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Joël Vernet, par Nelly Carnet

23 septembre 2015

par Nelly Carnet

Joël Vernet, La vie tremblante. Angoulême : Le paresseux Editeur, 2015 et L’adieu est un exil. Fontfroide le Haut : Fata Morgana, 2015.


Comme dans son précédent récit où Marina Tsvetaïeva tenait la place d’une figure tutélaire, Joël Vernet vient mêler son propre destin à celui de Christian Dotremont, chef de fil du bref mouvement artistique d’après guerre Cobra. Vernet le rejoint post mortem dans le grand nord, un ailleurs auquel les enfants rêvent lorsqu’ils scrutent la mappemonde accrochée au mur de l’école. C’était le cas de l’auteur se remémorant sa propre enfance paysanne et idéalisant certaines figures telle que celle du père. Une phrase de Dotremont a déclenché l’intérêt pour le froid rivalisant avec la nudité de l’Afrique : « Il y aura un jour, en moi, la pureté ». Au fil de la lecture, l’on comprend que l’auteur vit au jour le jour sans projet d’avenir, répétant à l’infini le même rythme : lisant, écrivant, marchant, relatant ses voyages à l’ombre de ses souvenirs d’enfant et de ses découvertes artistiques. Il est éternellement en recherche de ce qu’il ne semble pas pouvoir trouver ici.

C’est ce même mouvement que l’on retrouve dans L’adieu est un exil, triptyque encadré de deux brefs textes comme un avant et après goût. Le regard y est le sens le plus sollicité jusqu’à la fin du recueil où l’écrivain « n’est plus qu’un scribe qui raconte ce qu’il voit, ce qu’il a vu, ce qu’il verra », tout en vivant de souvenirs. Les mots donnent vie à tout ce qu’ils viennent dire. Des restes abandonnés d’une vie lointaine sont revisités. Si voyager implique un nouveau regard, le retour chez soi engage également une perception plus aiguë de ce qui compose son univers pourtant si familier.

Joël Vernet, Cœur sauvage. Chauvigny : L’Escampette, 2015.

C’est dans l’ombre des écrits et des pérégrinations de Marine Tsvetaeva que Joël Vernet reprend le tracé d’une prose épousant le rythme d’une existence qui se veut volontairement solitaire et à l’écart. On y lira des fragments de la vie de la poétesse et de ses engagements jusqu’à l’extrême tant au niveau de sa vie quotidienne que sentimentale. Les passages consacrés à cette femme laissent rapidement place à l’écriture de la vie et de la pensée de l’auteur qui procède par glissement. Le va-et-vient entre ces deux êtres est constant tout au long de ce livre avec une superposition des destins. C’est dans une petite chambre, face à la mer du Japon à Vladivostok, qu’il lit correspondances et poèmes de Tsvetaieva, loin de l’occident et de sa grisaille. Seul avec elle, il est dans son écoute absolue, l’écoute de « la poésie arrachée au silence, rauque et lumineuse, sauvage, ensauvagée, profonde, grave, offensive ».

Il lui écrit : « J’aime votre patience, votre ardeur, vos colères, votre impatience. J’aime vos fuites, votre solitude, votre compassion, vos allées et venues, vos vagabondages contraints, promenant votre maigre bien de bicoque en bicoque, dans les environs de Prague, allant avec les vôtres, sans le sou, soumis à cette pauvreté dont on peut croire que, loin de vous amener à renoncer, elle fortifia vos manuscrits. Souvent les manuscrits naissent dans l’ombre, au bout de chemins buissonniers, dans quelques rues mornes de banlieues ou de villages lointains, mais le regard, le cœur n’a jamais lâché le centre, le feu, la vie vivante. »

Le tragique de la vie, les exils pour Berlin, Prague puis la France, se mêlent aux éclats qu’offrent les productions poétiques. Tsvetaieva connaît des années d’errance avant de revenir mourir au pays, la Crimée. Au cours de ses pérégrinations, et dans l’attente du retour de son mari, elle noue des amitiés radicales avec Rilke, Pasternak, Volochine jusqu’à leur mort ou la sienne propre. Ce que l’on retient de ce livre est le « combat [de cette femme] pour l’écriture et la vie ».


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