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John Taylor v.f., poèmes

26 septembre 2010

par John Taylor

Tapisserie d'Angers.

Élu

Élu,
mais abject.

Élu
parce qu’abject ?

Élu par moi-même ?

*

Restes de martyrs

Les cloques brûlantes sur les paumes de tes mains.
La sueur sur ton visage.
Ta pelle
toujours moins tranchante.
Ton coup de pelle
toujours plus las
coupant la glaise
truffée de pierres.

Des ossements
de temps en temps.
Un crâne brisé.
Un bibelot.
Un talisman.

Pas une de ces reliques
n’est cependant de toi.

*

D’immobiles échappées

D’immobiles échappées
te délivrant
pour que tu t’attardes.

(Mais alors que tu réussissais à échapper à la force de gravité et que tu te trouvais au-dessus de la terre, tu faisais toujours signe aux arbres pour qu’ils étirent leurs branches vers le haut, toujours plus haut, jusqu’à ce qu’ils se déracinent et qu’ils viennent te surplomber encore une fois, te donnant ombre, abri, réconfort.

Rien moins que cela, et en plein ciel !)

Enfant, pourtant,
quand tu aurais pu chercher refuge,
tu ne le faisais pas. Tu restais juste au bord de l’auvent.

Tu voulais sentir les grêlons te frapper
fort.

. . . ou souviens-toi de la tornade, de son ciel jaunâtre à l’aplomb et au-delà

de la toiture du garage.
Pas un pépiement dans les troènes.
Les brins d’herbe agités par nul souffle de vent.
Humidité. Chaleur.

Tes jouets déjà ramassés, rangés dans la véranda tendue de moustiquaires.

Tu es ressorti.

Dans le jardin,

seul,

tu attendais. Encore un peu.

« Encore un peu, s’il te plaît. »

Plus tard, tu allais au hasard des rues, dans les quartiers les plus sombres – de Berlin, de Nuremberg, d’Athènes. Tu aspirais à la proximité du danger.
Téméraires balades ?
Plus d’une fois, tu réchappais de pièges, fuyais des impasses.

La mitrailleuse braquée sur toi quand tu franchissais la ligne.
Le coup de pied de la prostituée quand tu descendais la venelle.
Des offres de drogues, de filles faciles. Soulagement. Délivrance.
Une succession de médiocres chambres dans des hôtels miteux.
(Et ainsi de suite.)

Tu parvenais à refuser, à reculer, à rebrousser chemin.
Tu devrais voir clairement que ta vie était sous de bons auspices !

Mais alors pourquoi te tiens-tu à présent dans la lumière crue du soleil,
dans le froid mordant du vent du nord,
dans le souffle pluvieux du vent d’ouest,

découragé ?

*

Matière

La matière, aussi belle fût-elle — la perfection géométrique des cristaux — n’offrait aucun espoir. Tu persévérais.

Tu contemplais des géants rouges, des nébuleuses annulaires, de lointains
disques galactiques tournoyant à travers les temps.

M57, M1, M3, M31 . . .

Tu achetais des guides, des cartes, lisais des traités.

Pourtant
aucune transcendance n’éclorait des photons, aussi anciens fussent-ils. Il n’y avait pas de sang dans le ciel — seulement des éclairs. Ce qui semblait
Origine
était à jamais Résultat.

Chaque fois, tu inspirais profondément. Tu étais en vie.

C’est tout.

*

Mesurer le Temple

Tu te lançais dans des conjectures, enchaînais les implications, trouvais de grandes joies dans les reductiones ad absurdam.
L’ivresse d’avoir trouvé une solution.
Les étranges itinéraires que ta pensée prenait parfois. Quand tu t’assoupissais, une suggestion venant de l’intérieur de ton esprit comme si quelqu’un d’autre te l’avait murmurée. Un saut de ta pensée tandis que tu contemplais des haricots verts dans un supermarché.

Tu imaginais le monde comme fait de formules. Des symboles mathématiques et des lettres grecques portaient en procession des vérités, ou tout au moins les ornaient. . .
Des vérités ?
Tandis que tu scrutais le ciel nocturne, tu assignais des dimensions — trois pour l’espace, une pour le temps. Puis tu y ajoutais d’autres dimensions, imaginant de mystérieuses structures topologiques.

Pourtant, dans ta chambre d’étudiant avec tes livres de cours et ton petit tableau noir, tu finissais par désespérer. Longtemps, tu avais mené à bien les labeurs que t’imposait la déduction mathématique ; tu t’en retirais à présent, complètement. Au lieu de te plonger dans chaque jour nouveau, tu regardais dehors par l’unique fenêtre — elle donnait sur le macadam d’un parking. Au loin, les sombres chênes t’attiraient.

