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Jeu de dames, par Patricia Martin-Deffrennes

27 septembre 2006

par Anne Mounic

Patricia Martin-Deffrennes, Jeu de dames. Paris : L’Harmattan, 2001.

Ce roman, qui peut être lu, à certains égards, comme une variation sur le thème du Portrait ovale de Poe, - même indétermination sur le visage de la femme, morte et vivante à la fois, que chez le conteur américain, atmosphère étrange aussi, un peu à la Georges Rodenbach, dans Bruges-la-Morte -, met en présence au fil des mots, et par eux uniquement, un homme, peintre, dont le journal ouvre et clôt le récit, et une femme, écrivain, qui, à son journal, confie les souffrances du deuil. « Privée de François, je l’étais aussi de tout le reste. » (p. 32)

Ces deux êtres, chacun en son for intérieur, se trouvent sur des parallèles. La femme n’a pas idée de l’existence du peintre qui fait son portrait sous trois formes, Femme aux yeux fermés (p. 23), puis Baigneuse aux serpents (p. 95) et enfin, voué à l’inachèvement, Portrait de femme en rouge (p. 107) ; elle donne pour titre à une page de son journal « Nuit de décembre », évoquant ainsi le poème de Musset (1835), « La Nuit de décembre », sur le deuil de l’amour et le dédoublement de soi (« Ami, je suis la Solitude. »), et reprend un de ses ouvrages, Les Heures bleues. A chacun sa couleur donc, bleu de l’esprit pour la femme et rouge de la passion pour l’homme qui l’imagine, elle, comme l’archéologue de W. Jensen, la Gradiva (p. 48), non, comme Norbert Hanold, à partir d’un bas-relief antique, mais à partir des lignes d’un de ses livres, avant de comprendre, par la télévision, qui elle est. En cette couleur bleue, cette femme se confond avec la nuit, dans la plus pure tradition romantique : « A ce moment-là, je pense qu’il me faudra tenter de restituer avec le plus de précision possible l’atmosphère si particulière de ces minutes passées à scruter la profondeur bleutée de la nuit. » (p. 11)

Ces deux premières personnes, ces deux « Je » parallèles, s’adressent à l’absent(e). C’est ainsi que débute le journal de l’homme (le Je faisant surgir le Tu), puis la femme devient une troisième personne, tandis que, dans le journal de la femme, François est d’abord une troisième personne, avant cette fameuse « Nuit de décembre » où il apparaît comme « Tu » dans l’intimité du dialogue imaginé, dans l’intimité de l’intériorité, du souffle sans image : « J’ai perdu ton visage, François, et t’écrire est ouvrir la porte au vent du dehors. » (p. 69) A l’opposé, devenir image (sur la toile, par exemple), c’est donc s’absenter à la vie, sur le mode du Portrait ovale. Entre regard et souffle, s’établit un jeu de disparition et d’épiphanie. Jeu de dames ?

Chaque personnage, de plus, en sa solitude est en quête d’un paysage : « Fuir cette ville grise comme j’ai fui cette femme désormais grise, elle aussi. » (p. 16. Journal de l’homme) Celui de la femme débute ainsi : « Retour brutal dans ce pays d’enfance trop longtemps oublié. J’ai tout reconnu et tout m’a brisée. Rompue un peu plus encore par la violence de cette émotion. Les lieux s’impriment en nous davantage que les gènes de nos pères. Ils s’insinuent par les pores de la peau et nous imprègnent, nous modèlent à leur image. » (p. 29) Ce « rivage d’enfance », ces « terres salées », sont celles que va gagner l’homme au terme du récit : « Je ressens l’irrésistible besoin de partir vers ces lieux de sel, de sable et de vent qui ont pourtant cessé de m’attendre. » (p. 108)

Ces deux solitudes, en ce livre hermaphrodite en quelque sorte (trait qui aurait sans doute contenté Saint-Pol Roux), sont aussi des solitudes mutilées dans leur art. Le peintre souffre de l’œil et l’on ne peut s’empêcher de songer, en lisant ces lignes, au « pénis détachable » dont parle Monique Schneider (Généalogie du masculin. Aubier, 2000) à la suite de Freud : « Il est comme détaché de moi. Ou plutôt rattaché, mais autonome. » (p. 18) On sait que Freud rapportait symboliquement l’œil au pénis. On pense aussi au Buñuel d’Un chien andalou : « Je l’ai crevé. Retiré de moi au plus vite avant qu’il ne donne à mon sang, à celui qui irrigue mon visage, cet odieux tremblement. » Le passage est audacieux, mais dans l’atmosphère générale du roman, entre création de l’imagination et transfiguration de la réalité, cette audace passe très bien.

Quant à ce qui concerne l’écrivain, le deuil a tari la source des mots : « Aujourd’hui est une date anniversaire. C’est le trois cent soixante-cinquième jour de mon mutisme. Le silence m’a prise avec une brute cruauté de violeur. Il a usé de sa longue présence inerte les élans et les envies qui sont si difficiles à tuer cependant. Il les a peu à peu érodés, en laissant au coin de la bouche un rictus imperceptible. Au début, écrire ne m’a pas manqué. Pas tout de suite. Le manque occupait ma vie. » (p. 32) L’écriture, ce deuil, s’essaie à émerger du vide : « Ces notes, pour témoigner de l’ultime atrophie du cœur. »

Et cependant, si l’écrivain doute du « souffle léger » (p. 35) de ses mots, le lecteur, lui, a peu de doutes, car Patricia Martin-Deffrennes parvient à dire la souffrance de l’absence et de la solitude sans lourdeur, sans pathos déplacé. Le style de l’homme diffère de celui de la femme, le premier plus nerveux, plus objectif, animus ; le second, plus feutré, plus intérieur, anima, mais il se dégage de l’ensemble du roman une atmosphère assez particulière. Par moments d’ailleurs, affleure le thème de ce numéro, la cage :

« Elle gratte parfois le chambranle de ses ongles et embue la vitre de son souffle court, comme le ferait un animal prisonnier. C’est pourtant moi qui suis cloîtré dans l’étroitesse de cet atelier. » (p. 45. Journal de l’homme)
« L’unique prison est bien intérieure, faite d’oublis impossibles, de peurs et de contraintes nées du mystérieux cheminement des espoirs déçus et des souvenirs mal effacés, de remords, de réflexes de pensée qui rendent aveugle plus sûrement que le fer du bourreau, de bonheurs trop violents qui ne laissent que cicatrices, de lâchetés, de mensonges, de piétés que l’on croit sincères. Dans l’abandon de la pièce, dans le silence de l’orage, cette insolite fuite de moi-même m’a révélé la valeur inestimable de l’absence. » (pp. 63-64. Journal de la femme)

C’est en tout cas en cette imagination de l’absence, entre deux solitudes, en un lieu de passage donc, tel un rivage (les « terres salées ») battu par les vents, que se tisse ce récit mystérieux que conclut l’homme en convoquant, au-delà du regard et en ce souffle intérieur parfaitement ambivalent, des foules de créatures des songes : « Du bord de l’horizon s’en viennent guivres, goules et gargouilles, en ruées blanchoyantes, ventrues, griffues... » (p. 111)

mai 06

A signaler que Patricia Martin-Deffrennes publie cette année aux éditions du Jardin d’essai une nouvelle illustrée par Inge Kresser, Les sept prédictions de Tamet.


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