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Jean-Yves Le Disez, par Bernard Grasset

30 septembre 2009

par Bernard M.-J. Grasset

Jean-Yves Le Disez, On achève bien Auden. De l’interprétation à la traduction. Brest : Les Hauts-Fonds, 2008.

Dans ce petit livre, l’auteur, Maître de conférences à l’Université de Bretagne occidentale (Brest), s’interroge sur la traduction, son histoire, en prenant appui sur un poème, parfois intitulé Funeral blues, de W. H. Auden. L’auteur établit un parallèle entre traduction et interprétation. Selon lui, l’acte de traduire après s’être tenu résolument à distance de l’acte d’interpréter se sent appelé désormais à s’en rapprocher. Et l’auteur de préciser : « on peut dire que l’interprétation est revenue au premier plan de deux manières : à travers la réflexion sur le statut du sujet traduisant, d’une part, et par le truchement de sciences cognitives, d’autre part. » (P. 9) La traduction s’inscrit dans l’intersubjectivité, la rencontre de l’auteur et du traducteur. Et nous ajouterions que cela est d’autant plus sensible dans la traduction de textes littéraires, notamment poétiques, où se joue le dialogue créateur entre celui qui traduit, avec son style, sa personnalité, son histoire et celui qui est traduit, avec son style, sa personnalité, son histoire. Jean-Yves Le Disez en vient alors à illustrer sa conception de la traduction en critiquant celle du poème pessimiste d’Auden, cité supra, et en présentant en regard le texte original en anglais. La traduction publiée chez Christian Bourgois lui semble infidèle et factice. Cette critique permet à J.-Y. Le Disez de dégager ce que ne doit pas être une traduction : une équivalence artificielle, une transposition aveugle d’une langue à l’autre ; et ce qu’elle doit être : l’écriture d’« un vrai texte », l’élaboration d’une unité cohérente. L’auteur souligne alors la thèse centrale de son petit ouvrage : « (…) il est impossible de produire une traduction satisfaisante sans une réflexion théorique sur le texte et sur l’acte même de traduire. » (P. 13) Le bon traducteur apparaît comme celui qui accepte de s’immerger dans l’interprétation. La pratique de la traduction nécessite la réflexion sur ses conditions de mise en œuvre. Il faut « bâtir un appareil théorique ». (P. 14) La ressemblance se joue non pas tant au niveau des textes qu’à celui des personnes. J.-Y. Le Disez qui discerne dans le poème d’Auden « un cri jeté à la face de la foule anonyme » (p. 16) dénonce deux écueils de la traduction : mal interpréter et trop interpréter. Le traducteur doit penser le texte à traduire pour le donner à penser au lecteur, bien interpréter le texte pour le donner à interpréter. Une bonne traduction ne saurait se limiter au simple transfert d’un lexique à l’autre ni chercher à édifier « une cohérence artificielle ». « Comprendre » ou « renoncer à traduire », tel est le dilemme. A côté de l’approche théorique pourra aussi se déployer l’approche intuitive. Le traducteur peut comprendre par la raison mais aussi par l’intuition le texte à traduire. Ce qui importe reste de trouver un juste équilibre. « Il ne faudra ni en faire trop (en glosant au lieu de traduire), ni en faire trop peu (…) » (P. 18) Et Jean-Yves Le Disez de revenir au terme de son petit livre sur ce qu’il énonçait déjà au début : « l’interprétation est au cœur de l’activité traduisante » ; « le traducteur doit interpréter pour traduire. » (P. 19)

Cet ouvrage d’un universitaire, familier des difficultés concrètes et théoriques de l’acte de traduire, offre le réel intérêt de synthétiser en quelques pages, dans un langage plutôt accessible, bon nombre de questions qui se posent aux traducteurs en les articulant autour d’un fil d’Ariane, traduire / interpréter. En un sens, il constitue comme une mini-thèse. En tant que tel il intéressera tous ceux qui pratiquent la traduction, réfléchissent sur ses fondements mais aussi tous eux qui aiment à lire des traductions. A propos des rapports entre traduction et interprétation, l’évocation des travaux de Paul Ricœur en ce domaine aurait pu enrichir le propos. Par ailleurs on aimerait prolonger les riches éléments que nous apporte l’auteur par des perspectives complémentaires qui paraissent essentielles : en parallèle au traduire / interpréter, le traduire / créer ; pour la traduction de poèmes, l’importance de conjuguer une approche scientifique au niveau de la traduction littérale et une approche artistique au niveau de la composition finale ; la recherche d’harmonie de style et d’esprit entre le traducteur et le poète. La traduction poétique doit conserver une visée de nature esthétique. Pour conclure, le principal mérite de De l’interprétation à la traduction est de nous rappeler que la pensée, raisonnée ou plutôt intuitive, nourrit la traduction fidèle dont elle se révèle indissociable.


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