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K.Raine

Kathleen Raine : David Gascoyne et la Fonction prophétique

9 mars 2007

par Kathleen Raine

« Génie, Poète, savons-nous ce que ces mots signifient ? Une âme inspirée, à qui il est une fois de plus accordé, directement du grand Coeur Ardent de la Nature, de voir la Vérité, de la dire, et de l’accomplir. »
(Carlyle, Past and Present , Livre II, ch.9)

La publication, en 1965, des Collected Poems de David Gascoyne [1] offre à l’attention d’une génération peu familière avec son nom (sa dernière oeuvre publiée, Night Thoughts, datant de 1955) l’oeuvre d’un poète éminent.
David Gascoyne est né en 1916. Son père était employé de banque (par la suite un temps directeur d’une banque dans la petite ville de Fordingbridge entre Salisbury et Poole) et par sa mère il est apparenté à l’actrice Winifred Emery. Beaucoup, voire la plupart des écrivains de notre temps (et parmi eux des poètes) sont issus de la petite bourgeoisie suburbaine ; le talent est partout chez lui, et beaucoup d’écrivains décrivent la vie de banlieue en adoptant les valeurs de la petite bourgeoisie ou de la classe ouvrière qu’ils rendent clairement accessibles et acceptables. D’aucuns tendent même à voir dans l’expression de ces valeurs l’unique tâche de la littérature.
Mais l’Imagination vraie n’est acceptée par aucune société. Toujours elle se manifeste d’une manière apparemment inexplicable ; il n’existe peut-être aucune section de la société ni aucune forme de société dans laquelle ne soit né à une époque ou une autre quelque porteur de ce don surnaturel. Rien, dans la forme ni dans la qualité de l’Imagination chez David Gascoyne, n’est caractéristique, ni même l’expression, de valeurs ou de manières de penser de la petite bourgeoisie ; il n’appartient pas plus au monde où il est né que l’ange de Tolstoï trouvé nu dans la neige derrière l’église par le cordonnier qui le ramena chez lui pour y apprendre à faire des chaussures.
Quand j’ai fait sa connaissance, David Gascoyne devait avoir dix-sept ou dix-huit ans ; il avait publié un roman, Opening Day (dont il ne parle jamais mais qui n’en contient pas moins des données biographiques remarquablement intéressantes) et un volume de vers - Roman Balcony and Other Poems. Grand, avec encore cette beauté androgyne de l’adolescence, les yeux bleus exprimant une grande profondeur de sentiment et d’Imagination, la bouche vulnérable mais non encore amenée à exprimer le chagrin, il avait, dès alors, une dignité, une présence tel un être venu d’une autre planète. La voix était grave et harmonieuse, mais le débit rapide et nerveux. David Gascoyne, d’une douceur et d’une bienveillance inhabituelle, n’exprimant jamais de reproche à l’encontre de qui ce fût (le mal lui paraît exprimer non point tant la personne réelle que l’échec de la personne à devenir réelle) est lui-même un reproche : rien de faux ni de laid qui ne se dévoile en sa présence. Dans ses écrits (chaque fois qu’il a mené à bien ce à quoi il s’est de tout temps efforcé) il n’y a rien qui soit personnel : son don est génie plutôt que talent.
Dans son roman Opening Day, l’auteur âgé de seize ans emprunte d’évidence à ses souvenirs personnels et sans une trace de vanité exprime cette solitude qui attend inévitablement le tout jeune génie « né en exil » :
« Sa solitude lui paraissait naturelle mais voir d’autres enfants le fit aspirer à cette compagnie qu’en raison de sa nature hors du commun il devait rarement connaître. »

S’adapter à son environnement passe en ce monde pour une vertu, mais il faut à l’Imagination, « dont le royaume n’est pas de ce monde » mener une lutte âpre contre « l’inadaptation », le compromis et l’oubli final. Le poète qui, dans sa petite enfance, « vivait dans la solennité étrange et antique d’une demi-conscience par les rêves brillants de laquelle seules des choses particulièrement agréables, belles ou neuves, désagréables, horribles ou terrifiantes peuvent pénétrer, appelait une telle adaptation d’un autre nom, celui de mort spirituelle, « naufrage progressif de son individualité, de ses talents détournés, jusqu’au niveau médiocre de cette banlieue terrestre à jamais vautrée sous un ciel de cendre », une mort qu’ont connue beaucoup, obligés par la nécessité de rejoindre la longue cohorte des travailleurs urbains en pardessus noir qui faisaient s’écrier Eliot reprenant les paroles de Dante :
« Qui eût dit que la mort eût défait tant de gens ? »

Traduction de Michèle Duclos.

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Notes

[1NdT : Préparée, avec une introduction, par Robin Skelton, pour les Presses Universitaires d’Oxford. Une nouvelle édition a eu lieu en 1984).


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