went with the wind
and I ended up
with broken wings
on a cold island

smoking the weeds of my mind

anyway
the fact is
bird-men are still going around

thinking a feathered dream

croaking
yelling
squawking

all relative heavy-weights
which is to say
no warbling or chirping

it’s a tough world
and you have to be able
to go it through blizzards

ka, kaya gaya, ka
krr, krarak, krarak
kree, kree, kree,

drink cold water
feed on stones and bones
keep cool and fit

far out on your own

engaged
in long-distance communication

why does crow crow ?
where does crow go ?
what does crow know ?

ask gull !
he’ll tell
with a cryptic yell

ask hawk
hovering up there in silence

ask the snowy owl

ask raven

ask the great skua

ask your own unindoctrinated soul

all birds talk dawn-talk
in different languages.

*La pagination renvoie à Un monde ouvert, anthologie personnelle. Paris : Gallimard, 2006


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