Dans une sombre forêt, c’était il y a longtemps, Jean aperçoit des branches entrelacées qui ressemblent à des chiffres —

9,9,9
7,7,7
6,6,6

— il imagine les échafauds et les cordes du bourreau. Et il comprend qu’il ne cesse de se mentir à lui-même.

À Ann Arbor, toi
aussi

tu ne tenais
qu’à un fil.

*

Secretum

Francesco Petrarca,

je n’arrivais pas à m’échapper dans le passé sans prêter l’oreille au présent, au futur ;

pas à méditer sur ce qui pourrait survenir sans la pensée de ce qui est, a été ;

pas à vivre pleinement l’instant présent dans sa fugitive splendeur,

splendeur malgré tout.

*

Notes sur l’écriture

Debout à cinq heures du matin sans réveil, sortant de la chambre à tâtons, me préparant un café serré, écrivant dans la cuisine froide, me levant de temps en temps de la chaise de bois pour regarder dehors. Presque la seule personne à être levée à cette heure.
Une lumière ou deux dans les immeubles au loin. Au-delà, un épais brouillard flotte au-dessus de la confluence glaciale. Sur la droite, au-dessus et au-delà du Conservatoire, le ciel prend des teintes roses.

Il sait qu’il pourra trouver en ce lieu tout ce dont il a besoin. Ou en n’importe quel autre.

« Ici ou là, tout est pareil. »

Lors d’un tel instant, il croit.
Peu importe qu’il hésite, un stylo bleu à la main, sur le mot suivant.
Il le raye.

Plus tard, il doute.
Il doute pour le reste de la matinée. Tout l’après-midi. Au milieu de la nuit, quand il se réveille agité d’un cauchemar.

Mais le lendemain, de nouveau à l’aube, il accepte que cette cuisine ordinaire l’entoure — le café fumant, les carreaux glacés du sol, le bourdonnement apaisant du réfrigérateur, la vue depuis le huitième étage, qui ouvre vers la confluence voilée de brume.
Et pendant un moment, il croit à nouveau.

Quand je me penche sur mon travail, deux mains écrivent. Pourquoi deux mains, deux stylos, si c’est pour tracer les mêmes lettres ?

Pendant un moment.

Ici une virgule, là un demi-point.
Ici un adjectif, là deux. Ou une rature.
Ici un petit ajout. Là, quelques mots en moins. . .

Jusqu’à ce que, une fois de plus, deux chemins distincts se dessinent, la distance grandissant entre eux,

et il me faut choisir l’un d’eux, celui du juste et de l’authentique,
ce qui équivaut à revenir avant la dernière bifurcation,
ce qui équivaut parfois à tout reprendre depuis le début.

Il faut être seul pour écrire —
à Samos, à Patmos,
ou dans une cuisine froide et déserte.

Mais alors tu dis :
« J’ai besoin de mains sur mes épaules. »

Ou « je ne comprends rien. »
Ou « je n’y arrive pas. »

Pourtant, tu es saisi par la douceur initiale du style. Tu oublies tes inquiétudes, tes doutes.

Tu progresses.

Tu progresses ?

L’amertume ressentie à l’estomac quand tu te relis, quand tu regardes des mots
qui en suivent d’autres — burlesque défilé !

« Mange le livre ! » ordonna l’ange à Jean quand il eut reposé son stylo. « Reprends depuis le début ton écrit ! »

*

XXII. Accepte ceci

. . . toujours rassemblant, unifiant ; toujours dispersant.

(Accepte ceci.)

Viens

Chaque au-dedans, chaque au-dehors, appelle :

« Viens. »

Mais nulle approche, nulle vision, ne rassérène.



Là-bas. Toujours

là-bas.

Même quand là
est presque ici.

Parfois tu te dis
que ce qui importe est

là-bas,

jadis, plus tard.

Ce qui importe est ici.
C’est ici que tu es, maintenant.

Tenté de vérifier ce qu’est l’ici, ou ce qu’est le là, tu apposes ton avant-bras sur le rebord de la fenêtre. Tu te penches. Un peu plus loin. L’air frais du matin sur tes joues. Tu te dis en pensée : tu peux toujours te « pencher ».

Pas trop loin.

Chaque chose et n’importe quelle
chose

toujours là-bas.

La plus puissante des lentilles —
d’aucune aide.
Nul télescope, nul microscope,
ne peut offrir un grossissement suffisant.

Et si ici
(où tu te trouves)
était
pareillement
au-delà ?

Là ?

Si ici — si tu regardais vraiment par terre,

autour —

était toujours
au-delà ?

John Taylor, The Apocalypse Tapestries, Xenos Books, 2004.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Françoise Daviet.

Titre français : Tapisseries de l’Apocalypse


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