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Joël Vernet, par Nelly Carnet

29 avril 2012

par Nelly Carnet

Joël Vernet, Vers la steppe. Corse : Lettres Vives, 2011

« La tache du soleil sur le mur est un signe ». Un recueil poétique qui commence par une réception et une projection de lumière est une promesse pour les pages à venir au milieu d’un pays où la nature s’éveille. Après une pièce de théâtre intitulée « Pourquoi dors-tu, Jonas, parmi les jours violents ? », Vernet renoue avec la prose poétique. Celle-ci prend sa source dans le désir de steppe et son horizon inaccessible. Pourquoi ce nouveau décor qui n’en est d’ailleurs pas réellement un ? – la steppe étant un autre nom du désert dont le voyageur est un habitué. L’écriture tend toujours vers ce qu’elle a déterminé comme point de mire et la steppe en est un motif. « Est écrivain, me dis-je, celui qui rallume les vieilles braises, en invente de nouvelles, écarte les mirages, provoque des enchantements, élargit le regard (…) » La steppe est un lieu de solitude où l’on se défait de soi et où l’on se retrouve. Elle ouvre le regard. Elle n’est peut-être que l’image de l’ailleurs vers lequel on se dirige chaque fois que l’on quitte le pays. Lorsque Joël Vernet écrit le mot steppe. Il faut entendre une résonance. Nulle description dans ces pages. Mais justement, un aller vers évoqué dès le titre. La steppe est une idée plutôt qu’une réalité, car elle peut aussi bien se retrouver aux portes d’une ville d’Afrique, en son centre ou ailleurs. « C’est la steppe qui s’avance dans les rues de la ville immense, à travers les ruelles des quartiers moyenâgeux si vieux que l’âge semble ruisseler des murs. » La steppe préfigure un autre temps, un espace rattaché à ce que l’on a perdu. Il serait encore presque intact en certains endroits de la planète épargnés par une modernité nécrosante et ce non-sens au sein même de la loi du marché qu’elle finit par porter lourdement. « Silence » et « douceur » sont les deux états de bonheur retrouvé au milieu d’un espace habité par les fantômes des absents si récurrents dans l’écriture de l’auteur. On l’aura compris avant même d’avoir lu la phrase verdict qui vient nous le certifier : l’éloignement de la terre natale mènerait au plus près des morts. Le père, le frère disparus et la mère endeuillée circulent dans les lieux de l’ailleurs comme dans les phrases qui sont encore d’autres ailleurs intangibles. « Ils rôdaient avec moi, en esprit, au bord de la steppe et j’entendais leurs voix rauques sortir des ténèbres, des années anciennes où je n’étais pas. A cause de la page blanche mais cela, je l’ignorais. » Vernet avance à pas lents. La répétition, recueil après recueil, est évidente, mais avec toujours une nouvelle note qui permet au lecteur comme à l’écrivain d’éclairer un passé flou et troublé, inadmissible et insondable. Seule la main sur la page fait émerger quelque sens. Cette fois-ci, il s’agit de rappeler le passé du grand-père qui a lui-même déterminé la vie du père et, finalement, toute celle de sa descendance. La phrase, « je suis né de la page blanche et je veux la noircir », signifie naître de l’absence. Les figures d’hommes sont frappées par le destin d’une disparition trop précoce. C’est pourquoi l’écrivain semble toujours être confronté à l’immense solitude. Parfois, il parle de lui comme d’une exception qui na verrait pas le monde comme ses semblables.

Le lecteur peut s’apercevoir sans trop de difficulté que livre après livre, l’auteur se tient dans une position paradoxale. En un même lieu, s’émerveiller et se griser peuvent se côtoyer. L’aspiration à l’ailleurs se fait alors plus pressante là où les couleurs vives appellent la vie et le mouvement. Le voyage attire car il parle d’imprévu, de survenance. Il permet de sortir du quotidien, d’échapper à une forme de vie à laquelle l’écrivain ne s’est jamais adapté. C’est aussi dans la solitude que le sens aigu de l’existence prend du relief car elle apprend à voir. Elle permet de prêter attention à ce qui passerait le plus souvent inaperçu dans l’accompagnement d’autrui. L’écrivain est celui qui cherche une histoire, les mots ou les phrases qu’on ne lui a pas dits et qu’il aurait bien voulu entendre avant que les derniers survivants ne disparaissent. L’inconnu est toujours au devant et derrière lui. Départ et non départ sont finalement superposables. Dans un autre pays, le passé rattrape toujours celui qui croit s’en échapper.


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