Temporel.fr

Accueil > à l’écoute > Notes de lecture > John Taylor

John Taylor

30 septembre 2009

par Anne Mounic

John Taylor, Une certaine joie. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Françoise Daviet. Saint-Benoît-du-Sault : Tarabuste, 2009.

Ce recueil, qui s’ouvre sur ce fragment de Montesquieu dans l’Essai sur le goût, placée en épigraphe : « … peut exciter une certaine joie dans notre âme… », rassemble des méditations en prose sur un certain nombre de lieux ordinaires auxquels l’auteur, au fil de ses déambulations, donne un caractère quasiment existentiel. « Depuis un tel lieu, » écrit-il tout d’abord (p. 13), « il est difficile de parvenir à une juste perspective sur le monde, sur ce que l’on devrait faire de sa vie. » La pensée de John Taylor chemine le long des rues. Il est un peu « Everyman », ce Monsieur Tout le Monde du théâtre des Moralités : « La pensée que je vis à des abîmes de distance de ceux qui prennent les décisions et qui gouvernent le monde m’est suggérée une fois de plus au moment où j’entre sur le parking du centre commercial. » Il se fait aussi témoin des minutes sans éclat, qui prennent un sens et une originalité parce qu’on observe comme sur une scène les faits et gestes d’autrui : « Je regarde. J’attends. » (p. 26) C’est l’œil du spectateur qui met en valeur la qualité dramatique de l’existence. « Presque tout peut réserver de la surprise. » (p. 69) La suggestion apocalyptique découle naturellement de cette dramatisation du menu détail de l’existence journalière : « Cette fois-ci, mes yeux remarquent un lampadaire qui est resté allumé. Une telle perception devrait m’amuser, mais c’est un sentiment de panique qui s’empare de moi. J’imagine que le soleil est en train de s’éteindre ; j’imagine la dernière nuit qu’il nous reste sur terre durant laquelle nous serons conscients de notre funeste sort. » (p. 100)

John Taylor ne se promène pas tout seul dans ces dédales de rues et de pensées. Ses proches l’accompagnent, mais aussi Locke, Rousseau, Balzac, Rabelais, etc., ainsi que Vermeer, dans « Ruelle », au Rijksmuseum. C’est bien ce monde-là que l’on imagine en le lisant – un monde de rues, de ruelles et d’allées, comme il en reste encore à Haarlem, non loin d’Amsterdam – et, comme dans les tableaux du peintre hollandais, l’attention d’un regard qui, scrutant l’espace, y décèle la dimension du temps. Doit-on évoquer, sous cet angle et sans autre connotation que simplement existentielle, le Voyage du Pèlerin ? « Et enfin, à l’instant où j’entends les klaxons d’une voiture et que je me retourne, je remarque plusieurs automobilistes furieux qui essayent de contourner une voiture campée au beau milieu du carrefour. La circulation venant en face s’écoule, inexorable. » (p. 174) Et la promenade s’achève par ces lignes : « Notre enfant, Justin, qui a cinq ans, tire avec le passeur sur le câble d’acier, et par à-coups secs, nous ramène à la rive. » (p. 178) Justin a maintenant quelques années de plus puisque ce livre date de 1995-1999. Passeur également, ce recueil, même si la « rive » semble parfois se dérober : « Mes doutes demeurent.

Mais si je n’existais pas, comment pourrais-je m’entendre glousser quand je regarde ces affiches de cirque décolorées, placardées au bout de ce passage sans nom ? » (p. 53)


A signaler aussi, du même auteur : The Apocalypse Tapestries. Riverside, CA : Xenos Books, 2004.

Bon nombre de ces poèmes s’inspirent des tapisseries de l’Apocalypse que l’on peut admirer à Angers. L’auteur de cet ouvrage habite cette région d’ailleurs. Je relève, au fil de la lecture, quelques réflexions qui m’arrêtent – cette apocalypse intérieure, d’abord :

« I have stopped writing, » C. said. “For over a year now. You have to hope in order to write. I no longer hope.”
(“J’ai cessé d’écrire,” dit C. “Depuis plus d’un an maintenant. Il faut espérer pour écrire. Je n’espère plus. »)
L’être résurgent :
« Four decades later, in a foreign country, the stanzas and the melody come back to mind, in all their awesome beauty. »
(Quarante ans plus tard, dans un pays étranger, les strophes et la mélodie me reviennent à l’esprit, dans toute leur imposante beauté.)
Les synthèses du voyage / intériorité, extériorité :
« Risks taken because of the lake up there – the promise of clarity, luminosity. »
(Risques pris en raison du lac, là-haut – qui promet limpidité, lumière.)

Les synthèses de l’esprit, le plaisir du paradoxe :
« The peace promised by that
‘nonetheless.’ »
(La paix que promet ce
‘néanmoins.’)
La révélation par le menu :
« Bend down to the sudden strawberries bordering the trail,
to the fragile poppy waving from the ditch.

Who needs further signs, confirmations ? »
(Penche-toi vers ces fraises soudainement apparues en bordure du chemin,
vers le coquelicot fragile qui s’agite dans le fossé.

Qui veut d’autres signes, confirmations ?)
La révélation intérieure :
« So take faith in invisible fountains ? »
(Alors puiser sa foi dans d’invisibles fontaines ?)


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page